Confessions de deux "retraités" du GIGN

Publié le par Roger Cousin

JournalL'Express publié le 26/10/2010 à 11:30 par Eric Pelletier

Deux gendarmes témoignent dans leur livre de leur expérience au sein de cette unité d'élite, notamment en Nouvelle-Calédonie. Cocardier pour l'un, introspectif pour l'autre.

GIGN le temps d'un secretUne fois le revolver remisé à l'armurerie, les (jeunes) retraités du GIGN - Groupe d'intervention de la gendarmerie nationale - éprouvent souvent le besoin de prendre la plume. Cette catharsis est devenue un genre en soi, prisé par les éditeurs. Deux livres sortent ce mois-ci, égrenant les souvenirs avec un esprit bien différent: cocardier pour l'un, introspectif pour l'autre. 

L'ouvrage de Daniel Cerdan, Dans les coulisses du GIGN (1), est un ouvrage impeccable comme le pli d'un pantalon de cérémonie. Rien ne dépasse. L'auteur, décrit comme un "chevalier des temps modernes" par son éditeur, déclame les traditionnels hommages à ses camarades "supergendarmes" et multiplie les piques contre les policiers, gros dormeurs et médiocres travailleurs selon lui. Rien que de très classique dans la chanson de geste du gendarme d'élite.

Deux chapitres donnent cependant du relief à l'ensemble. Cerdan fut le garde du garde du corps de François de Grossouvre. Il trouva le corps du conseiller de François Mitterrand, le 7 avril 1994, après sa mort à l'Elysée. "Immobile dans son fauteuil, le visage incliné vers l'arrière, 'FDG' nous apparaît de profil, se souvient l'auteur. Légèrement croisées, ses jambes allongées reposent au-dessus du tapis. Sa main droite est posée sur la poitrine, les doigts repliés sur la crosse de son 357 Magnum. Depuis le sommet de son crâne, un filet de sang perle jusqu'à sa joue. Le conseiller spécial du président François Mitterrand vient de se suicider." En outre, Cerdan offre un nouveau témoignage sur la "neutralisation" du leader indépendantiste Eloi Machoro, en 1985, en Nouvelle-Calédonie.

Sur l'atoll, les hommes n'ont qu'une chose à partager: la peur

Le second livre, signé Michel Bernard, et intitulé GIGN Le temps d'un secret (2), se révèle bien plus subtil que le laisse supposer sa couverture: trois hommes en noir braquant leur arme vers le lecteur. Première surprise, l'ouvrage est préfacé par le juge antiterroriste Gilbert Thiel.

Extraits de GIGN, le temps d'un secret

"La cachette est là, dans une dépression volcanique ovale de cinquante mètres de long et trente de large. C'est un cratère immense, au centre duquel la végétation est encore plus dense. Dans le fond, à l'autre extrémité, une bouche noire, étroite, en forme d'entonnoir, la porte des enfers. C'est l'entrée du lieu sacré, la grotte des anciens. Le périmètre est bordé d'une lèvre de roche torturée, mélange de lave et de corail noir, où s'abritent les guerriers. L'armement est impressionnant, les fusils d'assaut récupérés à la gendarmerie de Fayaoué s'ajoutant au matériel de chasse habituel. Regroupés sur la partie la plus profonde, à l'abri des regards, d'autres hommes à moitié nus, marqués par le traumatisme de l'attaque, le calvaire des jours de fuite et de l'enfermement, attendent, attachés les uns aux autres. Tous sont sans chaussures, sales, apeurés."

Dans les coulisses du GIGNCorse, pays basque et - comme pour Cerdan - Nouvelle-Calédonie: au fil des pages et des "campagnes" se dessinent les fêlures sous l'uniforme, jusqu'à la cassure, "l'amère victoire d'Ouvéa". En avril 1988, un groupe indépendantiste mené par un chef halluciné attaque la petite gendarmerie de Fayaoué, sur l'île d'Ouvéa. Les gendarmes sont tués ou emmenés comme otages vers les "lieux sacrés" que vénère la tribu.

En mai, entre les deux tours de l'élection présidentielle, le GIGN et des forces spéciales françaises lancent l'assaut. C'est un carnage (l'affaire d'Ouvéa fera 25 morts, dont 19 Kanaks). Déjà la polémique prend corps: des prisonniers ont-ils été exécutés ou abandonnés agonisants par les militaires français?

Bernard, qui a quitté les lieux une demi-heure après la fin de l'assaut, décrit le face-à-face avec les preneurs d'otages mais aussi les civils. Militaires, loyalistes, indépendantistes... Sur l'atoll, les hommes n'ont qu'une chose à partager: la peur. L'auteur ne se ménage pas. Il décrit l'incompréhension face à la coutume, le dégoût lorsque pointe la tentation de la torture, et surtout l'écoeurement que suscite chez lui le sévère jugement de l'opinion publique métropolitaine. "Venez, entrez dans nos batailles, éprouvez nos doutes, vous comprendrez que le courage n'existe pas sans la peur", écrit Michel Bernard. Il nous fait justement pénétrer dans le combat grâce à une belle plume (lire ci-contre la découverte de la grotte où sont retenus les otages).

Alors que Mathieu Kassovitz reconstitue ces journées tragiques pour son film L'ordre et la morale (le tournage a débuté l'été dernier), le livre permet d'approcher les "portes de l'enfer".
Confessions de deux "retraités" du GIGN

Dans les coulisses du GIGN, par Daniel Cerdan. 

Michel Bernard, lui, croit toujours à la lumière. Et compte revenir sur le Caillou. "Derrière les rotatives, on ne sera pas étonné: les assassins ne retournent-ils pas toujours sur les lieux du crime? J'irai là-bas, non pour m'excuser, ni demander pardon " je ne saurai de quoi. Je retrouverai et rapporterai aux enfants d'Ouvéa un morceau de leur histoire, un objet disparu après l'assaut, un symbole que nous devrons enterrer ensemble, très profondément, comme une hache de guerre. Le bâton de leurs ancêtres." Cet objet guerrier, le chef des preneurs d'otages le brandissait avant d'être fauché par une rafale. Lors du retour en métropole, Michel Bernard l'a vu dans les malles du GIGN. L'arme ancestrale s'était transformée en trophée. Le gendarme s'est promis de retrouver le casse-tête d'Ouvéa. 

(1) Dans les coulisses du GIGN, par Daniel Cerdan, Calmann-Lévy, 172 p., 15 euros.
(2) GIGN, le temps d'un secret, par Michel Bernard, édition Nimrod (réédition), 278 p., 21 euros. 


Publié dans Articles de Presse

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