Guerre en Ukraine : valse des généraux, à quoi joue Poutine ?

Publié le par Sud Ouest par Martin Thévenot

Le changement de commandement en chef de l’opération spéciale en Ukraine, alors que les combats les plus sanglants se déroulent à Soledar et Bakhmout, répond-il à des impératifs militaires, ou politiques ?

 À la demande de Vladimir Poutine, le général Guerassimov (au 2e plan) prend la tête d’une opération militaire qu’il a lui-même planifiée © Crédit photo : MIKHAIL KIREYEV/AFP

À la demande de Vladimir Poutine, le général Guerassimov (au 2e plan) prend la tête d’une opération militaire qu’il a lui-même planifiée © Crédit photo : MIKHAIL KIREYEV/AFP

C’est un général d’armée très proche de Vladimir Poutine, que des rumeurs disaient sur le point d’être limogé, qui vient finalement de prendre la tête de l’opération spéciale russe. La nomination ce mercredi 11 janvier du chef d’État-major russe Valeri Guerassimov comme commandant en chef l’armée russe en Ukraine marque un nouveau revirement de la part du Kremlin. Un énième changement le leadership sur le front d’Ukraine qui confirme une certaine fébrilité de la part du président russe, mais reflète aussi l’intense lutte d’influence qui se déroule à Moscou dans l’ombre du président.

Un piège pour le nouveau chef militaire en Ukraine ?

Le général Sergueï Sourovikine, présenté comme homme providentiel et intraitable en octobre après les contre-offensives ukrainiennes de l’automne, est donc rétrogradé. Respecté de la troupe, capable de se coordonner avec les milices Wagner comme tchétchènes, il a stabilisé le front. Mais paye le retrait de Kherson, l’échec de la campagne de bombardement des infrastructures énergétiques ukrainiennes ou la frappe meurtrière sur la caserne de Makiïvka. Il se trouve désormais subordonné à Valeri Guerassimov.

Ce militaire, plus haut placé de la fédération, responsable de la coordination et de l’évolution de l’armée russe depuis 2012 au moyen de la « doctrine Guerassimov », revient à un poste de commandement opérationnel sur le terrain. Un mouvement qui n’était plus arrivé à un militaire de ce rang depuis 1941, en pleine invasion nazie. Et ce dans un contexte très compliqué. Valeri Guerassimov arrive à la tête de troupes qu’il a préparées et qui ont montré depuis février dernier qu’elles n‘étaient ni équipées, ni organisées pour pouvoir réussir une invasion « dont les plans avaient été élaborés par son état-major », rappelle Dara Massicot, chercheuse pour la Rand corporation, conseillère de l’armée américaine.

Sa nomination peut donc s’apparenter elle aussi à une rétrogradation, voire à un piège, selon l’historien et ancien militaire Mick Ryan. Au vu des difficultés russes sur le front, Vladimir Poutine place son chef d’État-Major sur un siège éjectable et s’offre un fusible en cas d’échec des prochaines offensives. Une technique largement utilisée par le dictateur depuis le début de la guerre : les responsables militaires se succèdent au gré des échecs. Au prix d’une défiance mutuelle entre pouvoir et armée qui n’augure rien de victorieux sur le champ de bataille, analyse le politologue spécialiste de la Russie Mark Galeotti.

Quels sont les objectifs de Guerassimov ?

Une nomination qui pourrait donc préfigurer des offensives au printemps, grâce à la masse des mobilisés, dit Mark Galeotti. Des offensives sans cesse annoncées par des Russes en recherche éperdue de succès symboliques à défaut d’être significatifs, mais qui se traduisent à ce jour par un enlisement presque général et d’effrayantes pertes en hommes dans le centre du Donbass.

Un retour de la guerre de mouvement qui pourrait en sus se heurter à la stratégie ukrainienne, qui va elle aussi vouloir relancer les offensives et déclare s’y préparer depuis des semaines.

« Lutte des tours » au Kremlin

La nomination de Guerassimov aurait donc une portée surtout politique. Car une lutte de pouvoir sans merci se joue à Moscou. Une « guerre des tours » selon les spécialistes des arcanes du pouvoir russe. Avec d’un côté la frange des légitimistes, vieux compagnons de route de Poutine aux responsabilités depuis le début de l’invasion russe de l’Ukraine : le ministre de la Défense Sergueï Choïgou et son chef d’État-major, Valeri Guerassimov.

Et de l’autre les faucons, en pleine ascension vers le sommet du pouvoir, chantres de la guerre totale et de l’utilisation de l’arme nucléaire : le milliardaire chef de la milice Wagner Evgueny Prigojine ou le satrape tchétchène Ramzan Kadyrov, qui ont multiplié les critiques à l’encontre de la conduite de la guerre par Choïgou et Guerassimov, avant d’adouber Sourovikine lors de sa nomination.

Une lutte d’influence dans laquelle Poutine joue au marionnettiste, manipulant des hommes qui guettent tous sa chute et se précipiteront alors pour capter sa succession. Evgueny Prigojine s’est placé ce mercredi en annonçant la prise de Soledar, au terme des combats les plus sanglants depuis le début de la guerre, dans lesquels l’armée régulière n’aurait pas pris part. Poutine a donc opéré un rééquilibrage et avancé ses pions : la prise de Soledar a aussitôt été démentie par l’armée russe elle-même, puis Guerassimov a été nommé dans la soirée.

Publié dans Articles de Presse

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