Déportation: Moissac célèbre ses "Justes"

Publié le par L'Express - Thibault Girardet

L'Expresspublié le 27/04/2013 à 10:02 par Thibault Girardet

500 enfants juifs ont été sauvés dans cette petite ville du Tarn-et-Garonne pendant la seconde guerre mondiale. Ce samedi, journée nationale de la déportation, et le reste du week-end, Moissac rend hommage à ces habitants trop longtemps oubliés.

Les enfants de la Maison de Moissac
Le destin d'un "miraculé" se résume à "une organisation minutieuse et une étincelle de chance", selon Henri Jouf, ancien enfant de la Maison de Moissac. Pour la chance, il y a la Providence. Pour l'organisation minutieuse, il y avait Shatta Simon et son mari Edouard (dit "Bouli"), deux chefs de file des Eclaireurs Israelites de France (EIF), une association de scouts français d'éducation juive crée en 1923 et dont le slogan était "pour le Bien, toujours prêts!". 

Tout commence dans les années 1930. Anticipant les conséquences de l'antisémitisme qui envahit la France et l'Europe, Shatta et les autres membres de l'EIF louent des maisons dans des secteurs moins exposés que les grandes zones urbaines. Leur objectif: en cas de guerre, assurer l'accueil de leurs scouts. Cest ainsi que l'une de ces maisons, repérée par Shatta, s'ouvre à Moissac le 5 décembre 1939, à l'aube de la guerre. En fait, elle n'accueillera aucun scout de l'EIF, mais deviendra un refuge salvateur pour 500 enfants juifs.

Les réfugiés

Entre 1939 et 1942, la France est coupée en deux par la ligne de démarcation. Moissac, nichée à la confluence du Tarn et de la Garonne, se situe au sud, dans la zone dite "libre", sous l'autorité du maréchal Pétain. La maison, alors financée par le gouvernement de Vichy, vit d'abord de manière assez protégée. Elle reçoit des centaines d'enfants israélites fuyant les territoires occupés par les nazis. La majorité d'entre eux sont des réfugiés venus d'Allemagne, de Pologne et de toute l'Europe de l'Est, ne parlant pas du tout ou très mal le français. D'autres arrivent des villes du Nord de la France. 

Le "turnover" est incessant et bon nombre d'entre eux n'effectuent qu'un bref passage. C'est le cas de l'avocat et historien Serge Klarsfeld, aujourd'hui président de l'association des Fils et filles des déportés Juifs de France, qui a fait partie des premières vagues d'enfants à rejoindre la ville du Tarn-et-Garonne après avoir fui Paris avec sa mère et sa soeur : "J'y suis passé cinq semaines, en 1940, j'avais cinq ans, se souvient-il. Il suffisait d'une seule dénonciation pour qu'il y ait une rafle. Mais personne n'a jamais rien dit".

Les habitants de la maison Moissac.jpg

Dans la maison


Au sein de la maison, la vie s'organise de façon très hiérarchique, à la manière des scouts. En plus des deux directeurs, Shatta et "Bouli", des jeunes chefs, âgés de 18 à 20 ans, encadrent les enfants par groupes afin qu'aucun d'entre eux ne se retrouve jamais seul. L'organisation est parfaitement huilée et les enfants sont éduqués dans le respect de leur culture juive. Ce " judaïsme joyeux" inculqué à ces gamins traumatisés et en quête de repères, tous sous un faux nom, constitue un coup de génie du couple Shatta-Bouli. "Les enfants ont non seulement été protégés physiquement, mais c'est surtout leur identité qui a été sauvée, explique Catherine Lewertowski, médecin et auteur du livre Morts ou Juifs - La Maison de Moissac 1939-1945 (Flammarion, 2003). Ils apprennent l'histoire de leur peuple, lisent les textes sacrés, mettent la table du Shabbat le vendredi soir. "Il était fondamental que les enfants gardent sans cesse conscience de leur judaïsme, poursuit Mme Lewertowski. Une façon de résister sans arme. Rester juif pour résister psychiquement et, au-delà de survivre à la guerre, rester debout après-guerre". 

Le " plancking "

A l'été 1942, la situation se détériore. Les rafles se multiplient à travers le pays. Après celle du Vel d'hiv, à Paris, les 16 et 17 juillet, la zone sud est à son tour touchée par ces arrestations massives entre le 26 et le 28 août. Au fur et à mesure que les lois anti-juives sévissent, la maison tombe dans la clandestinité. Shatta et Bouli préparent les enfants à un départ imminent. "Nous quittions de plus en plus fréquemment la maison, témoigne Henri Jouf. Les chefs nous emmenaient en camping pour nous éloigner des soldats allemands qui venaient patrouiller". Puis, la répression et les dangers deviennent tels qu'à l'automne 1943, la maison est dissoute. 

Henri Jouf, âgé de 15 ans à l'époque, se souvient de tout dans les moindres détails: "On nous a dit d'apprendre notre nouvelle identité par coeur. Prénom, nom, adresse. Je n'avais plus ni frère, ni soeur et j'étais soi-disant orphelin. Tout était faux". C'est le début de la période du "plancking". Les enfants les moins à l'aise en français sont "passés" en Espagne ou en Suisse, tandis que les autres sont dispersés dans les collèges, lycées, couvents des alentours, chez les paysans et habitants français qui acceptent de les accueillir avec plus ou moins de convivialité. "Moi, je suis tombé chez les Compagnons de France, un mouvement Pétainiste, poursuit Henri Jouf. J'étais dans un centre de préformation militaire à Montréjeau (Haute-Garonne). C'était l'horreur!".

Les "Justes"

Heureusement, les habitants de certaines communes, comme Moissac, sont héroïques. Aucun des enfants juifs cachés dans cette ville de 10 000 habitants ne sera dénoncé ou déporté. Tous survivront, grâce à ces "Justes" qui ont choisi de se taire et de les protéger. "Tout le monde connaissait l'existence de la maison juive, explique Jean-Claude Simon, fils de Shatta et Bouli. L'antisémitisme existait dans la région, comme dans toute la France, mais les gens se sont dits 'Ce sont des enfants, on doit les sauver'". 

Les liens très étroits tissés par Shatta avec les autorités locales se révèlent précieux. "L'éclaireuse" a sympathisé avec le maire, les élus, le commissaire, le préfet, qui couvriront jusqu'au bout, administrativement et juridiquement, les enfants. 

Ainsi, Jean-Claude Simon est recueilli à l'âge de sept ans par l'une de ces familles de "Justes" de Moissac: les Ginisty, des résistants dont le chef de famille est peintre en bâtiment. Alors que tout le quartier est au courant de ses origines, le fils du couple Simon joue le jeu au quotidien : "J'appelais la dame 'maman', je chantais 'Maréchal, nous voilà' et je restais sur le qui-vive !". Il conserve de cette période un souvenir impérissable: "Chez ces gens, j'ai toujours été heureux! Un jour seulement j'ai eu très peur, lorsqu'un soldat allemand est venu, m'a pris dans ses bras et a commencé à me parler de son fils qui avait le même âge que moi. Je pensais qu'il allait me faire du mal, son uniforme avait une odeur immonde que j'ai encore dans le nez aujourd'hui. A part ça, je n'ai jamais été malheureux". 

Publié dans Articles de Presse

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