Lionel Jospin sur l'Ukraine : « Poutine doit perdre cette guerre »

Publié le par Le Journal du Dimanche

TRIBUNE. L'ancien Premier ministre Lionel Jospin, habituellement en retrait de la vie publique, s'élève contre la position sur la guerre en Ukraine défendue par Thierry de Montbrial dans un entretien publié dans le Journal du Dimanche le 4 décembre. Le chercheur et fondateur de l'Ifri prône une politique étrangère « réaliste », et confiait au JDD son souhait de voir les Occidentaux tenir compte des intérêts vitaux de la Russie.

 Lionel Jospin, le 16 octobre 2021 à Paris © Raphael Lafargue-POOL/SIPA

Lionel Jospin, le 16 octobre 2021 à Paris © Raphael Lafargue-POOL/SIPA

Voici sa tribune. « L’entretien sur la guerre en Ukraine donné par Thierry de Montbrial au Journal du Dimanche la semaine dernière m’a étonné car le fondateur de l’Ifri passe totalement sous silence les réalités barbares essentielles qui forment la trame du drame ukrainien. Huit ans après son annexion de la Crimée et la guerre du Donbass, la Russie a attaqué à nouveau l’Ukraine, qui ne la menaçait nullement. Elle a tenté de s’emparer du pouvoir à Kiev et, subissant des revers militaires, elle ne cesse de martyriser le peuple qu’elle prétendait « frère ».

Cette guerre se déroule en Ukraine , dont les soldats se battent avec courage et intelligence. Quant à leurs frappes ciblées, en mer ou sur terre, elles ne visent que des objectifs militaires.

"L’Ukraine de Zelensky est un pays démocratique agressé. La Russie de Poutine est un régime despotique agresseur."

En face, le comportement de l’agresseur est d’une autre nature. Sur le terrain, les forces russes aux ordres de Poutine multiplient les exécutions sommaires, les viols, les actes de torture, les déportations. De loin, elles accablent de bombardements les populations civiles et les infrastructures. Ces actes, qui constituent des crimes de guerre, sont passibles des tribunaux internationaux. Sans l’aide militaire et économique apportée par les États-Unis et ­l’Europe, l’Ukraine serait peut-être menacée d’écrasement.

L’Ukraine de Zelensky est un pays démocratique agressé. La Russie de Poutine est un régime despotique agresseur. Or le regard de Thierry de Montbrial se pose à l’équidistance de deux États abstraits avec l’indifférence glaciale de la neutralité. La raison qu’il avance pour justifier cette froideur d’analyse est celle du « réalisme ». J’y reviendrai pour finir.

Doit-on tenir pour exacte l’idée que « l’Europe aurait dû, bien avant cette guerre, prendre le leadership pour bâtir avec la Russie post-soviétique une architecture de sécurité commune » ? Encore aurait-il fallu que la ­Russie s’y prêtât… ​Je suis de ceux qui ont estimé que l’extension de l’Otan vers les portes de la Russie et l’installation de missiles n’étaient pas opportunes. Mais cela ne doit pas nous faire oublier que, à partir de 2011 et des manifestations de citoyens russes contre le trucage des élections, Poutine a pris résolument un tournant nationaliste et autoritaire qui laissait peu de place, à l’extérieur, pour un dialogue constructif. N’acceptons pas hâtivement l’idée que les Européens seraient eux-mêmes responsables de l’agressivité de la ­Russie. ­L’Europe, qui s’est installée dans la dépendance à l’égard du pétrole et du gaz russes, a joué le jeu de l’interdépendance et non celui de la confrontation.​​​

Risquons-nous, en raison de la disproportion des moyens militaires américains et européens, de nous trouver dans la dépendance à l’égard des États-Unis ? Je ne le souhaite pas. Quand j’étais Premier ministre, mon gouvernement a bloqué le retour de la France dans l’organisation militaire intégrée de l’Otan pour préserver l’autonomie de décision de notre pays chère à Charles de Gaulle. J’ai donc regretté que le président Nicolas Sarkozy ait décidé en 2007 la réintégration. Nous avons aussi, avec le sommet franco-britannique de Saint-Malo en décembre 1998, grâce aux discussions avec nos amis allemands, lancé la politique européenne de sécurité et de défense. D’autres pas en avant ont été faits par la suite. Aller plus loin sera une affaire de volonté nationale et de détermination européenne. Par ailleurs, dans le champ économique, l’Union européenne doit décider de faire face au protectionnisme américain renaissant.

Voir « les Occidentaux tenir compte des intérêts vitaux de la Russie » peut avoir un sens si la définition de ces intérêts obéit à la rationalité et si « les rapports de force » recherchés respectent le droit international. Mais si les intérêts de la Russie tels que les conçoit Vladimir ­Poutine impliquent la soumission de l’Ukraine et comportent des menaces pour d’autres nations aujourd’hui souveraines de l’ancien empire soviétique, devrions-nous y consentir ? Assurément pas.

"La brutale et extravagante diatribe lancée le 26 octobre par Vladimir ­Poutine contre « l’Occident », « dangereux, agressif, immoral, raciste, aveuglé, sale, sanglant et néocolonial », devrait nous avoir instruits."

Certes, « nous aurons toujours un voisin russe ». Mais cette évidence géographique ne règle pas tout. Quelle est la nature de ce voisin à tel ou tel moment de l’Histoire ? Et lui-même, quel regard porte-t-il sur nous ?

La brutale et extravagante diatribe lancée le 26 octobre par Vladimir ­Poutine contre « l’Occident », « dangereux, agressif, immoral, raciste, aveuglé, sale, sanglant et néocolonial », devrait nous avoir instruits. Le président russe se livre en effet à une étrange inversion. Cependant que ses troupes sont en Ukraine, il prétend que la Russie « n’a jamais envahi un de ses voisins » ! Alors que l’Ukraine démocratique progresse vers l’État de droit, ce pays serait un régime « nazi ». Et quand les dirigeants russes agitent la menace nucléaire , c’est la Russie qui se dit menacée.

Revenons pour conclure à la question du réalisme. Être réaliste, ce n’est pas seulement, par principe, « reconnaître les intérêts essentiels des autres même si cela ne nous plaît pas ». Être réaliste, c’est d’abord reconnaître la réalité. Le drame ukrainien ne nous place pas devant un soubresaut désagréable et maîtrisé de l’ancienne « guerre froide ». Il nous confronte à une réalité imprévue, difficile à déchiffrer, car elle est à la fois régressive et inédite. Les lunettes kissingeriennes du temps passé, teintées de cynisme, n’éclaireront guère notre vision.

La guerre en Ukraine nous place devant un enjeu de civilisation : pour l’Ukraine, qui veut vivre comme une nation libre ; pour l’Europe, qui doit lever la menace qu’on fait peser sur elle ; pour la Russie, qui doit changer. Les Russes décideront du sort de Poutine et de leur propre avenir. Mais si l’on veut que la paix et l’espoir renaissent sur notre continent, Poutine doit perdre cette guerre.​ »

Publié dans Articles de Presse

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