Ce que Papon a déjà avoué

Publié le par L'Humanité par Bernard Frederick

Ce que Papon a déjà avoué

Dans sa chambre de l’hôpital du Haut-Lévêque, à Pessac, dans la banlieue de Bordeaux, où l’on soigne sa mauvaise bronchite, Maurice Papon travaille. Il reçoit régulièrement ses avocats. Avec eux, il met au point sa défense. Le Pr Pariente, de l’hôpital Baujon (Clichy), expert commis par la cour d’assises de la Gironde, examinera le malade la semaine prochaine. C’est lui qui devra indiquer la date à laquelle l’accusé sera en mesure de comparaître.

Est-ce que ce sera le 27 novembre, comme l’a envisagé le président Castagnède, ou plus tard ? Le plus tôt possible, espère-t-on du côté du parquet et des partie civiles, sans toutefois montrer de l’impatience. La défense, en revanche, joue la montre. Ce n’est pas vraiment nouveau, mais, cette fois, sa tactique est limpide.

Me Varaut, le principal conseiller de M. Papon, vient, en effet, de tomber le masque. « Si d’autres interruptions avaient lieu, le procès devrait être arrêté », confiait-il, mercredi dernier, à « Sud-Ouest ». Et d’affirmer dans la foulée : « S’il y a imprescriptibilité des crimes contre l’humanité, il y a prescriptibilité des souvenirs. » Hier, il a réitéré ses propos dans une interview au « Monde » (daté d’aujourd’hui), affirmant qu’il s’interroge sur « la comptabilité d’un procès oral avec un procès à saute-mouton ». « La procédure d’assises est dénaturée », affirme-t-il.

Cet aplomb cache un aveu : l’accusé et ses avocats sont en mal d’arguments depuis que leur système de défense a été mis à mal. Celui-ci a deux objectifs : obtenir la suspension définitive du procès ou, à défaut, noyer le poisson, comme on dit, en espérant un non-lieu. Pour atteindre l’un ou l’autre, la défense tente, d’une part, d’utiliser à son profit le grand âge de l’accusé et sa maladie, et, d’autre part, elle promène la cour et les jurés sur un océan de bavardages et de contre-vérités.

Le ministère public et les parties civiles ne s’en laissent pas compter. La cour non plus, qui est demeurée sourde aux incantations d’où qu’elles viennent, même quand M. Séguin s’écria, avec la plus grande des maladresses : « Qu’on arrête tout ! » Le procureur général Henri Desclaux est catégorique : le procès « doit continuer avec un accusé apte à répondre, quitte à de nouveaux aménagements », dit-il. « Le plus important, nous assure Me Alain Levy, c’est que le procès aille jusqu’à son terme, même s’il faut, de temps en temps, des suspensions d’audience. » Et son confrère, Me Michel Zaoui, d’ajouter : « Les parties civiles attendent depuis cinquante ans que soit reconnue la responsabilité de Maurice Papon. La seconde interruption de ce procès, certes, accroît leur inquiétude et leur douleur mais, dans le même temps, elles ont une claire conscience de ce que des étapes importantes ont été franchies. »

Depuis le début du mois, en effet, l’heure n’est plus aux atermoiements. Nous sommes dans les faits : la politique antisémite de Vichy ; les responsabilités de Maurice Papon. Les interrogatoires, menés par le président Castagnède, visiblement fâché quand on le mène en bateau, et l’avocat général, Marc Robert, juriste minutieux et prodigieux pédagogue, ont fait valoir trois choses essentielles ;

  • Primo, M. Papon n’était pas un fonctionnaire subalterne, ni à Vichy entre 1940 et 1942, ni à Bordeaux entre 1942 et 1944, mais le bras droit et l’homme de confiance de Maurice Sabatier, son supérieur ici et là, que seule la mort prématurée à empêché de comparaître, lui aussi, pour crimes contre l’humanité ;
  • Secundo, l’accusé avait à la préfecture de la Gironde les pouvoirs d’un « préfet bis » et il y avait eu un rôle prépondérant dans le traitement des « questions juives » ;
  • Tertio, il a menti à l’instruction et il continue dans le prétoire, ce qui s’assortit mal au costume de haut fonctionnaire républicain dans lequel il se présente.

Les avocats des parties civiles ont, quant à eux, obtenu de Papon deux aveux et non des moindres. Devant Me Zaoui, il a reconnu que les décisions, prises à Bordeaux, sur l’arrestation, l’internement et la déportation des juifs l’étaient « en plein accord » avec le préfet régional Sabatier. « Cela signifie, explique l’avocat, que chacune de ces personnes (Papon et Sabatier - NDLR) est totalement responsable de la décision arrêtée ensemble. Maurice Papon ne peut donc plus se présenter comme le « facteur » ou le « porte-plume » de son supérieur. La discussion juridico-administrative sur les pouvoirs de Maurice Papon au travers de la « délégation de signature » n’a plus lieu d’être ».

Au fil des audiences, la défense avait tenté de rejeter toute responsabilité sur Sabatier ; elle avait même pour cela cité des témoins. Fiasco. Mais il y a mieux encore, si l’on peut dire : poussé par Me Alain Levy, l’ancien secrétaire général de la préfecture de la Gironde a fini par lâcher qu’il savait que les juifs « allaient vers un sort cruel ». « C’est la définition même du crime contre l’humanité, souligne l’avocat de la FNDIRP. Et Papon, qui affirme avoir sauvé des juifs, reste incapable de donner un nom. Au reste, ajoute Alain Levy, le pourrait-il que ça ne changerait rien. Il ne saurait être exonéré de la déportation de tous les autres. » On comprend que le vieil homme soit déstabilisé et sujet à des malaises. Mais est-ce le procès qui mine sa santé, ou l’obligation de devoir assumer, enfin, le poids accablant de la souffrance des autres ?

Publié dans Articles de Presse

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