De l'inconscience et des yeux derrière la tête

Publié le par Le Messager - Sandra Molloy

JournalLe Messager publié le 21/07/2011 à 14:00 par Sandra Molloy

Arrivé de Paris à l'âge de trois ans, René Souffay s'installe avec sa famille avenue de Genève à Bonneville. Il a 10 ans lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate et se retrouve malgré lui entraîné dans la Résistance.

Souffray RenéÀ peine adolescent, il va côtoyer les plus grands de l'Histoire des Glières. Avec humour, il raconte cette période de sa vie qui l'a conduit par la suite à intégrer l'armée de l'air française.

René Souffay, un sourire aux lèvres, commence à raconter ses souvenirs de résistant en Haute-Savoie, sa terre d'adoption. Il n'a que trois ans lorsqu'il quitte Paris et il s'installe tout de suite à Bonneville. « Je suis Parisien de naissance, Savoyard d'adoption et Bonnevillois de coeur ! » À 82 ans, les épaules carrées, il a certes plus la même force physique mais il a toujours sa prestance de pilote d'avions militaires. Pourtant, lorsque la guerre éclate en septembre 1939 il a juste un peu plus de dix ans ; il intègre la Résistance en 1942. « Marcel Fivel (Résistant annécien et fondateur de l'hebdomadaire La Résistance Savoisienne en 1944 qui allait devenir en 1953 L'essor savoyard, Ndlr) m'appelait le gamin », se souvient avec fierté René Souffay. Il ajoute : « Je n'ai jamais vraiment su quand je suis rentré dans la Résistance. Je pense que j'ai dû faire partie du groupe Combat de l'Armée secrète. » Il croise la route de ceux qui laisseront leur empreinte dans les livres d'Histoire consacrés aux Glières : John Mogenier, Félix Plottier, Tom Morel...

De la Résistance paternelle...

Son père Désiré Souffay est arrêté en 1940 « pour avoir tenu des propos antigouvernementaux », se souvient René Souffay. Il a 55 ans. Et la famille est totalement confrontée à l'occupation, ses secrets. René Souffay a beau être encore qu'un enfant, il participe à son échelle : « Je faisais de la liaison. Je ne sais pas ce que j'ai transporté. Certains paquets étaient lourds, d'autres non. » En camp à la Côte d'Hyot, il apportait du tabac aux Résistants, quelques petits plaisirs pour tenir le coup, des armes légères aussi.

« Les gens me disaient ce que j'avais à faire. J'ai eu de la chance, de l'inconscience et les yeux dans le dos », affirme-t-il. René est encore collégien à cette époque et il est difficile de savoir à qui faire confiance. « Les descentes de police étaient fréquentes au collège, se souvient-il. J'avais une prof d'anglais que je prenais pour une collabo... Mais j'ai appris plus tard qu'elle avait caché des résistants. »

...À son engagement personnel

Puis vient le temps de la fuite, de la débandade de fin de guerre. « Je rentrais du collège et mon père m'a dit : "Bois ton café, tu prends ton sac et tu te sauves." » C'est en mars 1944 avant les grands combats aux Glières contre les Allemands à la fin du mois de mars.

René Souffay n'a pas le temps de vraiment prendre du recul sur sa jeunesse dans la Résistance. À la Libération, il retourne au collège pour finir ses études avant de s'engager en 1948 dans l'armée de l'air. « Je ne savais rien faire de mes dix doigts » ; il avait heureusement suivi une option « moderne qui intégrait des mathématiques, de la physique-chimie aussi ». Il arrive au bac avec une bonne formation en sciences et techniques du coup.

Des maquettes d'avions - des bombardiers pour beaucoup - dans son bureau attestent de cette passion qui ne l'a jamais quitté pour les engins volants.

« Je suis rentrée comme mécanicien puis j'ai passé les concours de pilote que j'ai réussi. » Il valide ses cinquante heures de vols à Carcassonne avant de partir pour le Texas et terminer sa formation. « J'aimais bien leur devise là-bas, s'amuse le Bonnevillois : "Dangereux pour lui-même et pour les autres". » Après un retour au Bourget à Paris, René Souffay s'envole pour le Marroc, Marrakech exactement. Il reste une dizaine d'années dans cette ville du sud. Il arrive en 1951 avant la lutte marocaine pour l'indépendance et revient en 1962 alors que l'Algérie n'est plus française. Il vit là, à distance, une autre partie de l'Histoire française. «  Mais le plus gros des luttes se déroulait sur la côte. Je n'ai pas vécu ces révoltes. » Il pilote notamment des T6G ceux que « les Arabes appelaient "Les petits papillons jaunes" ». Équipé de mitrailleuses, il survole le Djebel marocain « mais ce n'était pas une guerre continuelle ; c'était surtout des escadrilles de surveillance », note le Bonnevillois, se rappelant que la base de Marrakech offrait tout le confort et les équipements nécessaires : « C'était une sacrée base.

Une vraie ville avec un cinéma ; il n'y avait pas loin de 6 000 personnes sur place et plus de deux-cents T6 ! Marrakech c'était l'usine au soleil...  »

À 37 ans, il rejoint sa famille

Quand il s'engage, il ne précise pas qu'il faisait partie des Forces françaises de l'intérieur (qui comprenaient les Francs tireurs et partisans, l'Armée secrète et le Conseil national de la Résistance, Ndlr) jusqu'à ce qu'il découvre que les dix mois effectués au sein de la Résistance font office de service militaire qui durait à cette époque une douzaine de mois. « Je n'étais plus un bleu étant donné que j'avais dépassé la durée légale du service. Et puis c'était une question de paye également... » Après 18 ans de bons et loyaux services, René Souffay démissionne de l'armée en 1966. « A un moment je me suis dit "Y'en a marre !" » Marié depuis 1953 et papa d'une fillette née en 1954, René Souffay voulait aussi profiter de sa famille. « C'est ma femme qui a fait le plus gros du boulot », reconnaît-il.

Grand sourire aux lèvres, le Bonnevillois raconte qu'il est alors contacté par Dassault Aviation pour venir travailler à Bordeaux « mais je voulais revenir ici ». Il travaille un temps à la CPOAC à Bonneville puis devient commercial en assurance. « Le technicien des clés à molette s'est retrouvé armé d'un stylo », se moque René Souffay. À cette époque l'industrie du décolletage est en plein boom et le Bonnevillois parcourt les routes de la vallée jusqu'à Sallanches d'un côté et Annemasse de l'autre. Il travaille jusqu'à la retraite, « jusqu'à mes 65 ans moins 15 jours », précise-t-il malicieusement car né un 15 janvier.

Après des décennies de vie civile, René Souffay n'a rien oublié et garde précieusement dans des classeurs des coupures de presse, des articles qu'il a parfois lui même rédigé, des cartes... autant de documents qui remplissent l'armoire de son bureau.

Très peu décoré, pour lui l'essentiel n'est pas là. « Je n'aurai jamais la Légion d'honneur : je ne suis ni chanteur - de toute façon je chante faux - ni joueur de foot. » Il est simplement une preuve vivante de ce qu'a pu être la Résistance dans la vallée et aux Glières.

« Après la Libération, certains se sont méfiés de moi car je connaissais beaucoup de monde dans la Résistance... » Des résistants de la dernière heure qui disaient avoir été à tel ou tel endroit. Mais ce n'est pas à René Souffay que quiconque pourra faire croire n'importe quoi ! Lui y était et se souvient.


Publié dans Articles de Presse

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