André Bettencourt, une (autre) jeunesse française...

Publié le par Le Point

Le Pointpublié le 02/05/2013 à 08:24

Un livre de notre collaborateur Ian Hamel révèle quelques secrets de la famille Bettencourt. Et l'idéologie qu'André partageait avec François Mitterrand.

André et son épouse Liliane Bettencourt en 1988

André et son épouse Liliane Bettencourt en 1988

 

Le 12 avril 1941, dans un article intitulé "Carillon Pascal", André Bettencourt, qui va avoir 22 ans, se lâche. "Les juifs, les pharisiens hypocrites n'espèrent plus. Pour eux, l'affaire [c'est-à-dire l'assassinat de Jésus] est terminée. Ils n'ont pas la foi. Ils ne portent pas en eux la possibilité d'un redressement. Pour l'éternité, leur race est souillée par le sang du juste. Ils seront maudits de tous. Ils ont condamné Dieu, sans même vouloir reconnaître leur ignominie, la regretter." Le futur ministre du général de Gaulle termine son article par : "Les juifs aujourd'hui, non de race mais de pensée, qui seront et sont déjà vomis." Des propos guère éloignés de ceux tenus par les frénétiques du national-socialisme de France-Révolution et de Radio-Révolution qui parlent à la même époque de la "rapacité légendaire", de la "lubricité naturelle", des "insatiables appétits de domination universelle" de la juiverie, allant jusqu'à prétendre que "les juifs sont des persécuteurs et des bourreaux". Serge Klarsfeld parle "d'antisémitisme chrétien susceptible de toucher les masses rurales". Sans faire preuve d'indulgence face aux propos tenus par André Bettencourt, l'avocat estime toutefois qu'ils ne doivent pas être rangés dans la même catégorie que les horreurs proférées par Louis Darquier de Pellepoix, commissaire général aux questions juives (1942-1944), qui qualifiait les juifs de "vers qui aiment les plaies gangrenées".

Proche de l'Espagne de Franco

L'ami de jeunesse de François Mitterrand choisit de préférence les fêtes chrétiennes pour éructer son antisémitisme. Dans le numéro de Noël 1941, exceptionnellement colorié, sous le titre "Étoile d'espérance", André Bettencourt lâche : "Un jour, trente ans plus tard, les juifs s'imagineront pourtant gagner la partie. Ils avaient réussi à mettre la main sur Jésus et l'avaient crucifié. En se frottant les mains ils s'étaient écriés : Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants. Vous savez de quelle manière il est retombé et retombe encore. Il faut que s'accomplissent les prescriptions du livre éternel ! Refusé par les juifs, le petit garçon auréolé de la crèche se dresserait sur l'univers comme un ralliement à l'espérance." Bénédicte Vergez-Chaignon remarque que les commentateurs "rapprochent la date de parution de ce texte de celle de la conférence de Wannsee (20 janvier 1942), durant laquelle Hitler et son état-major ont décidé de l'extermination des Juifs d'Europe".

[...]

Le 19 juillet 1941, dans une chronique intitulée "Prenons position", André Bettencourt claironne : "Nous en faisons de la politique, nous nous en flattons et nous en ferons toujours, celle de la France, une France qui n'est plus incarnée dans une République de plâtre, dans un buste de Marianne, mais dans un chef : Pétain." Le jeune bourgeois de Saint-Maurice-d'Ételan estime que "la liberté totale mène à la ruine", que cette liberté est "une histoire à dormir debout, une aventure de Polichinelle". Pour André Bettencourt, les jeunes ne sont pas partisans de la liberté. "Ils veulent d'abord la justice, et la justice est ennemie de la liberté, de l'égalité, et beaucoup de fanfreluches avec lesquelles nous fûmes emberlificotés trop bien ces dernières années." Une semaine plus tard, le futur ministre va plus loin encore en écrivant : "Ne mettons pas sottement en opposition le christianisme et le national-socialisme. [...] Qu'est-ce que le courant révolutionnaire de la nouvelle Europe, dont l'Allemagne est le premier point de cristallisation, a déjà apporté et peut apporter à la France ?" Provocateur, le 9 août 1941, André Bettencourt se déclare d'accord avec Louis-Ferdinand Céline, qui proclame : "C'est la trique qu'il vous faut ! oh ! oh ! oh ! oh !" Une trique qui obligerait les jeunes à suivre sur le chemin désigné par le maréchal Pétain.

La dictature espagnole garde leur préférence

L'ami de François Mitterrand livre alors le fond de sa pensée. Citant "le courant révolutionnaire de la Nouvelle Europe venant d'Allemagne, d'Italie, d'Espagne, du Portugal", il annonce que "notre formule sera nécessairement plus voisine de la formule espagnole, en vertu de ce passé très catholique qui appartient à nos deux pays". Nous avons vu que si les cagoulards lorgnent d'abord sur le fascisme italien, et que même si, sous l'Occupation, ils se tournent vers l'Allemagne hitlérienne, c'est la dictature espagnole qui garde leur préférence. Par quoi sont-ils attirés ? La concentration de tous les pouvoirs entre les mains du Caudillo ? Le culte de la personnalité ? Le parti unique ? La restriction de la liberté d'opinion ? L'instauration du catholicisme comme religion d'État, la suppression du suffrage universel, la mise en place de corporations ?

Francisco Franco était-il fasciste ? Interrogé par un écrivain français maurrassien en 1939, le nouvel homme fort de l'Espagne répondait : "Nous, nous sommes catholiques. En Espagne, on est catholique ou l'on n'est rien... Notre unité, notre fraternité, nous la trouvons dans le catholicisme. Nous y trouvons notre conception du monde et de la vie. Ce caractère catholique suffirait déjà à distinguer de l'étatisme mussolinien ou du racisme hitlérien notre révolution espagnole qui est un retour intégral à la véritable Espagne, une reconquête totale." Jean Filliol, le pire tueur de la Cagoule, était très croyant. Il faisait ses dévotions, assistait à tous les offices. "On le rencontre partout, un gros missel à la main, avec l'air de chercher le ciel pour s'y précipiter. [...] Il s'impose des pénitences." Condamné à mort à plusieurs reprises, Jean Filliol a fini tranquillement ses jours en Espagne, protégé par le régime franquiste.

De son côté, André Bettencourt n'évoque pas le franquisme en tant que doctrine, ne se réfère pas à José Antonio Primo de Rivera, le fondateur de la Phalange, mais en appelle principalement aux valeurs chrétiennes. Tout au long de sa vie, il s'est rendu à l'office tous les dimanches - alors que Liliane n'y met que rarement les pieds. À l'image de son père, Victor Bettencourt, avocat à la cour, qui va "à la messe matin et soir, s'impose des retraites régulières dans les abbayes et les monastères, exalte sa foi dans toutes sortes de pèlerinages". Victor Bettencourt ne désapprouve pas les écrits de son fils. Sa propre prose apparaît dans les colonnes de La Terre française, notamment dans le numéro du 16 novembre 1941.

Les Bettencourt. Derniers secrets de Ian Hamel, éd. de l'Archipel (sortie le 15 mai)

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