Au président de la N-VA et bourgmestre de la Ville d’Anvers

Publié le par Le Soir - Michel Quevit

Le Soirpublié le 04/01/2013 à Michel Quevit

la lettre ouverte - Michel Quevit Professeur émérite à l’UCL

Cher Monsieur De Wever,

A l’occasion de son message annuel de Noël, le Roi a une nouvelle fois attiré l’attention de tous sur les risques que représentent pour la démocratie, les discours populistes tout particulièrement en cette période de crise qui rappelle celle des années 30. Vous avez réagi avec véhémence au propos du Roi, choqué par la référence aux années 30 et au populisme. Votre réaction en a surpris plus d’un. Vous réagissez comme si ces propos visaient la N-VA et par là toute la Flandre. Venant d’un historien, je ne le comprends pas bien. Puis-je vous inviter à réfléchir sur les fondements du message royal, de la référence aux années 30 et au populisme.

1. La référence aux années 30

Qu’y a-t-il à constater que nous connaissons aujourd’hui en Europe, et donc aussi en Belgique, en Flandre comme en Wallonie et à Bruxelles, une crise économique similaire à celle des années 30. Cette comparaison me paraît justifiée à plusieurs égards :

1.En 1930 il s’agissait d’une crise financière et industrielle d’une ampleur jamais connue depuis la naissance du capitalisme fin du XIXe siècle. Elle dépassait nos frontières et touchait l’ensemble des bassins européens entraînant leur désindustrialisation (chute de la production industrielle, nombreuses liquidations et faillites bancaires).

2.Une crise sociale sans précédent caractérisée par une croissance considérable du chômage entraînant de nombreux mouvements sociaux.

3.Une crise des institutions politiques traditionnelles dans de nombreux pays d’Europe occidentale et la montée en puissance de systèmes politiques totalitaires sous-tendus par des idéologies fascisantes : le nazisme en Allemagne, le rexisme en Belgique, le franquisme en Espagne, le fascisme mussolinien en Italie et quelques années plus tard le pétainisme en France basé sur le développement d’idéaux d’une droite nationaliste et le rejet du parlementarisme. Il ne serait pas juste d’ignorer que le Vlaams National Verbond en Flandre s’est également inscrit dans cette mouvance, mais peut-on considérer pour autant que le Roi visait exclusivement la Flandre à ce sujet ?

Notons que si la plupart des pays européens ont été touchés par cette crise, ce sont les pays les plus développés de l’ouest et du centre de l’Europe (Allemagne, Belgique, France, Italie, Espagne) qui en ont subi les plus graves conséquences.

Aujourd’hui, la crise financière et celle de l’activité économique que nous connaissons s’accompagnent également d’une crise des Etats-nations dont les pouvoirs paraissent plus limités face à la globalisation de l’économie. Bien qu’actuellement l’Europe soit la première puissance économique et commerciale du monde, la dette des pays comme la Grèce, l’Espagne, l’Italie et le Portugal met en évidence la nécessité d’un fédéralisme européen et d’une plus grande autonomie de décision de la Commission européenne au niveau international pour que l’Europe puisse contrôler son système bancaire et être un interlocuteur qui pèse face aux autres grands ensembles économiques mondialisés tels que Mercosur, Asean, Alena, etc.

Simultanément, on observe depuis quelques années une montée des populismes d’extrême droite en Suisse, en Autriche, en Hollande, en Italie ainsi que dans certaines régions parmi les plus riches en Europe parmi lesquelles notamment la Flandre avec le Vlaams Belang.

2. La prudence face au populisme.

Pour nous en Wallonie, la référence du Roi au populisme des années 30 nous rappelle surtout les discours populistes de Léon Degrelle, le rexisme et sa dérive fasciste dans lesquelles un certain nombre de francophones se sont laissés entraînés.

Il est vrai que le concept de populisme prête à différentes interprétations. Dans le domaine des sciences politiques, le populisme est abordé non pas en tant qu’idéologie ou philosophie mais avant tout comme un comportement politique ou comme le signale le politologue Laurent Bouvet : « un style de gouvernement de la chose publique ». Il observe que « le populiste s’en prend au fonctionnement des institutions politiques en vigueur dans des démocraties représentatives, en critiquant ses élites sur base de propos simplificateurs ou de clichés qui ne reflètent pas correctement la réalité et la déforme ».

Dans un essai récent, intitulé Le populisme et la science politique, du mirage conceptuel aux vrais problèmes, un autre politologue, Pierre-André Taguieff, observe le lien profond qui existe entre populisme et sentiment de communion d’une collectivité qui fait appel à des formes émotionnelles de cohésion et d’identité et non avant tout à des contenus de programmes politiques. « De plus, le populisme ne s’appuie pas sur une théorie globale du fonctionnement des institutions et encore moins sur une conception de l’homme et de la société – ce qui rend le discours réducteur : pour séduire, il faut réduire. »

L’histoire a montré comment le populisme pouvait porter les germes du fascisme auquel il a conduit et du nazisme auquel il s’est associé.

En Wallonie, la crise des années 30 et le populisme évoquent les risques que représentent les comportements politiques qui cherchent à activer l’émotion populaire, exploitent ses frustrations pour mettre en cause les institutions existantes ou qui font appel à l’unité d’un peuple contre des adversaires extérieurs. Les horreurs auxquelles ont conduit le rexisme, le fascisme et le nazisme incitent à la plus grande méfiance vis-à-vis des discours qui développent l’animosité populaire contre d’autres groupes sociaux sur base de slogans simplificateurs.

C’est en ce sens qu’il faut entendre me semble-t-il l’appel royal lorsqu’il dit : « Soyons vigilants et montrons-nous lucides face aux discours populistes. Ils s’efforcent toujours de trouver des boucs émissaires à la crise, qu’il s’agisse de l’étranger ou des habitants d’une autre partie du pays. » Le souverain ne divise pas l’opinion mais attire l’attention sur les risques de division que produit le populisme. Il vise tous ceux qui sont tentés par le style populiste qu’on a vu monter en Autriche, en Suisse, en Italie, en Hollande, en Suède. On ne peut nier que la situation sociale en Grèce, en Espagne et au Portugal fait courir un risque accru de dérive populiste.

Je ne comprends pas votre réaction. Pourquoi ne vous démarquez-vous pas du populisme visé par le Roi ?

Est-ce à dire que vous approuvez les comportements politiques qui activent l’émotion populaire et les ressentiments du peuple à l’égard des institutions ? Est-ce à dire que vous approuvez l’usage de slogans simplificateurs basés sur des informations tronquées qui visent à faire peur au peuple ?

Je m’en suis inquiété et je suis allé relire sur le site de la N-VA comment vous définissez vos intentions. Vous présentez un programme politique, vous parlez d’un nationalisme démocratique, d’une volonté d’autonomie de la Flandre par étape dans le respect de la démocratie, vous soutenez auprès de la population flamande des objectifs nobles de développement de l’enseignement, de bien-être et de santé, de développement économique et d’emploi, etc. Tout cela effectivement est tout à fait appréciable.

Pourtant votre réaction au message royal donne à penser que vous et toute la Flandre, vous êtes victimes des propos du Roi. Votre réaction a pour effet de monter l’opinion flamande contre le Souverain, le Premier ministre et les institutions fédérales belges.

Par exemple pourquoi choisissez-vous de parler de la rencontre du roi Léopold III avec Hitler en omettant de rappeler que cette rencontre fut bénéfique pour la Flandre puisqu’elle a permis la libération des prisonniers de guerre flamands fin 1940 tandis que les prisonniers francophones demeuraient incarcérés dans leurs stalags.

Quel intérêt avez-vous à entretenir le peuple flamand dans cette vision tronquée de la réalité ? Est-il indispensable de « victimiser » la Flandre et de la monter contre les dirigeants du pays et ses compatriotes pour garantir son autonomie ?

Sur votre site, vous parlez d’une Flandre indépendante dans une Europe à deux niveaux : régional et européen. L’Europe compte près de 120 Régions qui constituent le Conseil des régions d’Europe. Parmi elles, la grande majorité soutient une Europe des régions dans les Etats. Seules quelques régions revendiquent une indépendance. Ce sont des régions aujourd’hui riches, qui contestent la solidarité.

Ne pensez-vous pas qu’il soit possible d’œuvrer au développement des régions en Europe en soutenant la solidarité avec celles qui rencontrent des difficultés économiques ?

Vous souhaitez la transparence sur les transferts entre Flandre et Wallonie.

Avez-vous jamais dit à la population flamande combien la Flandre a bénéficié de la solidarité wallonne tant que la Wallonie, premier producteur mondial en sidérurgie, produisait l’essentiel de la richesse de la Belgique. C’est cette richesse qui a permis de construire en priorité votre réseau routier, vos ports, vos chemins de fer, vos canaux et toute l’infrastructure qui a permis votre développement.

Avez-vous jamais expliqué à la population flamande que le déclin de l’activité économique en Wallonie était essentiellement dû à la stratégie des groupes financiers francophones et à une crise de la sidérurgie dans toutes les Régions européennes de tradition industrielle. Savez-vous que la Wallonie au dire même de la Commission européenne a été la Région la plus durement touchée par cette crise. Vous n’avez jamais dit non plus qu’à l’heure où la Wallonie demandait de l’aide pour fermer et restructurer son tissu industriel, la Flandre a reçu sa part pour développer une nouvelle sidérurgie (Sidmar) et a largement puisé dans les aides à l’expansion économique. Ce faisant vous entretenez une animosité en Flandre vis-à-vis de Wallons que vous taxez volontiers de chômeurs et profiteurs !

Les peuples et les Régions d’Europe ne sont-ils pas confrontés à des enjeux bien plus graves que celui de vouloir transformer la fonction de notre monarchie ?

Publié dans Articles de Presse

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