Kasztner le maudit

Publié le par Marianne

JournalMarianne publié le 10/04/2012 à 15:00

Accusé de collaboration avec les nazis et abattu en pleine rue à Tel-Aviv à ce titre, Rudolph Kasztner fut-il au contraire un authentique héros juif ? Riche en révélations historiques, un film exceptionnel de Gaylen Ross mène l’enquête.

Memorial de la shoaUne voix calme, invisible à l’écran, relate posément tous les détails d’un assassinat politique, l’un des plus importants qu’ait connus le jeune Etat d’Israël : celui de Rudolph Kasztner, un survivant de la Shoah, abattu à Tel-Aviv, le 3 mars 1957. Ainsi commence l’extraordinaire documentaire de l’Américaine Gaylen Ross, Le juif qui négocia avec les nazis, réalisé en 2008 et présenté en salles ces jours-ci dans une version sous-titrée. C’est un sommet d’intelligence et de rigueur, plusieurs fois primé par la critique internationale. Ici, pas de coloriages, ni de manipulations d’images, ni de commentaires ânonnés par une star. Nous sommes aux antipodes de la série Apocalypse - La Seconde Guerre mondiale. Dès les premières minutes, on invite le spectateur à suivre une quête à la réponse incertaine, celle de la vérité d’un homme, un héros unique pour les uns, traître inexpiable pour les autres.

1944, l'enfer hongrois

Né en 1906, en Transylvanie roumaine, Rudolph Kasztner est un homme politique influent de la communauté juive de Budapest. Alors que les juifs européens sont massacrés partout, les 825 000 juifs hongrois, bien que victimes de lois antisémites, ont été épargnés jusqu’en 1944. « Seuls » 23 000 juifs étrangers ont été livrés aux nazis ou exécutés par des unités hongroises. En 1942, Kasztner créé même avec quelques proches un comité de sauvetage pour porter assistance aux réfugiés fuyant la Pologne et la Slovaquie. Mais, après le 19 mars 1944 et l’invasion de la Hongrie par les nazis qui craignent un retournement d’alliance, la situation change radicalement avec l’arrivée d’Adolf Eichmann, chargé d’éradiquer la dernière communauté juive d’Europe : entre mai et juillet 1944, près de 437 000 juifs sont déportés à Auschwitz, dont les deux tiers ne survivront pas.

Le 25 avril 1944, Eichmann propose au comité de sauvetage d’épargner 1 million de juifs hongrois contre 10 000 camions qui seraient fournis par les Alliés pour être utilisés contre les Soviétiques. Il envoie même l’un de ses membres, Joel Brand, en Palestine. L’Agence juive de Ben Gourion doit en effet servir d’intermédiaire. Mais les Alliés refusent ce chantage et rejettent toute négociation séparée. Toutefois, Eichmann accepte d’épargner quelques vies, fidèle à une tactique consistant à ménager certains dirigeants juifs. Le 30 juin 1944, un train de 1 685 personnes quitte Budapest pour se retrouver, après quelques péripéties, à l’abri en Suisse. Il comprend des notables, choisis en partie par Kasztner, lequel a également fait monter ses proches, mais aussi de nombreux orphelins – c’est le cas de Ladislaus Löb, dont les mémoires sortiront en octobre aux éditions André Versaille. C’est l’une des plus importantes actions de sauvetage jamais entreprises par des juifs dans l’Europe nazie. Mais le « train Kasztner » devient aussi le symbole, après guerre, d’une « collaboration juive ».

1954, un procès de la Shoah en Israël

Installé en Israël avec sa femme et sa fille Zsuzsi, Kasztner reprend ses activités politiques. Il devient le porte-parole du ministre de l’Industrie dans le gouvernement travailliste de Ben Gourion. En 1952, un rescapé hongrois, Malkiel Gruenwald, l’accuse publiquement d’avoir aidé les nazis. La polémique débouche en 1954 sur un procès en diffamation où Kasztner, le plaignant, se transforme en accusé. Les audiences, très suivies, déchaînent les passions. La défense de Gruenwald est assurée par Shmuel Tamir, l’un des fondateurs du parti Herut, hostile à tout compromis avec les Arabes. Pour la première fois, sept ans avant le procès Eichmann, le souvenir de la Shoah devient un problème public, mais sur le mode du conflit interne, non de la communion nationale. Et lorsque, le 22 juin 1955, le juge Benjamin Halevi déboute Kasztner et l’accuse d’avoir « négocié avec le diable », il déclenche une émotion considérable. Deux ans plus tard, Kasztner est abattu par un fanatique issu de l’extrême droite israélienne qui n’a aucun lien avec la tragédie des juifs européens. Il ne saura jamais que, l’année suivante, la Cour suprême a annulé le jugement, et a rétabli pour partie son honneur.

Un juif pouvait-il sauver des juifs ?

Il a fallu près de dix ans à Gaylen Ross pour retracer cette histoire avec minutie et une empathie à la fois distante et engagée : « J’ai fait durant des années des films pour le compte de la Jewish Foundation for the Righteous qui honore la mémoire des Gentils pour avoir sauvé des juifs durant la guerre. Mais les sauveteurs juifs n’étaient jamais mentionnés et, jusqu’à aujourd’hui, ça reste un sujet délicat pour beaucoup. Comment un juif pouvait-il sauver d’autres juifs alors que tant de millions n’ont pu se sauver eux-mêmes, leurs familles, leurs communautés ? Pour les survivants, c’est une question toujours très douloureuse. »

Son film ne se contente pas de retracer le parcours d’un personnage dont elle éclaire les zones d’ombre derrière la part de lumière. Elle va beaucoup plus loin en essayant de comprendre la place symbolique qu’occupe Kasztner dans la société israélienne contemporaine. On suit ainsi pas à pas le combat de Zsuzsi, sa fille née à Genève en 1945, pour le réhabiliter. On assiste en direct à son incompréhension devant un musée en hommage aux juifs hongrois exterminés où le nom de Kasztner a été omis. On reste captivé et presque gêné par les discussions animées devant la caméra entre Zsuzsi et l’une de ses filles, Merav Michaeli, célèbre journaliste et féministe israélienne, ou comment la transmission entre générations relève d’une parfaite incompréhension, loin de cet irénisme dont nous abreuvent les discours niais sur le « devoir de mémoire ». Surtout, ce film montre à quel point le souvenir de la Shoah a été, pour Israël, une véritable épreuve, construite dans la polémique, l’opposition, l’instrumentalisation politique tous azimuts, loin du cliché d’un consensus interne utilisé comme arme contre ses ennemis, en particulier les Palestiniens. En ce sens, c’est un grand film sur la mémoire car il nous parle avec justesse autant du passé que du présent.

Le juif qui négocia avec les nazis, en salles depuis le 4 avril.

Henry Rousso est historien. Il a été le commissaire de l’exposition « Juger Eichmann. Jérusalem, 1961 », au Mémorial de la Shoah, en 2011.

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