Joe Biden, architecte d'un nouveau souverainisme économique américain

Publié le par Slate par Théo Laubry — Édité par Émile Vaizand

En deux ans, à coups d'importants plans d'investissement et de milliards d'euros sur la table, le président démocrate peut se targuer d'avoir relancé l'économie des États-Unis face à la concurrence mondiale.

 Le président des États-Unis Joe Biden lors d'une intervention dans un centre de formation pour ouvriers du bâtiment, le mercredi 8 février 2023 à DeForest, dans le Wisconsin, au lendemain de son discours sur l'état de l'Union devant le Congrès à Washington. | Scott Olson / Getty Images North America / AFP

Le président des États-Unis Joe Biden lors d'une intervention dans un centre de formation pour ouvriers du bâtiment, le mercredi 8 février 2023 à DeForest, dans le Wisconsin, au lendemain de son discours sur l'état de l'Union devant le Congrès à Washington. | Scott Olson / Getty Images North America / AFP

Le discours sur l'état de l'Union, qui s'est tenu le mardi 7 février devant le Congrès, a été l'occasion pour Joe Biden de rappeler sa vision et ses accomplissements de ses deux premières années à la tête des États-Unis. Un bilan honorable dans un contexte politique d'extrême polarisation et alors que le pays fait face à de nombreux défis autant nationaux qu'internationaux.

Même s'il n'a pas réussi son pari d'être le Franklin Roosevelt du XXIe siècle, contraint notamment par une majorité trop faible pour sanctuariser l'entièreté de son plan Build Back Better, le président démocrate peut se vanter d'avoir mis les États-Unis en ordre de bataille pour affronter la décennie à venir.

En tirant un trait sur le néolibéralisme reaganien et en se réappropriant le keynésianisme rooseveltien, Joe Biden mène une politique depuis son arrivée à la Maison-Blanche qui offre des perspectives d'avenir à la première puissance mondiale et, in fine, aux États-Uniens. Bleus de travail, casques de chantier, gilets fluos et blouses blanches sont à nouveau à la mode outre-Atlantique.

Une pierre, deux coups

S'il y a bien un aspect réussi du mandat de Joe Biden jusqu'ici, c'est sa politique industrielle et de grands travaux. Loin d'être un retour à l'Amérique du passé, comme le souhaitait son prédécesseur républicain Donald Trump, le Démocrate a bâti un arsenal législatif protectionniste pour le futur. Priorité n'est plus donnée aux totems des années 1950 voués à péricliter, quel que soit le montant des aides fédérales allouées, comme le charbon, mais d'accélérer la mise à jour de l'économie états-unienne pour la rendre plus résistante au monde de demain. Cela, sans pour autant rayer d'un trait de plume toute l'idéologie trumpiste (Make America Great AgainAmerica First), qui a permis au milliardaire new-yorkais d'accéder au pouvoir en 2016.

La politique de Biden se veut donc plus moderne et apaisée mais toujours axée sur le Made in America et la fin du «carnage américain», à savoir une désindustrialisation en partie responsable de la ruine de certaines zones de l'Amérique profonde. Une ligne que Joe Biden a notamment rappelée lors de son discours sur l'état de l'Union: «Durant des décennies, la classe moyenne a été écrasée. […] Les emplois bien rémunérés partaient à l'étranger, les usines fermaient. […] Je me suis présenté pour vraiment changer les choses, pour être certain que l'économie fonctionne pour tous, afin que chacun puisse être fier de ce qu'il fait.»

 

Le président démocrate fait ainsi le pari que cette nouvelle politique industrielle permettra aussi de réamarrer progressivement à la société les franges populaires qui ont embrassé le populisme d'extrême droite, en offrant à celles-ci des perspectives plus réjouissantes à travers une revitalisation du territoire et des jobs bien payés ne nécessitant pas une multitude de diplômes du supérieur.

Car il le sait, tant que le poison extrémiste continuera de se diffuser dans la population, les États-Unis n'auront pas la capacité de déployer toutes les énergies nécessaires pour maintenir leur statut dans le monde. Si pour le vaincre, le bâton est essentiel, la carotte l'est tout autant. Et ce souverainisme optimiste et inclusif est la carte maîtresse de Joe Biden.

Un nouvel État stratège

Pour le réussir, plusieurs domaines de priorités à développer ont été définis par la Maison-Blanche. Le premier est la modernisation et le développement des infrastructures vieillissantes du pays grâce à l'Infrastructure Investment and Jobs Act. On parle ici des routes, des ponts, des lignes de chemin de fer, des gares, des aéroports ou encore des réseaux de canalisation et de la connexion à l'internet à haut débit.

Voté par le Congrès en novembre 2021, ce vaste plan de 1.200 milliards de dollars (dont 550 milliards de dépenses nouvelles) doit permettre des embauches massives dans les secteurs non délocalisables de la construction et des travaux publics, ainsi que de rattraper le retard accumulé ces dernières décennies à la suite de multiples désaccords politiques ayant paralysé l'action du Congrès lors des précédentes présidences, notamment celles de Barack Obama et Donald Trump. En arrière-plan, se joue aussi une course de fond à l'échelle mondiale avec les puissances émergentes, la Chine en tête, ayant massivement investi dans ces domaines.

Si le locataire de la Maison-Blanche ne commet pas d'impairs jusqu'à novembre 2024, l'histoire retiendra de lui qu'il est un homme d'État pragmatique et efficace.

La Chine est aussi au cœur du CHIPS and Science Act adopté en août 2022. Ce plan, conçu pour stimuler la recherche dans les hautes technologies et relocaliser la production des –très précieux– semi-conducteurs, constitue l'autre mur porteur de la stratégie économique et industrielle de la Maison-Blanche, dont la crainte est d'être dépassée par l'empire du Milieu. Grâce à lui, 52 milliards de dollars vont être débloqués pour subventionner les fabricants de puces électroniques déjà installés sur le sol états-unien ou les inciter à le faire.

Une mesure qui porte déjà ses fruits puisque plusieurs géants du secteur, dont Apple, Intel, TSMC, Micron ou Samsung, ont lancé de vastes opérations d'investissements sur la prochaine décennie. Plusieurs giga-usines sont en projet ou déjà en construction, avec à la clé des dizaines de milliers d'emplois, aussi bien très qualifiés que peu. Couplé à des restrictions sévères, visant à limiter le commerce de semi-conducteurs avec la Chine, l'objectif de ces aides fédérales est de porter la production états-unienne de ces composants essentiels à 30% de la production mondiale.

Enfin, le troisième pan de ce nouveau souverainisme états-unien est celui dont nous Européens avons le plus entendu parler: l'Inflation Reduction Act (IRA), un plan d'investissements massifs pour la transition énergétique et la réduction des émissions de CO2, composé de subventions importantes à destination des entreprises produisant aux États-Unis et des ménages. Cette mesure effraie, sur certains aspects, une Union européenne redoutant une sérieuse distorsion de concurrence, mais aussi la Chine.

Environ 400 milliards de dollars vont être déversés dans l'économie nationale pour accélérer la production et le déploiement des énergies renouvelables et des voitures électriques, entretenir le parc nucléaire, renforcer l'efficacité énergétique ou favoriser la recherche et développement. Une politique industrielle «verte» qui attire déjà les investisseurs du monde entier et qui devrait, là aussi, créer des milliers d'emplois au cours des prochaines années.

Couper les rubans

Avec la perte de majorité à la Chambre des représentants en novembre dernier, Joe Biden n'aura cependant plus les mains libres pour agir jusqu'à la prochaine élection présidentielle. Reste alors au président à se déplacer dans les quatre coins des États-Unis, ce qu'il a déjà commencé à faire, pour inaugurer les premiers chantiers et vanter sa politique économique.

Avec un plein emploi retrouvé –3,4% de chômage en janvier 2023, du jamais-vu depuis 1969– et une union de son parti derrière lui, le président états-unien a toutes les cartes en main pour préparer sa réélection ou paver la voie à son héritier, ou plus probablement héritière en la personne de sa vice-présidente Kamala Harris. Bien qu'il se pourrait que l'officialisation de sa candidature se fasse dans le courant du mois de février, pour profiter de la dynamique du discours sur l'état de l'Union, les incertitudes liées à son âge pèsent encore.

Mais quelle que soit sa décision finale, Joe Biden a déjà réussi à remplir son objectif principal: lancer la reconstruction des États-Unis. Les réussites législatives accumulées jusqu'à présent vont profondément impacter le pays sur les dix prochaines années.

Si le locataire de la Maison-Blanche ne commet pas d'impairs jusqu'à novembre 2024, l'histoire retiendra de lui qu'il est un homme d'État pragmatique et efficace. En un mandat, il aura surpassé les attentes, loin de l'image d'un président incapable et sénile, dépeint par la frange la plus radicale de l'opposition républicaine. Et cela, malgré une cote de popularité plafonnant autour des 45%.

Publié dans Articles de Presse

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