Avignon : Roméo Gasparro raconte comment il a survécu à l'horreur d'un camp d'extermination

Publié le par Midi Libre - Mathieu Banq

Midi Librepublié le 28/04/2013 à 14h21 par Mathieu Banq

Chaque année, le dernier dimanche d’avril est dédié au souvenir des victimes de la déportation dans les camps de concentration et d’extermination nazis. À l’occasion de cette journée de commémoration peu connue du grand public, Midi Libre a rencontré un rescapé des camps, qui vit aujourd’hui à Avignon (Vaucluse).



Roméo Gasparro

Roméo Gasparro a conservé son costume de déporté

 

Son vrai nom est Roméo Gasparro mais, entre juillet et novembre 1943, il va alterner les identités au fil des besoins du maquis. Jusqu’à disposer de quatre cartes d’identité à des noms différents.

Puis, il va arriver à Mauthausen, à quelques kilomètres de Linz, en Autriche et devenir le matricule 62423. Presque soixante-dix ans après, impossible d’oublier ces chiffres, qui sont gravés dans sa mémoire. Et sur un bracelet qu’il a fabriqué dans le camp. Il a gardé l’objet pendant toutes ces années mais le manipule avec une moue de dédain.

De Marseillle en Allemagne pour effectuer son Service du travail obligatoire

Né en 1922 à Marseille, Roméo a passé son CAP ajusteur mécanicien en 1941. Sauf que, dans une France occupée qui crève la faim, il va devoir se recycler, dans l’hôtellerie, secteur qui résiste grâce à l’afflux d’officiers allemands.

Il entre au Splendide Hôtel de la cité phocéenne. Puis, le 23 juillet 1943, il est convoqué : comme des milliers d’autres français, il doit se rendre en Allemagne, pour y effectuer son Service du travail obligatoire.

Il prend le maquis et se fait capturer

Et comme des milliers d’autres, il va préférer prendre le maquis plutôt que mettre ses bras au service du IIIe Reich. Mais le 13 novembre, lui et ses camarades sont encerclés par les Allemands et capturés. Après un interrogatoire musclé, direction un cachot de la prison Saint-Pierre à Marseille. Sans lumière, sans lit ni paillasse, sans savon… Des conditions inhumaines, mais qui ne sont rien par rapport à ce qui approche.

Les maquisards restent cinquante jours à Saint-Pierre, avant de rejoindre la prison des Baumettes puis le camp de Royalieu, près de Compiègne. De là, ils sont déportés vers différents camps.

"La seule échappatoire, c’est le Krematorium"

Après un voyage éprouvant, durant lequel des centaines de prisonniers sont parqués dans des wagons à bestiaux, Roméo arrive à Mauthausen.

Des cheminées crachant une fumée noire à la descente du train

En descendant du train, il aperçoit vite des cheminées crachant une fumée noire. Il ne le sait pas encore, mais c’est l’objectif final du voyage à Mauthausen. Ici, comme à Auschwitz ou Dachau, "la seule échappatoire, c’est le Krematorium".

Roméo va vite l’apprendre. Le lendemain de son arrivée, il découvre non loin de la place d’appel, où sont rassemblés les prisonniers tous les matins, des monceaux de corps, acheminés vers le bâtiment d’où sort la fumée. Certains cadavres bougent encore : toutes les victimes ne sont pas mortes.

Le SS, un ancien boxeur, s'entraîne en tabassant à mort des prisonniers

Quelques jours plus tard, il est amené sur cette même place avec sept autres prisonniers. Un garde SS commence l’inspection. Arrivé devant le 5e prisonnier, il demande : "Yuden ?". L’homme tente d’expliquer que non, il n’est pas juif. Peu importe, le SS, un ancien boxeur, veut s’entraîner. Il tabasse son interlocuteur encore et encore, jusqu’à ce qu’il ne se relève plus. À côté, les autres prisonniers ne mouftent pas.

Roméo vient d’échapper à la mort, pour la première fois, mais pas pour la dernière. Elle frappe aveuglément, pour un regard, un geste, une chute, une tête qui ne revient pas, parce qu’un garde est de mauvais poil. "On a beaucoup écrit sur les camps de la mort, mais on n’aura jamais tout écrit", affirme le survivant. Parce que chaque journée mériterait d’être racontée.

Comble de cette histoire tragique, Roméo, qui a rejoint la Résistance pour échapper au Service du travail obligatoire (STO), va se retrouver au camp annexe de Gusen, puis de Gusen II, où il fabriquera des avions Messerschmitts 109 et 262...

Roméo Gasparro surnommé "le roi de la dérouille"

Entre les murs de l’usine souterraine de Gusen II, la mortalité explose : 50 000 prisonniers décèdent en une année. Roméo, lui, s’accroche. Un mélange d’opiniâtreté, d’endurance et de chance. Les Français du camp l’appellent le “roi de la dérouille”. Plusieurs fois bastonné et tabassé, il se relève, toujours. Un jour, il s’endort dans la carlingue d’un avion et est découvert par un soldat. Il échappe à la pendaison. Entre mars et avril 1945, il survit à l’épidémie de typhus qui touche le camp et surtout à la campagne de “désinfection” qui suit.

Les prisonniers soviétiques se vengent

Le 5 mai 1945, enfin, une unité de blindés américaine découvre le camp. La mort ne s’arrête pas pour autant : par vengeance, les “ruskis”, les prisonniers soviétiques, massacrent les kapos et les chefs de blocs. Roméo, qui pèse alors 37 kg, est soigné par la 1re Division blindée de De Lattre de Tassigny, rapatrié vers la Suisse, puis vers la France.

De retour, il faut réapprendre à vivre. Se marier, fonder un foyer. "On nous a dit qu’il faudrait dix ans pour qu’on retrouve un équilibre." Vaine promesse. Roméo est changé. "J’ai été violent, admet-il avec de la tristesse dans les yeux. J’ai eu les poings faciles. J’ai peut-être reproduit la violence que j’ai subie là-bas." Un fossé s’est créé entre lui et le reste de la société : "Nous, les déportés, nous vivons dans notre propre monde".

"Il n’y a pas un jour où je n’y pense pas"

Le rescapé est sorti de Mauthausen avec la haine de l’injustice et la haine d’être dirigé. Il travaille dans la métallurgie et tient tête à la fois aux contremaîtres et aux syndicalistes.

Aujourd’hui, à 91 ans, il vit seul, dans un appartement rempli de documents sur le camp de Mauthausen et de livres sur les camps de la mort. Il a gardé son costume de déporté. Une obsession qui ronge Roméo. "Il n’y a pas un jour où je n’y pense pas".

Pendant longtemps, il n’a pas parlé de son séjour au camp. Depuis six ans, il a franchi le pas, et visite collèges et lycées pour raconter. "Il faut qu’ils comprennent que tant d’entre nous sont morts pour qu’ils soient libres, et qu’ils ne doivent pas laisser mourir cette liberté". Lourde tâche, et l’ancien Résistant n’est pas optimiste : "De nos jours, il n’y a plus de valeur, plus de morale. L’argent règne en maître. Parfois, je me demande pourquoi je suis revenu."

Publié dans Articles de Presse

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