Himmler le tout-puissant chef des SS

Publié le par François-Guillaume Lorrain

Himmler le tout-puissant chef des SS

Une biographie de Peter Longerich met à nu les démons d'un bourreau : Himmler, grand inquisiteur SS.
 

Himmler le tout-puissant chef des SS

Le 15 août 1941, Heinrich Himmler, grand patron d'un empire SS tentaculaire, est en tournée d'inspection sur le front de l'Est, à Minsk. Sur son calendrier de service, le programme indique : exécution de partisans et de juifs. Un lieutenant témoignera : "Il a regardé de lui-même dans la fosse et il en a vu un encore en vie. Il m'a dit : "Lieutenant, tirez-lui dessus", ce que fit l'officier. Walter Frentz, le caméraman de Hitler, transforme ce massacre, symbolique de la barbarie nazie, en un film que Himmler visionnera au calme dans son train spécial.

Le lendemain, il est dans un institut psychiatrique où un commando de police allemand gaze 120 patients biélorusses. Il cherche une méthode de meurtre moins éprouvante pour ses hommes. Il a trouvé. Le 17 janvier 1942, il assiste à Auschwitz à la démonstration du fonctionnement des chambres à gaz. Le soir, entorse à ses habitudes, il boit, enfin détendu, un verre de vin. L'extermination des juifs est en marche.

Comme le souligne l'historien allemand Peter Longerich dans sa biographie*, la première véritable en français, "rien, dans l'enfance et sa jeunesse, ne présageait de tels comportements". De l'avis de tous, le Reichsführer SS, sanglé dans son éternel uniforme, c'est le petit homme gris du nazisme. Le voisin de bureau, pâlot, froid, mais courtois. Seules caractéristiques : un menton fuyant et des mains "douces comme celles d'une femme", note un officier. Mais rien d'extravagant, comme chez le gros Goering cocaïné. Rien de démoniaque comme Heydrich.

Le regard est vif, mais aucune folie comme chez Goebbels ou Hitler. Himmler est bien plus normal, c'est pourquoi il dérange. Une normalité qui va de pair avec l'ignoble : ce globe-trotteur de l'extermination n'aime rien tant qu'arpenter les champs de massacres et éperonner ses troupes, les Einsatzgruppen, qu'il tance pour leurs "médiocres" résultats. Un jour pourtant, à Auschwitz, il sort son mouchoir, étonné lui-même par son oeuvre de mort. Un moment d'hésitation ? De vertige ? Mais partout où passe ce contremaître de la mort, le nazisme fait du chiffre. Lors d'une réunion préliminaire à l'invasion de l'URSS, Himmler lance l'objectif de 30 millions de morts auquel fait écho cette phrase : "Je n'ai pas le droit d'éradiquer les hommes et de laisser grandir leurs enfants, qui se vengeront sur nos fils et nos petits-fils." Dans le même temps, cet ancien ingénieur agronome, spécialiste en engrais, nommé commissaire au Peuplement du Reich, veut implanter 100 millions de paysans allemands à l'Est. Pour freiner le vent mauvais venu de la steppe asiatique, il envisage un mur d'épaisses forêts... En 1929, Goebbels lui donnait du "bon garçon". Le bon garçon finira par concentrer tous les pouvoirs de terreur et de tueries.

Clé de voûte

"Je suis sentencieux et bavard, dépourvu d'énergie", note-t-il en 1921. Il a 21 ans. Pour percer l'énigme Himmler, Longerich dispose d'une mine : le journal que ce fils de professeur d'histoire a tenu, dès l'âge de 11 ans, à la demande de son père. L'élément clé est cette guerre qui le fascine et qu'il rate d'un rien, car trop jeune. Ce soldat frustré en nourrira un amour démesuré pour la discipline et l'uniforme qui lui donne une contenance. Élève modèle, mais moqué par ses camarades - surtout en gym -, il se démène pour qu'on l'élise dans l'association d'étudiants nationalistes dont il fait partie. En vain. On ne l'aime pas. Il se fixe alors d'étranges objectifs : devenir colon à l'est de l'Europe (déjà). S'abstenir sexuellement. Provoquer des tentations pour y résister, au nom d'un contrôle de soi qui deviendra son Dasein, sa clé de voûte. Le jeune homme est un insupportable donneur de leçons : des bruits courant sur la moralité de la fiancée de son frère aîné, il la sermonne par lettre, provoque leur rupture, la fait suivre. Ses sales manies sont en germe : il sera le grand inquisiteur de la SS.

Quand il prend en main cette organisation en 1929, elle plafonne à 260 membres et sert de service d'ordre aux personnalités du parti. Himmler n'est encore qu'un fonctionnaire subalterne chargé de la propagande, mais il se signale déjà par un goût du harcèlement et du mémorandum : conteste-t-on ses objectifs, il se retranche derrière la volonté de Hitler. La discipline avant tout. Cette discipline, qui impressionnait Hitler lui-même, va lui permettre d'imposer ses SS fiables et racés face aux brutes SA, qui ruent dans les brancards. L'élève modèle est devenu zélé : pour imposer sa dictature, Hitler va s'appuyer sur ce double stakhanoviste au nom si ressemblant. Nommé chef de la police politique, Himmler obtient, dès avril 1933, que la SS prenne le contrôle de Dachau, premier camp hitlérien. Car les camps, c'est également lui. La Gestapo aussi.

Sur cet axe du mal, il va projeter ses névroses. C'est la thèse de Longerich. Pour lui donner du relief, il le prend par ses fixations et sa stratégie de dissimulation. Himmler est un être vide, incapable de communiquer, mais disciplinaire, qui va se barder de règles, de mythes, d'insignes. Avec ses SS, il assouvit ses désirs de grand inquisiteur : il examine lui-même les candidatures, délivre les autorisations de mariage, multiplie les avis sanitaires, joue les conseillers matrimoniaux, recommandant parfois le divorce ou la stérilisation. Certains SS boivent ? Il ouvre une section de désintoxication à Buchenwald, où il s'occupe lui-même des menus pour ses hommes qui devront "rester dignes dans le massacre". Lui qui, écrit-il à sa future femme, une épouvantable petite-bourgeoise, "aurait tant aimé être indigne".

Super-chaouch

Son avant-garde raciale a droit à sa bague à tête de mort et doit assister aux fêtes du solstice d'été, avec jeunes filles autour du feu et vieux chants germaniques commandés par le Reichsführer SS en personne. Grand ordonnateur des cérémonies de mariage, funérailles et baptême SS, Himmler se bombarde parrain des enfants à qui il remet gobelet, cuillère et "ruban de vie de soie bleue". Dans ses années de formation, il a lu. Beaucoup et mal. Un ramassis néopaïen, qui lui tient lieu de vision du monde. Il croit à la réincarnation de l'âme aryenne. Il est persuadé que le Tibet est son berceau et que les samouraïs sont les cousins japonais de ses SS. Grand fan de généalogie, il fonde une société - l'Ahnenerbe - qui permet à ses hommes de retrouver le lustre germanique de leurs familles, blason à l'appui. Mais Hitler, avec qui ses rapports sont distants, voit d'un mauvais oeil ce que Goebbels appelle le "délire cultuel de Himmler". Il le cultive sous le manteau, avant de le mettre en sourdine, requis par d'autres lubies.

Pour cet esprit systématique, conquérir, c'est vider pour mieux remplir, et donc tuer pour mieux repeupler. Il commence par déplacer 200.000 Lorrains et Alsaciens, par exemple. Mais la logistique ne suit pas. Quand il lance la répression en Pologne avec ses unités mobiles, la Wehrmacht pousse les hauts cris, mais il passe outre : il précède Hitler dans sa politique d'anéantissement idéologique et en conclut, avec son adjoint Heydrich, qu'il faut enclencher le meurtre systématique des juifs. Il rend possible l'inconcevable, car il sait disposer à l'autre bout de la chaîne d'une machine de mort implacable : les camps. Dès janvier 1940, il a confisqué Auschwitz, ouvert sans son autorisation par un subordonné. Il fait construire Belzec, Sobibor, Treblinka, négocie avec les États conquis, les entreprises. Il récupère aussi "ce qui est de bonne race", expédiant les enfants dans les Lebensborn. Et puisqu'il faut fabriquer de l'aryen, il encourage les femmes de soldat à procréer loin de leurs maris, y mettant du sien en faisant deux enfants à sa secrétaire, devenue sa maîtresse. L'efficacité fut, hélas, son maître mot.

À Hitler il fallait un factotum. Un super-chaouch qui mette en pratique des idées qu'il partage. Himmler a été cet organisateur redoutable qui a verrouillé le Reich, au-dedans comme au-dehors. Göring est un jouisseur incompétent, Goebbels un rhéteur illuminé. Himmler est un homme qui ressemble au XXe siècle : technocrate bosseur et assoiffé de pouvoir. Il occupe le terrain, rafle tout, quitte à troquer au dernier moment des juifs pour sauver sa peau. Sans sa main de fer, affirme Longerich, le IIIe Reich se serait écroulé comme un château de cartes. On peut en effet estimer que cet industriel du mal aura prolongé la guerre d'un ou deux ans.

Repères

  • 1900 Naît en Bavière.
  • 1929 Commandant de la SS.
  • 1933 Chef de la police politique du Reich.
  • 1936 Fusionne la SS avec les forces de l'ordre en un " corps de protection de l'Etat ".
  • 1939 Nommé commissaire au Peuplement pour le Reich.
  • 1940 Crée les Waffen-SS, unités militaires.
  • 1942 Nommé ministre de l'Intérieur.
  • 23 mai 1945 Se suicide alors qu'il s'est rendu aux forces anglaises.

Pionnier du bio

A Dachau, il mène des expériences sur les végétaux et prône pour ses hommes un régime bio qu'il décrit en détail. Sa nouvelle race, pilier du futur grand empire germanique, a droit à son jus de fruit SS - Vitaborn -, et à son eau SS.

Les crampes de Himmler

A trop vouloir se maîtriser, Himmler finit par souffrir horriblement du système nerveux sympathique. Seul un masseur, Felix Kersten, parviendra, après 1939, à alléger ses douleurs. En contrepartie, il obtiendra la libération de juifs. Joseph Kessel a raconté admirablement cette relation dans un livre méconnu, " Les mains du miracle " (Gallimard, 1960).

Publié dans Articles de Presse

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