Auriez-vous été un héros ou un collabo ?

Publié le par Le Nouvel Observateur - Didier Jacob

Le Nouvel Observateurpublié le 25/01/2013 à 15h03 Propos recueillis par Didier Jacob

Pierre Bayard, l'auteur de «Comment parler des livres que l'on n'a pas lus?», s'interroge, dans un essai passionnant, sur ce qu'il aurait fait face aux nazis. Entretien.

Résistants à Paris
«Comme de nombreuses personnes de ma génération, nées dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale et élevées dans ses récits, je me suis souvent demandé comment je me serais comporté dans ces circonstances dramatiques.»

S'imaginant étudiant au début de la guerre, l'essayiste le plus iconoclaste de France se transporte ainsi dans le passé et tente de reconstituer sa trajectoire imaginaire: il étudie au lycée Thiers à Marseille, comme son père alors, quand éclate la guerre. Il y poursuit ses études malgré les lois antijuives qu'il désapprouve farouchement, et entre à l'Ecole normale au printemps 1942. L'étudiant, acquis à la cause alliée, tarde cependant à s'engager, tétanisé qu'il est par la peur d'être torturé.

Au fil d'un livre où il confronte ses choix fictifs à celui de quelques grandes figures de l'époque, Bayard ressuscite aussi, avec brio, les grands héros de l'antinazisme, de Daniel Cordier au moins connu Sousa Mendes. C'est à un exercice de haute voltige, périlleux mais réussi, que cet acrobate de la fiction, spécialiste de la théorie freudienne, se livre dans cette vraie-fausse autobiographie. Explications.

Le Nouvel Observateur Dans votre nouveau livre, vous vous demandez si vous auriez été, pendant la Seconde Guerre mondiale, du côté des résistants ou du côté des bourreaux. Pourquoi poser cette question aujourd'hui?

Pierre Bayard Ca fait une vingtaine d'années que je réfléchis à ce problème. J'ai dirigé plusieurs volumes collectifs consacrés à ce qu'on appelle en anglais les « genocide studies ». J'ai d'ailleurs écrit un livre sur Romain Gary et la Shoah. Mais je n'avais jamais encore abordé le sujet dans le style du récit individuel, qui oscille entre le sérieux et le romanesque.

Vous voyagez dans le passé...

Oui, c'est la seule manière de savoir! Cette question, tous les gens de ma génération se la sont posée. Quelle attitude aurais-je adoptée en 1940? Sauf que les gens éludent le problème en se disant qu'il est impossible de répondre. J'ai donc avancé l'hypothèse que les choix, dans ce genre de circonstances, ne sont pas complètement aléatoires. Il y a des itinéraires surprenants, comme celui de Daniel Cordier, militant d'extrême droite qui se retrouve secrétaire de Jean Moulin. Mais il y a aussi des constantes et même des lois scientifiques qui ont été étudiées par des auteurs américains. Je crois qu'il n'est pas totalement utopique, même si ça reste une fiction, d'essayer d'imaginer comment on se serait comporté, en tenant compte de toute une série de facteurs, qui permettent de se faire une idée: l'analyse de ses propres comportements dans des circonstances qui peuvent s'en rapprocher, l'observation aussi de la manière dont les gens de sa famille ont vécu cette période. Je fais souvent référence à mon père, qui a tenté de s'engager dans la Résistance et a été finalement réquisitionné par le STO, et je reconstitue son itinéraire en parallèle avec mon itinéraire de fiction.

Vous vous imaginez élève sérieux, préoccupé par votre carrière, au fond moyennement courageux. Pourquoi?

Si je m'engage dans la Résistance en 1940, je ne suis pas crédible et je vais apparaître comme prétentieux et narcissique. Je suis donc obligé de rester assez prudent sur le chemin que je vais suivre. C'est la contrainte du genre. Vous semblez regretter que je ne m'engage pas plus pour la libération du territoire. La question est tout de même posée, dans le livre, mais sous la forme suivante: est-ce que quelqu'un comme moi, qui aurait été en opposition intellectuelle au régime de Vichy, aurait eu le courage physique d'aller au-delà et d'entrer dans la Résistance?

Vous auriez pu aussi être un salaud, un collabo. Vous n'envisagez pas cette éventualité. Pourquoi?

Parce que personne dans ma famille n'a fait ce choix. Non, je n'aurais pas pu être un antisémite. Il y a eu une situation comparable, que j'ai vécue, c'est le communisme. Alors que beaucoup ont pleinement adhéré à cette idéologie, je n'y ai, moi, pas cru une seconde.

Mais vous ne craignez pas d'agacer les grands témoins, les spécialistes? Ils vont vous tomber dessus!

J'espère ne blesser personne! Mon humour s'arrête au bord des charniers, c'est très clair, et je ne suis certainement pas homme à plaisanter avec les meurtres de masse.

La grande originalité du livre tient à la manière dont vous explorez un domaine inconnu de la littérature, qui se situe quelque part entre réalité historique et fiction.

C'est vrai que personne d'autre, à ma connaissance, ne travaille dans cet espace entre fiction et théorie. Dans les sciences humaines, la personne qui dit «je», c'est l'auteur. Dans la fiction, c'est loin d'être le cas. Le narrateur, chez Proust, n'est pas Proust. C'est la grande différence entre les deux logiques. Les gens sont déstabilisés par le fait qu'on puisse introduire de la fiction dans un essai théorique. Ca crée des objets mobiles, qui diffusent des théories éventuellement contradictoires.

Vous allez écrire d'autres livres sur ce modèle?

Oui, c'est le début d'une série. Mon personnage va remonter de plus en plus loin dans le passé. Il n'y aura plus les machines de morts industrielles. Je vais me lâcher ! J'irai voir sous la Révolution, je me mettrai dans la peau du chevalier Bayard. Et, au bout du compte, il y aura l'Empire romain. J'ai déjà le nom de mon personnage: Petrus Bayardus...

Bayard PierrePierre Bayard, professeur de littérature à Paris-VIII, psychanalyste, est l'auteur d'une quinzaine de livres, dont des essais sur Laclos, Proust, Maupassant, ou la littérature policière.

Publié dans Articles de Presse

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