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Marilyn Jess : "Quand je tournais pour Jean Rollin, je faisais du cinéma, pas seulement de la baise filmée"

Publié le par Marianne propos recueillis par Hubert Prolongeau

Sous le nom de Marilyn Jess, Dominique Troyes a été, avec Brigitte Lahaie, l’autre grande star du cinéma pornographique français des années 1980, avant l'avènement de la vidéo et l'arrivée d'Internet. Un livre-cadeau (très illustré !) revient sur sa carrière, et une époque qui paraît déjà si lointaine. Souvenirs…

"Je suis fière de ce que j'ai fait. Je n'aurais jamais cru à l'époque que nos « films d'amour » deviendraient ce qu'ils sont devenus...", déclare Marilyn Jess. AFP

"Je suis fière de ce que j'ai fait. Je n'aurais jamais cru à l'époque que nos « films d'amour » deviendraient ce qu'ils sont devenus...", déclare Marilyn Jess. AFP

Marianne : Pourquoi ce livre ?

Marilyn Jess: J'ai 63 ans. C'était pour moi une belle manière de boucler la boucle. J'aimais l'idée de reparler de ces films que le réalisateur Gérard Kikoine appelait des « films d’amour », aujourd'hui où le sexe filmé n'a hélas plus grand-chose à voir avec l'amour…

Que voulez-vous dire par là ?

Aujourd'hui, on ne tourne plus de films « pornos », mais des scènes avec des amateurs qu'on balance sur Internet. C'est du hard mis bout à bout, souvent une apologie de la violence, des artifices, tatouages multiples et sexes rasés… Et surtout des filles très mal traitées. Je me souviens de nos tournages : cela durait une semaine, parfois plus. Nous étions chouchoutées, maquillées, on faisait attention à nous. Les films avaient des scénarios, des cadreurs, des éclairagistes.

Quand je tournais pour Jean Rollin, je faisais du cinéma, pas seulement de la baise filmée. Je suis fière de ce que j'ai fait. Je n'aurais jamais cru à l'époque que nos « films d'amour » deviendraient ce qu'ils sont devenus. Si ces conditions horribles avaient été celles imposées à mes débuts, alors je n'aurais jamais fait ce métier.

Comment devient-on actrice porno ?

Une chose est sûre : pas par incitation familiale (rires). Chez moi, on ne parlait jamais de sexe. Je n'ai même jamais vu mon père nu… Mon premier mari, Didier Humbert, qui est mort trop jeune dans un accident de la route, m'a fait découvrir le sexe. Il avait fait de moi, encore très naïve, sa dominatrice. C'est lui qui m'a entraîné dans ce milieu. Il me prenait en photos. Les photos ont circulé. J'en ai fait d'autres pour une revue appelée Eagle France, qui vendait des accessoires érotiques. Puis Didier m'a entraîné sur un tournage. J'étais excitée aussi par ce milieu que je ne connaissais pas et que je découvrais, curieuse d'explorer certaines possibilités sexuelles. Je ne savais pas exactement ce qui m'attendait.

« Je travaillais pour un agent immobilier. Il a été dix fois plus lourd et agressif avec moi, comme beaucoup des gros machos de l'époque, que personne ne l'a jamais été sur un plateau porno. »

Le premier jour, on m'a dit que je devais me déshabiller et me laisser tripoter par un garçon. Puis on m'a demandé de lui faire une fellation. L'ambiance était très bienveillante, je l'ai fait. Le deuxième jour, on m'a parlé de pénétration et d’une scène avec une autre fille. Ça s'est fait aussi. Je me sentais entourée. J'ai toujours pu refuser ce que je ne voulais pas faire. C'était un tout petit milieu, presque une famille. Les stars masculines de l'époque, Alban Ceray, Richard Allan dit « queue de béton », Dominique Aveline, étaient des gens très courtois. Ce côté familial a participé au bonheur de ces années-là. Et puis, soyons francs, je gagnais en une journée autant qu'en un mois avant. J'avais longtemps été intérimaire. Je travaillais entre autres pour un agent immobilier. Il a été dix fois plus lourd et agressif avec moi, comme beaucoup des gros machos de l'époque, que personne ne l'a jamais été sur un plateau porno.

Vous aviez aussi des envies de cinéma plus traditionnel ?

Bien sûr. Toutes les actrices espéraient que ce serait un tremplin.

Et ça ne l'a pas été ?

Non. J'ai fait des films érotiques, mais pas pornographiques, comme Emmanuelle 4. J'ai eu des propositions au théâtre. Mais cela n’est pas allé plus loin. J'ai sans doute manqué de persévérance, et j’ai laissé passer des occasions. J'étais jeune et assez insouciante. J'ai aussi fait des romans-photos pour Hara-Kiri avec Choron, Coluche et toute la bande. Et des pubs, des émissions de télé dont une avec Richard Gotainer. Ça aussi, ce sont d'excellents souvenirs.

Être une vedette du porno ne vous a jamais posé de problèmes ?

Ma famille, ma mère surtout, l'a mal pris. Mes amis non : ils m’aimaient telle que j'étais, et je fréquentais beaucoup d'artistes, de musiciens surtout, que cela ne gênait pas. Le soir, en revanche, quand je rentrais d'un tournage, je prenais des bains très longs pour me purifier. Je le faisais pour Didier, mon mari : j'avais le sentiment de le tromper. Il n'était pas jaloux, mais je voulais être propre, pure, pour lui.

Avez-vous le sentiment d’avoir participé à la libération sexuelle de cette époque ?

Pas du tout. Il y a toujours eu mon travail d'un côté, ma vie de l'autre. Jamais je n'ai été libertine ni ne suis allé en partouze. J'étais très tactile, d'humeur très joyeuse, sans doute un peu allumeuse, mais j'éteignais le feu tout de suite… J'ai toutefois rencontré sur un plateau mon deuxième mari, un autre Didier, Didier Philippe-Gérard, assistant devenu réalisateur sous le nom de Michel Barny. Nous avons eu deux enfants et sommes encore ensemble quarante ans après.

Pourquoi avoir mis fin à votre carrière d'actrice ?

Huit ans, c'était bien… En 1987, quand j'ai arrêté, la vidéo avait fait son apparition, et on ne tournait quasiment plus de vrais films. J’avais l’âge d'avoir des enfants, et j'en voulais, Et puis le sida était là, et nous faisait très peur. Plusieurs d'entre nous avaient déjà été emportés : Cathy Greiner et Dominique Irissou, un couple d'amis, en particulier…

Que fait-on après avoir fait du porno ?

On vit (sourire)… J'ai continué un peu dans l'érotisme, en étant la vedette de soirées peep-show au Club 88, rue Saint-Denis à Paris. Puis j'ai travaillé dans une parfumerie, dans une crèche, dans des galeries… Pendant douze ans, j'ai géré un magasin d'électroménager dont j’ai été licenciée après un gros conflit avec mes patrons. J'ai aussi tourné, enfin, un vrai film classique, Laissez bronzer les cadavres, du duo Cattet-Forzani, où j'apparais à moto, tout de noir vêtue. Ces trois dernières années, j'ai travaillé sur ce livre. Ça a été solaire, joyeux, ludique. Comme la période qu'il raconte.

Marilyn Jess de Cédric Grandguillot, Guillaume Le Disez, Christian Valor et Dominique Troyes, Pulse vidéo, 291 p., 39 euros

Source : Marilyn Jess : "Quand je tournais pour Jean Rollin, je faisais du cinéma, pas seulement de la baise filmée"

Publié dans Articles de Presse

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