Guerre en Ukraine : Angela Merkel estime qu'elle n'avait plus «le pouvoir d'influencer» Vladimir Poutine

Publié le par Le Figaro par Antoine Crouzet

Lors d'une interview donnée au journal allemand Der Spiegel, l'ex-chancelière allemande est revenue sur sa politique à l'égard de la Russie.

Le président russe Vladimir Poutine avec la chancelière allemande de l'époque Angela Merkel, en juillet 2017 au sommet du G20 à Hambourg. Odd ANDERSEN / AFP

Le président russe Vladimir Poutine avec la chancelière allemande de l'époque Angela Merkel, en juillet 2017 au sommet du G20 à Hambourg. Odd ANDERSEN / AFP

Lors d'une visite d'adieu en Russie en juillet 2021, Angela Merkel avait senti qu'elle n'avait plus «d'influence sur le président russe», a-t-elle déclaré à un journaliste du quotidien allemand Der Spiegel, le 24 novembre. Vladimir Poutine lui aurait fait comprendre qu'en termes de «pouvoir», elle «était finie», alors même que «pour Poutine seul le pouvoir compte» d'après l'ancienne chancelière allemande.

Selon elle, le déclin de son pouvoir d'influence sur Poutine était clair pendant cette visite, du fait de la présence du ministre des affaires étrangères russes, Sergueï Lavrov, à la table de la rencontre, alors que les deux dirigeants avaient souvent des «conversations privées» auparavant.

Les deux dirigeants avaient une affinité particulière due à leur expérience passée en ex-RDA. Angela Merkel a grandi dans cet État allié de l'URSS pendant la Guerre froide avant la chute du Mur de Berlin, quand Vladimir Poutine y travaillait en tant qu'espion pour le KBG. Par ailleurs, Angela Merkel parle couramment le russe et son homologue russe parle couramment allemand, ce qui facilitait leurs échanges.

La guerre menée par la Russie en Ukraine n'a pas été «une surprise» pour Merkel. Les accords de Minsk, conclus sous l'égide franco-allemande en 2015 pour mettre fin à la guerre entre Kiev et les séparatistes pro-russes du Donbass soutenus par Moscou, ont été «vidés de leur substance» selon elle, une manière implicite de dire que ces accords n'avaient pas été respectés par la Russie et l'Ukraine.

Angela Merkel est également revenue dans son interview sur la tentative franco-allemande avortée de juin 2021 d'impulser un nouveau dialogue indépendant entre l'Europe et la Russie. Selon elle, l'échec de cette initiative lui a fait prendre conscience qu'au sein du Conseil européen, son pouvoir de persuasion diminuait à l'approche de la fin de son quatrième mandat de chancelière. «Tout le monde savait que je serai partie à l'automne, plusieurs personnes se sont alors opposées à moi», a-t-elle déclaré.

Comme en avril dernier, l'ex-chancelière a défendu sa politique vis-à-vis de la Russie. Elle ne regrette pas sa décision prise conjointement avec le président français Nicolas Sarkozy en 2008 de refuser l'entrée immédiate de l'Ukraine dans l'Otan au sommet de Bucarest. Elle fait même un parallèle surprenant avec Neville Chamberlain, l'ancien premier ministre britannique, pour défendre sa politique. Considéré dans les mémoires collectives comme l'incarnation politique de la stratégie «d'apaisement» envers l'Allemagne nazie pendant l'entre-deux-guerres, pour avoir paraphé avec le président du Conseil français Édouard Daladier en septembre 1938, les accords de Munich qui ont permis à Hitler d'annexer les Sudètes - une région de la Tchécoslovaquie - Angela Merkel estime que Chamberlain a en réalité retardé une guerre qui était en quelque sorte inévitable.

C'est après avoir vu un documentaire retraçant l'histoire des accords de Munich intitulé «The Edge of War» que l'ex-chancelière aurait trouvé que Chamberlain ne méritait pas sa réputation et avait finalement réussi à préparer son pays à la guerre, en reculant le déclenchement de celle-ci. Selon Merkel, sa politique envers la Russie - refus d'entrée de l'Ukraine dans l'Otan et accords de Minsk de 2014-2015 pour mettre fin au conflit dans le Donbass - aurait eu le même effet pour l'Ukraine et aurait permis à Kiev de mieux se défendre en retardant au maximum l'invasion russe.

Enfin, dans son interview, Angela Merkel s'est défendue de ne pas avoir assez prêté d'attention à l'Ukraine après la révolte de Maïdan et l'annexion de la Crimée en 2013-2014. «Les gens écrivent sur 2013 et 2014 comme si je n'avais pas d'autres sujets à traiter que les accords de Minsk, et demandent : "Comment avez-vous pu quitter l'Ukraine des yeux ?". Mais c'est trop simple. Nous avions des élections en Allemagne, il se passait toujours quelque chose avec la Grèce à l'époque, et je me suis cassé l'os pelvien», a-t-elle déclaré, faisant référence à une blessure contractée lors de vacances au ski en 2014. Avec le président américain Barack Obama, «nous avons tout essayé après l'annexion de la Crimée par la Russie pour empêcher de nouvelles incursions de la Russie en Ukraine», a-t-elle finalement ajouté.

Ces déclarations sont révélées au moment où l'héritage des années Merkel est de plus en plus remis en cause Outre-Rhin, notamment du fait de la mise en place pendant cette période de la dépendance allemande au gaz russe, symbolisée par les gazoducs Nord Stream 1 et 2 (le deuxième n'étant néanmoins jamais entré en service), alors que l'invasion russe de l'Ukraine pousse l'Europe à chercher de nouveaux fournisseurs de gaz.

Publié dans Articles de Presse

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