En écrivant sur Mitterrand je suis devenu son complice

Publié le par L'Express

Mille pages. Un Himalaya. Face au troisième successeur du général de Gaulle, au premier président de la Ve République à avoir effectué deux septennats, Jean Lacouture ne s'est pas dégonflé. De Jarnac, où François Mitterrand naît, à l'avenue Frédéric-Le Play, où celui-ci s'éteint, il retrace avec brio la trajectoire ondoyante mais décidée de celui qui, très jeune, affirmait déjà son ambition: s'installer, seul, au sommet.

En écrivant sur Mitterrand je suis devenu son complice

Des Volontaires nationaux du colonel de La Rocque au «104» de la rue de Vaugirard, du stalag IX A aux coulisses de Vichy, de la Résistance aux portefeuilles ministériels de la IVe République, de l'affaire des fuites à celle de l'Observatoire, de la conquête du Parti socialiste à l'exercice du pouvoir, Jean Lacouture trace un portrait équilibré, sans complaisance ni parti pris, de celui qui fut avant tout, pour lui, un formidable artiste de la politique.

Le biographe de tous les vertiges

Ce sont deux yeux pétillants de malice et une voix chantante qui brasse dans son irrésistible débit les tempêtes d'un siècle de tumulte et les destins les plus prodigieux: Hô Chi Minh, Mendès France, Blum, Nasser, Mauriac, de Gaulle, Malraux... Et maintenant, Mitterrand. Ce Bordelais, amateur de rugby et de toros, fut de tous les combats, de toutes les aventures. Journaliste à Combat, au Monde, au Nouvel Observateur, Jean Lacouture a créé au Seuil deux collections prestigieuses, L'Histoire immédiate et La Traversée du siècle. Une traversée que l'historien des jésuites, le biographe de Montaigne et de Champollion aura racontée comme il l'a vécue: avec passion.

Vous sous-titrez votre livre «Une histoire de Français». Pourquoi ce de Français et non des Français ou d' un Français?

Parce que, au fond, c'est une histoire formidablement banale. C'est l'histoire du Français qui a rassemblé en lui et sur lui le plus d'éléments constituants de la France. Il a traversé toutes les régions, toutes les crises, tous les partis, tous les débats. Mitterrand, c'est soixante années de la vie de la France assumées de façon assez voyante. «Une histoire des Français» eût été excessif. «Une histoire d'un Français», un peu court. Quand j'ai soumis l'idée au président, il l'a trouvée plutôt bonne. Il m'a seulement suggéré: «Ajoutez "Aquitain"!»

Vous êtes le biographe, entre autres, de Blum, Mendès France, Malraux, Mauriac, de Gaulle. Ce Mitterrand, vous l'avez écrit par devoir ou par plaisir?

A travers tous ces grands hommes que vous citez, j'ai tenté de dessiner un panorama de la France. Avec Mitterrand, j'ai complété le parcours. Pour être honnête, c'est non sans réticences ni réserves que j'ai entrepris d'écrire ce livre. Plusieurs éditeurs m'avaient proposé cette biographie. Il a fallu toute la persuasion de Paul Flamand au Seuil pour que je m'y attelle. Peut-être ai-je cédé par vanité. Allais-je me dégonfler devant Mitterrand? Pour un biographe, laisser Mitterrand de côté, c'est un peu comme un champion cycliste qui ne s'inscrirait pas au Tour de France! Je sais bien qu'il y a surtout des coups à prendre dans cette affaire, mais j'y ai vu une sorte de devoir civique. J'ai essayé d'être le plus clair possible, de donner une vision équili- brée du personnage. C'était une épreuve difficile. Y suis-je parvenu? J'en suis encore à m'interroger.

Aviez-vous a priori de la sympathie pour le personnage?

Non, ce serait excessif de le prétendre, surtout si vous précisez «a priori». A l'inverse, j'en avais pour Blum, Mendès ou Mauriac. Je suis un vieux mendé- siste et je n'ai jamais cessé de regarder Mitterrand du point de vue de la vertu. En revanche, j'avais une grande considération pour l'artiste. Et puis, à la fin, j'ai éprouvé de la compassion pour cet homme malade, que, pour ce livre, j'ai rencontré cinq fois avant sa mort.

Votre regard sur Mitterrand s'est-il modifié à mesure que vous écriviez?

Globalement, non. Mais sur certains points, oui, j'ai été amené à apporter quelques correctifs positifs. D'une certaine façon, en écrivant sur lui, je suis devenu son complice. Je me suis embarqué avec lui dans cette aventure et, quelles que soient mes réserves, je suis sur le bateau. Les coups qui seront portés le seront contre lui et contre moi. Je les accepterai comme j'ai accepté les risques d'une telle entreprise.

Un parallèle court tout au long du livre, celui que l'on peut établir entre de Gaulle et Mitterrand...

Un ami m'avait prévenu: «Méfie-toi! L'un est un chevalier blanc, l'autre un chevalier noir.» Mais, finalement, je me demande qui a été le plus «duplice» des deux. Mitterrand était multiple et contradictoire, certes, mais il annonçait ses intentions. de Gaulle, lui, a beau-coup camouflé. Sur les communistes, sur l'Algérie...

Après inventaire, diriez-vous que ce qui les rapproche est plus fort que ce qui les différencie?

Oui. Ce qui les sépare, c'est leurs deux vies. Mais leurs projets ne me paraissent pas tellement différents. Le fond de l'affaire, c'est que le 18 juin 1940 Mitterrand a purement et simplement «raté» de Gaulle. C'est étrange. Bien que Mitterrand ait eu le sens du religieux, il n'a pas senti ce qu'il y avait de sacré dans l'appel de Londres. Par la suite, il ne cessera de minimiser l'événement, magnifiant par exemple la Résistance intérieure, qui, à ses yeux, prenait plus de risques que celle de l'extérieur, dont de Gaulle était le chef. Au bout du compte, ce décalage s'avérera irréductible. Et Mitterrand se retrouvera toujours en porte à faux avec de Gaulle.

Peut-être aussi parce qu'il n'acceptait pas de jouer les seconds rôles. Vous citez cette scène incroyable, en 1943, à Londres. Mitterrand, qui n'est qu'un obscur membre de la Résistance, déclare à une interlocutrice: «Regardez un homme qui sera bientôt au pouvoir en France!» Quelle confiance en son destin!

Vous savez, Mendès non plus n'acceptait pas d'être le second de de Gaulle. Ils ont eu, l'un et l'autre dans leur existence, ce formidable personnage, jailli d'on ne sait où et qui s'est installé dans l'Histoire. Toutes les autres destinées n'ont pu s'inscrire qu'en dissonance.

Malgré des analyses et des visions communes...

Absolument. Prenons l'Afrique. Est-ce de Gaulle qui a suivi les traces de la ligne Mitterrand-Defferre de 1956? Ou est-ce Mitterrand qui, plus tard, à l'Elysée, fait du «foccartisme»? On dit que Mitterrand était plus européen... Mais de Gaulle s'est rallié à l'Europe dès qu'il est arrivé au pouvoir. Sur le Proche-Orient, le discours de la Knesset aurait pu être prononcé par de Gaulle. Sur Israël, sur l'URSS, les deux points de vue étaient en définitive assez proches. C'est surtout dans la forme qu'on peut les différencier. de Gaulle était solennellement indépendant; Mitterrand, plus souplement, plus habilement.

A propos de la Résistance et de Vichy, vous semblez moins sévère que Pierre Péan dans Une jeunesse française, par exemple.

Vous trouvez ? Je cite pourtant cette lettre terrible à Marie-Claude Sarrazin du 22 avril 1942 où il semble s'aligner sur les positions de Laval. Ce printemps-là, il a côtoyé le pire, un destin à la Lacombe Lucien. Finalement, il est tombé du bon côté.

Et comment l'expliquez-vous?

Grâce à la rencontre de quelques hommes courageux dont il apprécie les qualités humaines, en particulier Antoine Mauduit, qui l'entraîne dans la Résistance. Le printemps 1942 aurait pu être l'âge du mal; l'été 1942 fut celui du bien.

Au sortir de la guerre, le programme électoral du candidat Mitterrand n'est pas franchement de gauche. Vous vous écriez: «Quel beau chef la droite française a laissé s'écarter de sa route!»

Mitterrand vient de là, de la droite catholique. Mais il a rencontré des hommes de gauche avant guerre - Georges Dayan, qui est socialiste - puis, pendant la guerre, les communistes - Robert Antelme, Marguerite Duras, Edgar Morin et d'autres. Il a apprécié leur organisation, leur courage, leur dignité. Or le voilà, la paix revenue, qui propose un programme de droite! En fait, je ne pense pas qu'il fût structurellement de droite. C'est avant tout un homme d'opposition. Qui se pose en s'opposant. Il y est resté si longtemps, il y a été si heureux qu'il a du mal à quitter ce registre. Même président de la République, il campe dans l'opposition. Depuis l'Elysée, ce ne sont que critiques, interrogations, réprimandes, interjections qui sont adressées aux socialistes. Remarquez, les hommes d'opposition finissent toujours au pouvoir. Voyez Clemenceau, qui finit premier flic de France!

Il lui a fallu pour cela une bonne dose d'opportunisme. Vous citez cette phrase stupéfiante adressée en 1965 à Pierre Mauroy: «Si nous réussissons à rassembler cent hommes décidés (...), un jour on dirigera la France.» Ou encore cette réflexion qui date de 1938: «Tout se ramène à ceci: gagner ou perdre. Ne pas bouger, c'est déjà perdre.» On dirait le bréviaire d'un chef de commando.

Mitterrand aime les bandes, les cercles. C'est là que son argumentation est la plus forte; c'est là qu'il peut apparaître comme le premier - primus inter pares, mais primus tout de même! Il sait aussi que ces petits groupes où dominent l'énergie et l'intelligence peuvent retourner les situations les plus désespérées. Il l'a observé au stalag où il était prisonnier. Au début, c'était chacun pour soi, le plus fort écrasait le plus faible. Jusqu'à ce que quelques hommes rétablissent l'ordre et la justice, imposent un nou-veau contrat social. Pour lui, ce fut une expérience décisive.

Mais ce goût des bandes l'a poussé à commettre de grosses erreurs de compagnonnage...

Ne me poussez pas à donner des noms. Mais il est exact que cet homme pourtant si lucide a commis quelques nettes fautes de sélection dans son entourage. Je n'en dirai pas plus.

N'est-ce pas aussi parce qu'il a beaucoup pratiqué l'art du mensonge?

Sur sa maladie, en particulier. Le droit de mentir est l'apanage de l'homme d'Etat. Même mon cher Mendès France n'a pas tout dit. Mais Mitterrand, lui, en a abusé. Disons qu'il disposait d'un «crédit de mensonge» et qu'il a trop tiré dessus. Quant à sa maladie, la sottise, c'est d'avoir promis de rendre public son bulletin de san-té. C'est d'autant plus idiot qu'il s'était plutôt bien comporté pendant celle de Pompidou. Cela dit, il a toujours été intellectuellement et physiquement en état de diriger le pays, sauf la dernière année. C'est l'avis de Balladur, par exemple.

Vous intitulez votre premier tome (qui court jusqu'en 1981) Les Risques de l'escalade et le second Les Vertiges du sommet. Est-ce qu'au fond Mitterrand n'était pas plus doué pour l'escalade que pour le sommet?

L'escalade est plus facile. Il suffit de faire montre de virtuosité, de volonté. En des temps troublés, il a couru plus de risques avec plus de talent qu'aucun autre. Mendès a effectué une montée sage, mais dont l'élan a été vite brisé. Mitterrand, lui, s'est agrippé aux bons moments aux bons endroits. Au sommet, tout est plus difficile. Et, de fait, j'ai intitulé ce tome «Vertiges» car j'ai plus de réserves de fond sur la période des sommets que sur celle de l'escalade.

Vous exprimez une réserve fondamentale, pourtant, concernant l'escalade, sur son attitude en 1956, au moment de la répression en Algérie, alors qu'il est ministre de la Justice.

... de l'Injustice, plutôt. Cet épisode fait vraiment problème. Bon, sur l'affaire de l'Observatoire, c'est une faute, une naïveté, il s'est laissé rouler par Pesquet. Mais avoir épousé la répression en Algérie, là, pour moi, il s'agit d'un crime. D'ailleurs, lors de nos conversations, ce fut le seul point où il a accepté de faire son autocritique. Devant moi, il a reconnu: «J'ai fauté.»

Et l'introduction du Front national à l'Assemblée grâce à la proportionnelle, n'est-ce pas un crime, aussi?

Crime? Faute? Le débat reste entier. Il est possible qu'il ait joué avec ça. C'est d'ailleurs l'opinion de Jacques Chirac, que j'ai interrogé à ce sujet et que je cite à la fin de mon livre. Mais la France des années 90 était, indépendamment de cette réforme électorale, propice à la montée du FN. Le chômage, le rythme d'immigration, les souvenirs encore proches de la guerre d'Algérie, les excès du fédéralisme dû à l'Europe, la mélancolie de la nation française, le personnage formidable de Le Pen, l'érosion du Parti communiste: ajoutées aux irrépressibles 5 ou 7% de fascistes en France, toutes ces données nous conduisent à 15%.

Lors de vos entretiens, vous n'avez pas abordé la question de Le Pen, ni celle de Bousquet, d'ailleurs...

C'est vrai. Est-ce parce qu'à l'époque où je le voyais il était couché que ni le nom de Bousquet ni celui de Le Pen ne sont sortis de ma bouche? J'ai eu des pudeurs peut-être excessives.

Vous êtes très pudique également sur son rapport aux femmes. Ici ou là, vous glissez une incise, un sous-entendu... Est-ce un parti pris de biographe?

C'est un fait qu'il leur a consacré beaucoup d'heures, prises sur la chose publique, et, à cet égard, cela pourrait être critiquable. Personnellement, cela ne me choque pas. J'aime ceux qui mordent la vie à pleines dents. Je suis assez Français moyen pour cela. Mais ce n'est ni très important ni très intéressant. Et puis il y a les proches, les familles. Pourquoi donner des noms, risquer de blesser des enfants?

Vous dites quelque part que Mitterrand fut un ajusteur et un correcteur de la grandeur gaullienne. C'est un jugement très sévère. Au bout du compte, Mitterrand était-il, en 1981, le meilleur président pour la France?

Ajusteur, correcteur... Dans mon esprit, ce n'est pas négatif. Sur le plan diplomatique, de Gaulle a, dans le vent, monté la voile plus haut que le bateau France ne pouvait le supporter. Mitterrand a réduit la toile tout en maintenant le cap. Sur le plan intérieur, il a ajusté la Constitution, qui était une belle construction de légiste, mais trop rigide. Il l'a politisée, démonarchisée. Alors, le meilleur président? Aujourd'hui, la France est plus républicaine qu'hier, plus démocratique aussi. Sa place dans le monde a été bien défendue. Même si les vices sont très lourds, les apports sont notables.

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