Benjamin Ferencz, le premier chasseur de nazis

Publié le par Le Journal du Dimanche Alexandre Duyck

Benjamin Ferencz, le premier chasseur de nazis

Américain originaire d'Europe centrale, il a débarqué en Normandie, combattu jusqu'au Nid d'aigle de Hitler avant d'être, à 27 ans, le procureur général du procès de Nuremberg. Il a ensuite inventé la justice internationale.

Benjamin Ferencz, en novembre 2010

Benjamin Ferencz, en novembre 2010

Même prisonnier dans l'Allemagne défaite de 1945, le SS fit encore preuve de morgue. Lui, un colonel interrogé par un simple sergent de l'US Army? Juif qui plus est? Il ne répondrait qu'aux questions d'un gradé de son rang. "Alors j'ai dégainé mon revolver et je le lui ai pointé en plein milieu du visage : 'Écoute, sale fils de pute! Ou tu réponds à mes questions ou je t'explose la cervelle!' Mon index mourait d'envie d'appuyer sur la détente mais une voix en moi disait : 'Ne fais pas ça, Benny!' J'ai écouté cette voix. J'ai ordonné à l'Allemand de se foutre à poil, je l'ai laissé tout seul puis je suis revenu. Le mec a fini par se mettre à table et à tout me raconter."

Un petit homme de 1,60 m raconte la scène. Sa voix s'est faite brutalement autoritaire, son index droit a pointé un adversaire invisible, son visage s'est métamorphosé. Tour à tour soldat libérateur de l'Europe nazie, procureur au procès de Nuremberg à 27 ans, avocat des Juifs spoliés, inventeur du concept de justice internationale, Benjamin Ferencz, 92 ans, est un très vieux monsieur drôle comme tout mais intimidant, pétant la forme, qui raconte sa vie grandiose dans un livre de Mémoires publié cette semaine en France (*). Une vie qu'il résume en cinq mots : "Le droit, pas la guerre."

Arrivé en 1921 aux États-Unis avec ses parents et sa sœur, Benjamin Ferencz est né un an plus tôt en Transylvanie, entre la Roumanie et la Hongrie actuelles, "là où déjà il ne faisait pas bon être juif ou tzigane". S'il vit aujourd'hui entre sa maison de Floride et celle des environs de New York cernée de pins, d'érables et de chênes, c'est pauvre comme Job qu'il débarqua à Ellis Island il y a quatre-vingt-onze ans. Il grandit dans une cave du pire quartier de New York, Hell's Kitchen, la "cuisine de l'enfer", paradis des gangsters. Une enfance misérable digne du Kid de Chaplin. Mais le gamin, qui parle le yiddish et le hongrois puis apprendra tout seul l'anglais, le français (en regardant les films de Danielle Darrieux, dont il tombe amoureux) et l'allemand, se révèle exceptionnel. Sélectionné pour étudier gratuitement dans un collège, il intègre Harvard. Une histoire vraie comme l'Amérique les aime et les rend possibles : "Je serai éternellement reconnaissant aux États-Unis d'Amérique de m'avoir offert cette vie!"

À Buchenwald, un déporté vient vers lui : "Je vous attendais"

La guerre le rattrape à Harvard en 1943. "Les trois années que j'ai effectuées dans l'US Army resteront comme les pires de ma vie. On me disait : 'Toi, t'es diplômé de Harvard? Passe la serpillière! Encore!' On me donnait des ordres absurdes que je ne pouvais pas m'empêcher de contredire." Après avoir débarqué à Omaha Beach peu après le D-Day, Ferencz libère la Normandie, participe à la bataille des Ardennes puis grimpera jusqu'au Nid d'aigle de Hitler à Berchtesgaden. En décembre 1944, placé sous le commandement du général Patton, il enquête sur les lynchages de pilotes américains après la chute de leur avion en territoire ennemi. "Si je parvenais à localiser le cadavre en fouillant le sol à mains nues et à nouer une corde autour d'une cheville, je pouvais alors accrocher l'autre bout à la jeep et extraire lentement le corps en gardant intactes ses empreintes digitales en vue d'une identification…"

Puis survient le choc d'une vie, la découverte des camps de concentration. Les autorités américaines lui ont confié une mission : monter un service pour juger les criminels de guerre nazis. Le petit caporal devenu sergent (il finira avec l'équivalent du grade de général) combattra les Allemands en collectant les preuves écrites de l'extermination des Juifs d'Europe. À Buchenwald, un déporté vient vers lui : "Je vous attendais", lui dit l'homme en déterrant une boîte contenant des fiches d'identification de SS. Partout, il se fraie un chemin au milieu des cadavres. À Ebensee, c'est impuissant qu'il assiste à l'autre versant de l'horreur : des détenus font entrer et ressortir d'un four crématoire jusqu'à ce que mort s'ensuive un SS attaché à une plaque de métal. "Après avoir vu les camps, comment croire à l'existence d'un Dieu?", s'interroge-t-il assis dans son bureau lumineux envahi de livres de droit.

«Une histoire vraie comme l'Amérique les aime et les rend possibles»

À peine rentré aux États-Unis, Benjamin Ferencz est renvoyé en Allemagne sur ordre du Pentagone. Le voici nommé procureur général à Nuremberg. Dans la ville rasée par les bombardements, il devra porter l'accusation contre les chefs des Einsatz gruppen, les unités de police politique du III e Reich responsables de la mort de plus d'un million de Juifs en Europe de l'Est. "Et c'est ainsi que je suis devenu procureur en chef de ce qui est considéré comme le plus grand procès criminel jamais conduit. J'avais 27 ans et c'était ma première affaire." Aidé de ses enquêteurs, il collecte 150 tonnes de documents, détaille le mode de fonctionnement des escadrons de la mort puis dresse la liste des officiers à retrouver pour les traîner devant le tribunal. Lors de son réquisitoire, Benjamin Ferencz dira : "L'affaire que nous jugeons est un appel de l'humanité à la loi." Quatorze des vingt-quatre coaccusés, parmi lesquels six généraux, sont condamnés à la peine de mort par pendaison. Parmi eux, le général SS Ohlendorf, dont l'unité est accusée d'avoir massacré 90.000 personnes, qui lui lance : "Les Juifs d'Amérique vont souffrir pour ce que vous avez fait."

"La guerre, c'est l'enfer"

Benjamin Ferencz vomit la guerre. "La guerre, c'est l'enfer!" Aux cadets de West Point, la prestigieuse école militaire américaine, il a demandé de ne pas aller se battre : "Je ne veux pas vous voir rentrer en morceaux ou allongé dans un sac plastique." Utopiste, humaniste, il veut combattre les agressions par le droit. Le poids des mots, des archives, des preuves, des listes de suspects, des récits des survivants. Il fut l'un des meilleurs soutiens de ces derniers en attente de compensations de la part de l'Allemagne. Puis il se lança dans la dernière quête de sa vie, la création d'une entité chargée de dire le droit à travers le monde. Ainsi naquirent le Tribunal pour le Rwanda, le Tribunal pour l'ex-Yougoslavie puis la Cour pénale internationale (CPI), qui siège depuis 2002 à La Haye et dont il est l'un des pères fondateurs. "J'ai toujours été épris de justice. Déjà gamin dans les rues de New York, je rêvais de devenir avocat, sans savoir ce que cela signifiait." Ferencz n'élude pas les lenteurs insupportables du droit international, n'ignore pas que la CPI « coûte très cher et n'est pas très efficace mais c'est un prototype. Des progrès immenses ont été accomplis et d'autres viendront. Croyez-moi."

(*) Mémoires de Ben, de Benjamin B. Ferencz, Michalon, 288 p., 23 euros.

Publié dans Articles de Presse

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