Hitler et Churchill : ce qu’ils pensaient (vraiment) l’un de l’autre

Publié le par Le Point par Marc Fourny

Dans « Hitler et Churchill », l’historien Andrew Roberts revient sur ce duel entre le champion de la démocratie et le dictateur nazi.

Hitler et Churchill : ce qu’ils pensaient (vraiment) l’un de l’autre

Mais que pensait Hitler de Churchill et inversement ? On a parfois mis en avant des comparaisons contestables en soulignant leur patriotisme exacerbé, leur passion pour l'histoire de leurs peuples, leur expérience de la guerre, leur art oratoire, leur charisme et leur capacité à commander et à mobiliser les hommes…
C'est oublier un peu vite que ces « frères ennemis » s'opposaient sur bien des points, comme l'explique le spécialiste britannique Andrew Roberts dans son nouveau livre, Hitler et Churchill (éd. Perrin), où il démontre au contraire que tout les oppose, à commencer évidemment par leurs convictions politiques profondes, l'un défendant l'éthique de la communauté humaine, l'autre les bafouant au nom de la force totalitaire.

«Vieille catin décatie »

Et pour mieux montrer cet abîme entre les deux hommes, rien de mieux que de se plonger dans l'opinion qu'ils avaient l'un de l'autre pendant les quatre ans où ils se sont fait une guerre à mort, un verbatim instructif qui fait l'objet de deux chapitres dans le livre d'Andrew Roberts. Et dans cet échange d'amabilités, Hitler est sans conteste le plus vulgaire des deux… Selon lui, Churchill est un ivrogne quasi sénile, « une vieille catin décatie du journalisme, un pourceau sans aucun principe », répète-t-il à ses proches. « La lecture de ses Mémoires en fournit la preuve : il s'y livre entièrement nu devant le public. Que Dieu préserve la nation qui accepte comme chef une chose de cette nature ! »

Churchill représente tout ce qu'il déteste : un « pourceau indiscipliné qui est saoul huit heures sur vingt-quatre », un vieux roublard de la politique, ancien journaliste, buveur de whisky et fumeur de cigares, lui qui s'astreint à une hygiène de vie radicale – pas de viande, jus de légumes, soupes d'avoine… Sans compter son aversion pour le tabac, « une vengeance de l'homme rouge sur l'homme blanc qui lui avait apporté l'alcool » selon lui. Les nazis lancèrent d'ailleurs le mouvement antitabac le plus puissant du monde entre 1933 et 1945 pour protéger « la race aryenne ». La propagande ne se gênait pas pour montrer que Mussolini, Hitler et Franco étaient tous trois non fumeurs, tandis que Staline et Roosevelt étaient accros à la cigarette, sans oublier Churchill plastronnant avec son double Corona aux lèvres…

Dès le début de leur duel à mort, quand Churchill s'engage résolument dans une guerre acharnée alors que Hitler espérait signer une paix séparée, le dictateur est convaincu qu'il ne fera pas long feu. « Je n'ai jamais rencontré un Anglais qui ne parle pas en mal de Churchill, confie-t-il à ses proches. Jamais un seul qui ne dise pas qu'il avait perdu la tête. » Il se persuade même qu'il ne parviendra pas à rester au pouvoir : « Churchill est comme une bête aux abois, juge-t-il en 1942. Il est dans la même situation que Robespierre avant sa chute. Le vertueux citoyen ne recevait que des louanges quand soudain la situation s'inversa. Churchill n'a plus de soutiens. » Comme il se trompe…

«Créature répugnante »

La même année, face au général Rommel, alors que les États-Unis se sont engagés dans la guerre aux côtés des Alliés, Hitler qualifie Churchill de « créature entièrement amorale et répugnante ». « Je suis convaincu qu'il a un endroit tout prêt pour se réfugier outre-Atlantique. Il est évident qu'il ne va pas demander l'asile au Canada. Au Canada, il se ferait rosser. Il ira chez ses amis, les Yankees. » Soucieux de connaître les projets des Britanniques et des Américains, Hitler envisage même une opération d'espionnage pour infiltrer la famille du vieux lion. « La meilleure façon d'y parvenir, ce serait en organisant une petite amourette avec la fille de Churchill, explique-t-il pendant l'été 1942. Si cela réussissait, cela pourrait sauver la vie d'innombrables soldats et officiers allemands. » Selon l'historien Andrew Roberts, l'opération aurait visé Mary, 19 ans, la dernière fille célibataire du Premier ministre. Une « amourette » quasiment impossible à mettre en œuvre en pleine guerre, alors que Mary, très surveillée, travaille au sein du personnel féminin de l'armée de terre…

En face, Churchill n'est pas en reste, lui qui envisage un temps une opération commando sur le Berghof pour aller liquider le dictateur dans sa résidence privée au cœur des Alpes bavaroises. Il lui arrivait de le comparer à « un boa constrictor » qui recouvre ses proies de « son immonde salive »… Mais d'une façon générale, il gardait un œil perçant sur le caractère de son ennemi, ce qui n'était pas le cas de Hitler : « Il a exorcisé l'esprit de désespoir des cerveaux allemands pour le remplacer par le non moins funeste, mais beaucoup plus morbide, esprit de revanche », analysait-il dès 1935. Et quatre ans plus tard, en juin 1939, il pressent le pire à quelques mois du déclenchement de la guerre : « Va-t-il ou non faire exploser le monde ? Le monde est quelque chose de très lourd à faire exploser, note-t-il. Les fragments et les éclats énormes peuvent très bien lui retomber sur la tête et le détruire, mais le monde continuera de tourner… »

«Grosse bourde »

Quand Hitler envahit l'URSS en juin 1941, Churchill le qualifie sur les ondes de « monstre de malfaisance, insatiable dans sa soif de sang et de pillage ». Et au printemps 1942, alors que les troupes nazies sortent affaiblies de leur premier hiver russe, Churchill pointe du doigt la « grosse bourde » du chancelier allemand. « Hitler a oublié l'hiver russe, ironise-t-il. Sa scolarité a dû être très négligée… Nous en avons tous entendu parler à l'école – mais il a oublié. Je n'ai jamais fait une erreur aussi grossière. »

Le 1er mai 1945, la mort de Hitler surprend Churchill en plein dîner. Son secrétaire Colville lui apporte immédiatement le texte de l'annonce diffusée sur la radio allemande qui informe que le chancelier « a été tué à son poste, à Berlin, en combattant jusqu'à son dernier souffle contre le bolchevisme » – en réalité, il s'est suicidé dans son bunker. Churchill n'a qu'une phrase, saluant son geste : « Eh bien, je crois qu'il a eu parfaitement raison de mourir ainsi… » Si cette mort brutale lui plaisait, c'est parce qu'il en aurait fait de même à sa place. En cas d'invasion totale de Londres par les Allemands, le Premier ministre avait prévu de se battre à mort au fin fond de son commandement souterrain, à Neasden, au nord de la capitale. « Si la longue histoire de notre île doit enfin se terminer, qu'elle ne se termine que lorsque chacun de nous agonisera en gisant dans son propre sang », avait-il prévenu. Sur cet unique point, les deux ennemis étaient sur la même longueur d'onde.

À lire. Hitler et Churchill, par Andrew Roberts, éditions Perrin.

À lire. Hitler et Churchill, par Andrew Roberts, éditions Perrin.

Publié dans Articles de Presse

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