Alain Jakubowicz avocat du juste milieu

Publié le par Le JDD Marie-Christine Tabet

Elu président de la Licra, à la surprise générale, le ténor lyonnais des procès Barbie et Papon veut réinstaller l’association dans un équilibre républicain. Ce qui ne va pas sans difficultés.

Alain Jakubowicz avocat du juste milieu

Au premier abord, il ressemble à Woody Allen. Comme lui, Alain Jakubowicz cache de petits yeux vifs derrière de larges lunettes d’écaille et affiche volontiers le sourire distancié de l’antihéros. La comparaison s’arrête là. Le nouveau patron de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) porte des costumes trois-pièces impeccablement coupés, auxquels il assortit la couleur de ses montures. Il a choisi de laisser ses affres psychanalytiques au vestiaire. C’est un élégant qui aime les belles voitures et les séjours à Megève. A 57 ans, à la tête de l’un des cabinets d’avocats les plus réputés de Lyon, il affiche une réussite éclatante.

Lorsqu’il a décidé de briguer la présidence de la Licra en janvier dernier, bien peu de ses pairs misaient sur sa victoire. Quatre candidats se disputaient la succession de Patrick Gaubert. "Il y a eu une alchimie entre lui et les militants. Et 'Jaku' l’a emporté contre toute attente", reconnaît son prédécesseur qui s’était choisi un autre dauphin. Contre toute attente mais non sans efforts. "Il s’est offert une véritable campagne politique avec du phoning, un site Internet sophistiqué, des débats partout en France et de la communication", remarque, sur un ton de reproche, un ancien de la maison. "J’ai voulu une élection véritablement démocratique. Je suis allé au-devant des militants. Le système des grands électeurs ne m’était pas favorable. Alors oui, cela m’a coûté entre 5.000 et 6.000 euros que j’avais les moyens de financer sur mes deniers personnels."

"Faire valoir les valeurs auxquelles je crois"

Depuis janvier dernier, l’avocat, militant de l’association depuis trente ans, assume sa victoire sans complexe. "Je voulais prendre des responsabilités nationales, monter d’un cran, faire valoir les valeurs auxquelles je crois." Depuis qu’il préside la Licra, Jaku a déjà fait entendre sa différence. "Je reconnais la qualité du travail de Patrick Gaubert, explique-t-il. Mais je pense que l’on peut évoluer sur certains sujets." Il veut amener le "r", la lutte contre le racisme, au niveau de celui du "a", l’antisémitisme, selon sa formule, et rejette le partage des rôles qui conduirait à une Licra défendant les juifs pendant que le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap) s’occuperait des Arabes.

L’un de ses premiers actes de président a été justement de rencontrer Mouloud Aounit, le patron du Mrap avec lequel les liens avaient été officiellement rompus. "Il a eu tort, regrette encore Patrick Gaubert. Nos militants n’ont pas compris son geste. Dans les manifestations du Mrap, on entend des 'mort aux juifs'. D’ailleurs, le Mrap ne veut pas non plus de cette réconciliation." De fait, cette initiative n’a pas plu. "Je l’avais inscrite dans mon programme et je le referais s’il le fallait. Je ne regrette rien. Je pense d’ailleurs que nos membres ont compris ma démarche." Deuxième fait d’armes de la nouvelle présidence, l’assignation d’Eric Zemmour devant les tribunaux pour des propos sur les Noirs et les Arabes qui seraient plus contrôlés que les autres, car, selon le journaliste, plus représentés chez les trafiquants… "C’est une décision qui a fait l’objet d’un vote au sein de la Licra, précise Jakubowicz. Ce n’est pas une option personnelle. Mais il est vrai que je considère que Zemmour a une responsabilité en tant qu’homme de média."

Là encore, de quoi faire grincer quelques dents dans une association où le chroniqueur a de fidèles soutiens. "La Licra est un paquebot mais on peut l’ébranler en bougeant la barre de quelques millimètres. Jaku doit apprendre à piloter avec plus de finesse, sans chercher à tout prix le coup d’éclat médiatique", estime le patron d’une section locale. "J’ai eu seulement deux démissions, reconnaît l’intéressé, mais je pense aussi avoir recruté. Il est un peu tôt pour tirer des conclusions. On me jugera sur mon travail."

"Je me définis comme irréligieux"

Les relents du conflit israélo-palestinien, la communautarisation de la société française, la politisation des débats sur les discriminations n’ont pas épargné la Licra. "Je me définis comme irréligieux et je refuse d’être enfermé dans des logiques qui ne sont pas les miennes. Le conflit israélo-palestinien n’est pas le seul conflit actuellement dans le monde. Pourtant le journal Libération a fait cinq unes sur l’affaire de la flottille humanitaire internationale…

Jakubowicz aime les paradoxes, jouer les inclassables, et admet volontiers un certain goût des médias, de la reconnaissance, de la lumière. Des qualités inhabituelles pour un Lyonnais. Pour comprendre la trajectoire de ce notable monté à Paris, il faut faire le chemin à l’envers et prendre le TGV, dont il connaît tous les horaires par coeur. Ses bureaux principaux sont toujours installés aux Brotteaux, le 16e lyonnais, même s’il a ouvert un second cabinet à Paris, rue de Rivoli, adresse tout aussi sélect. Le cabinet Jakubowicz, Mallet- Guy & associés est spécialisé dans le droit des affaires mais, dans le vaste hall de réception, une sculpture de Philippe Cazal - L’Article 7 de la Convention internationale des droits de l’homme - donne le ton.

Humanitaire

A côté de son activité classique, Me Jakubowicz s’est toujours occupé d’"humanitaire", de réfugiés, de discrimination… "Je ne peux pas faire de pénal", avoue-t-il. Deux dossiers l’en ont définitivement détourné: un toxicomane qui a livré ses proches pour se sortir d’affaires et un prévenu accusé d’attouchements sur mineur. "J’ai eu du mal à donner le bain de ma fille en rentrant le soir à la maison", conclut-il. Jaku s’est fait un nom en plaidant dans tous les procès pour crimes contre l’humanité: Barbie en 1987, Touvier en 1994 et Papon en 1998. "Je l’ai connu à cette époque, c’est un travailleur infatigable et un homme d’une grande intégrité", estime Christian Charrière-Bournazel, l’ancien bâtonnier de Paris. "Pour Klaus Barbie, j’étais très jeune, j’avais la trentaine…", se souvient Jakubowicz.

Dix ans plus tard pourtant, les mêmes émotions l’étreignent, il sort en larmes de sa plaidoirie au procès Papon. Le grand-père d’Alain Jakubowicz est arrivé en 1933, fuyant sa Pologne natale, à Villeurbanne, commune de la banlieue lyonnaise qui accueillit de nombreux émigrés, juifs, Arméniens, Italiens… "L’histoire de ma famille, c’est celle des juifs d’Europe de l’Est. La famille de ma mère venait d’Autriche, des intellectuels viennois." A Villeurbanne, le père d’Alain Jakubowicz, qui fut président de la section lyonnaise de la Lica (ancêtre de la Licra, née en 1927 à Paris, et devenue la Licra en 1979) et très investi dans la vie de la communauté juive, a fondé une entreprise de confection de pantalons. Elu en 1989 avec le RPR Michel Noir, il a ensuite rejoint l’équipe du socialiste Gérard Collomb, équilibre bien lyonnais. "Je me suis engagé auprès d’un homme de droite qui a mené une politique de gauche. Avec lui, j’ai conduit le projet de la Grande Mosquée de Lyon et de la création du Centre d’histoire de la résistance et de la déportation, Collomb m’a confié la présidence du conseil lyonnais du respect des droits." Paris et la Licra l’ont détourné de ces ancrages lyonnais mais pas de sa manière, bien à lui, de rechercher à réduire les fractures et les antagonisme.

Publié dans Articles de Presse

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article