Le Mossad

Publié le par Le Point par Romain Gubert (avec Henri Bainvol)

L'histoire de l'Etat hébreu. Ses exploits les plus célèbres lui ont forgé une réputation d'invincibilité. Les ennemis d'Israël redoutaient son efficacité, ses homologues occidentaux lui vouaient une secrète admiration. Du Caire à Damas, d'Alger à Bagdad, on voyait la main du Mossad derrière chaque attentat mystérieux, chaque « coup tordu », même si les rivalités inter-arabes et les luttes fratricides entre Palestiniens ont fait plus de victimes que celles imputables au légendaire service israélien.

Le Mossad

Pourtant, au fil des années et de quelques bavures célèbres, l'image du Mossad a été sérieusement écornée. Agacés par le prestige dont jouit cette institution, les autres services israéliens, l'Aman (les services de l'armée) et le Shin Beth (l'équivalent de la DST), en ont profité pour solder quelques comptes. Enquête sur cette passionnante saga.

D'ordinaire, à deux heures du matin, il ne se passe pas grand-chose dans la Wabersackerstrasse, une rue de Liebefeld, un faubourg résidentiel de Berne, en Suisse. Mais le 19 février dernier, une vieille dame insomniaque se jette sur son téléphone et prévient le commissariat. Cinq individus tournent depuis un moment autour de son immeuble et leur étrange manège l'intrigue.

Au pied du bâtiment, un homme et une femme enlacés s'embrassent fougueusement. Vu leur mauvaise volonté à montrer leurs papiers, les policiers commencent à se dire que la vieille dame a vu juste. Prudemment, ils descendent à la cave. Dans les sous-sols, nouvelle surprise : un autre couple cherche un endroit tranquille - disent-ils - pour... faire l'amour. A côté d'eux, une valise. Et surtout un homme allongé sur le sol et gémissant, comme frappé par une crise cardiaque. Voilà un bien beau flagrant délit.

Au petit matin, dans la banlieue nord de Tel-Aviv, au siège du Mossad, le général Yatom s'arrache les cheveux. La valise saisie renferme une petite merveille technologique, le dernier cri en matière d'écoutes téléphoniques. Elle devait permettre de poser une « bretelle » sur la ligne d'un Libanais soupçonné d'appartenir au mouvement intégriste palestinien Hamas. Plus grave, les Pieds-Nickelés envoyés en Suisse ont des passeports israéliens en règle et sont arrivés deux jours plus tôt de Tel-Aviv sur un vol régulier d'El Al. La guigne ! Yatom n'avait vraiment pas besoin de ça. Depuis six mois, son service accumule fashla sur fashla (bourde sur bourde en hébreu).

Quelques semaines auparavant, le procès d'un espion modèle, Yehuda Gil, a déjà entaché la réputation du Mossad. En 1974, Gil, qui parle parfaitement l'arabe, avait réussi un exploit : recruter un officier syrien proche de Hafez el-Assad qu'il rencontrait régulièrement à Paris ou à Rome. Ses comptes rendus, remplis de détails croustillants, faisaient un malheur au plus haut niveau de l'Etat israélien. Le hic ? C'est que, depuis plusieurs années, le contact syrien s'était volatilisé et que Gil bidonnait allègrement ses rapports. Récemment, l'espion, grassement payé, qui ne cachait pas ses sympathies pour l'extrême droite, affirmait encore avec un formidable aplomb que l'armée syrienne préparait une vaste offensive sur le plateau du Golan. Les rivaux du Mossad s'en sont donné à coeur joie. Aman, les services de renseignements militaires, a démasqué le coupable. Quant aux agents du Shin Beth, la sécurité intérieure, ils se sont chargés de le cuisiner.

Sale affaire, mais dérisoire par rapport au reste. Car il y a plus grave pour l'Institut pour le renseignement et les opérations spéciales, le véritable nom du Mossad. Bien plus grave : l'attentat raté, fin septembre, contre Khaled Mechaal, chef des services politiques du Hamas, dans une rue d'Amman, en Jordanie. Le scénario était pourtant magnifiquement huilé, digne d'un roman de John le Carré. Grâce à un microscopique parapluie bulgare, une seringue miniature, il suffisait de frôler Mechaal en bas de son immeuble et de lui injecter dans l'oreille un poison provoquant la mort à retardement sans qu'il s'en rende compte.

Mais rien ne s'est passé comme prévu. Mechaal est bousculé, il hurle. Ses gardes du corps courent derrière deux fuyards qui s'engouffrent dans un 4 x 4. Après 2 kilomètres de course-poursuite, ils mettent la main sur Barry Beads, 36 ans, et Shawn Kendall, 28 ans. Deux citoyens canadiens livrés aussitôt à la police. Dans la foulée, des « touristes », eux aussi canadiens, quittent précipitamment leur hôtel. Plusieurs de leurs amis se réfugient à l'ambassade d'Israël...

Lunettes fumées coincées dans les cheveux, physique de surfeur californien, Gad Shimron, la petite quarantaine, ne décolère pas. « Le diplomate canadien appelé par les Jordaniens pour assister ses deux ressortissants a mis moins de dix minutes à démasquer nos agents, raconte cet ancien du Mossad qui a participé à plusieurs actions de terrain jusqu'au milieu des années 80, avant de se reconvertir dans le journalisme. A mon époque, nous passions des tas de tests pour que nos couvertures soient crédibles. En cas d'arrestation, il fallait tenir au moins vingt-quatre heures. Les ratages techniques sont toujours possibles, mais ce qui s'est passé à Amman est tout bonnement inexcusable. »

Les conséquences diplomatiques sont colossales. Malgré des hauts et des bas dans leurs délicates relations, la Jordanie et Israël sont plutôt en bons termes. Benyamin Netanyahou a donné le feu vert au commando juste avant le nouvel an juif, pour redorer son blason. Il préfère limiter la casse. Le Premier ministre israélien envoie aussitôt le patron du Mossad tout révéler au roi Hussein, fou furieux. Cela ne suffit pas : deux ministres, Itzhak Mordechaï et Ariel Sharon, se précipitent auprès du souverain jordanien pour recoller les pots cassés. Le verdict est lourd : pour se faire pardonner, Israël doit non seulement sauver Mechaal en procurant à ses médecins l'antidote qui va le sauver, mais aussi libérer cheikh Ahmad Yassine, le chef spirituel du Hamas dont se réclament plusieurs commandos suicide récents.

« Pathétique », « imbécile », « stupide », « ridicule »... La presse israélienne se déchaîne. L'attentat raté d'Amman, les faux rapports Gil et, pour finir, le désastre suisse : cette fois, c'en est trop. Surnommé « le Prussien » pour son caractère rigide lors de sa nomination, il y a deux ans, Dany Yatom sait qu'il ne lui reste qu'une seule chose à faire : ses cartons. « Ces trois affaires sont aberrantes, confie Michaël Bar-Zoar, ancien membre travailliste de la Knesset qui ne cache pas son passé au Mossad. En Suisse ou à Amman, il aurait été tellement plus facile de recruter des Russes, des anciens du KGB qui ont besoin d'argent, pour faire le sale boulot et éviter d'impliquer Israël... Tout cela montre que les agents des services secrets israéliens ont tendance à trop se reposer sur leurs lauriers. »

Péché d'orgueil ? Sans doute. Car, il n'y a pas si longtemps, le Mossad était encore considéré - jugement moral mis de côté - comme l'un des meilleurs services secrets au monde. Sortis d'une mauvaise série B, ces échecs plus rocambolesques les uns que les autres tranchent en tout cas avec une réputation légendaire. Lutte antiterroriste, diplomatie secrète, actions d'éclat en tout genre... L'Institut rivalise avec la CIA ou le KGB de la grande époque. Sa renommée n'est pas usurpée.

Tout commence en 1956, trois ans après sa création, par un coup de maître. Son patron, Isser Harel, surnommé « le Moine », livre à Allan Dulles, son homologue de la CIA, un document que les Américains mouraient d'envie de se procurer : le fameux rapport Khrouchtchev qui dénonce les crimes staliniens et devait rester secret. Leur coup est réussi : impressionner la CIA, qui doit désormais compter avec ces nouveaux espions.

Arrestation d'Eichmann

Pour la France, c'est chose faite depuis le milieu des années 50. « Jusqu'en 1962, nos rapports avec Israël étaient au beau fixe, raconte Constantin Melnik, conseiller du Premier ministre Michel Debré pour le renseignement et la sécurité entre 1959 et 1962. Du coup, rapidement, nos services ont collaboré étroitement avec le Mossad. Et ce d'autant plus que nous avions des intérêts stratégiques communs, en Algérie ou au Proche-Orient, et que leurs agents étaient d'une efficacité redoutable. »

Une spectaculaire opération vient d'ailleurs rapidement confirmer ce talent : la capture, au mois de mai 1960, d'Adolf Eichmann, l'ancien tortionnaire nazi réfugié avec sa femme et ses quatre enfants à Buenos Aires, en Argentine, sous le nom de Ricardo Klement. Minutieusement préparé pendant trois ans, le kidnapping d'Eichmann est un sans-faute. Après l'avoir enlevé, les vingt agents du Mossad, dirigés sur le terrain par Isser Harel, séquestrent Eichmann neuf jours dans l'une des douze maisons louées pour l'occasion. Expédié à Tel-Aviv dans un avion d'El Al, la compagnie aérienne israélienne, Eichmann sera condamné à mort.

Mais le Mossad ne compte pas que son service action, loin de là, et bien vite la diplomatie secrète et le renseignement deviennent ses grandes spécialités. Grâce à ses espions, et sans être officiellement reconnu, Israël entretient rapidement des relations étroites avec la Turquie, l'Iran d'avant la révolution islamique ou encore l'Indonésie.


« Cette diplomatie de l'ombre a débuté dès la création de l'Etat, en 1948, avoue Reuven Merhav, ancien directeur général du ministère des Affaires étrangères israélien et ancien des services secrets. Diplomatie, renseignement, défense, tout était lié par un objectif : briser notre isolement face aux Arabes en nouant par tous les moyens des liens avec le maximum d'Etats. Et, grâce à sa discrétion, le Mossad va faire des miracles. »

Sadate À Jerusalem

Les excellentes mais discrètes relations des services secrets israéliens avec Hassan II permettent ainsi, en août 1977, au numéro un de l'Institut, Itzhak Hoffi, de rencontrer... Hassan al-Tohami, vice-Premier ministre égyptien et confident de Sadate. Seul à seul, dans le palais d'été du souverain marocain à Ifrane, les deux hommes évoquent un sujet tabou : la paix entre leurs deux pays. Des discussions qui déboucheront, plus tard, sur une rencontre entre Moshe Dayan et Tohami puis sur une visite de Sadate à Jérusalem. Et, enfin, sur les accords de Camp David.

Cette diplomatie de l'ombre permet aussi au Mossad de réaliser l'une de ses plus belles opérations : le dénouement de la prise d'otages de l'Airbus d'Air France Tel-Aviv-Paris, en juin 1976, détourné sur Entebbe, en Ouganda. Le commando du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) de Georges Habache a posé l'appareil chez Idi Amin Dada, jadis protégé du Mossad mais qui s'est brouillé avec Israël. Grâce à leurs liens, étroits mais secrets, avec les autorités du Kenya voisin et avec un ministre en particulier, des dizaines d'agents israéliens se précipitent à Nairobi. Certains traversent même le lac Victoria à la rame pour approcher Entebbe. Objectif : préparer le terrain pour Tsahal, l'armée de l'Etat hébreu, qui s'apprête à faire débarquer ses commandos. Un succès, puisque, malgré la mort d'un soldat israélien et du lieutenant-colonel Yonatan Netanyahou (le frère de Benyamin), les 200 otages sont évacués, sains et saufs.

La branche « analyse » du Mossad force l'admiration des espions occidentaux. « En matière de renseignement, ce sont des maîtres, confirme l'amiral Pierre Lacoste, qui a dirigé la DGSE française de 1982 à 1985. Grâce aux juifs venus du monde entier qui ont choisi de s'installer en Israël, leurs services disposent d'un incomparable potentiel humain et de moyens de recrutement formidables. A une époque où les informations n'étaient pas faciles à obtenir, l'émigration des juifs russes a, par exemple, permis au Mossad d'être particulièrement bien informé de ce qui se passait à l'Est. »

Pour obtenir ces informations, tous les moyens sont bons. En se faisant passer pour des agents des services secrets de l'Otan, les membres de l'Institut vont même jusqu'à recruter dans les années 60 Otto Skorzeny, l'homme qui, en 1943, délivra Mussolini interné au Gran Sasso. L'ancien officier SS est particulièrement bien introduit chez les scientifiques allemands installés au Caire et qui travaillent pour l'industrie de défense égyptienne. Skorzeny ne saura jamais qu'il travaille pour des juifs... Plus tragique, la fin d'Elie Cohen, un agent du Mossad qui avait si bien infiltré les hautes sphères syriennes qu'il était sur le point d'être nommé ministre... de la Défense, mais qui est arrêté et pendu en mai 1965 à Damas.

Mais ces opérations de renseignement ne visent pas seulement les pays « ennemis ». Employé par le Lakam, une branche aujourd'hui dissoute des services de renseignement israéliens, Jonathan Pollard, un juif américain, analyste pour la marine américaine, a été condamné en 1986 à la prison à vie aux Etats-Unis. Pendant dix-huit mois, il a fourni à ses officiers traitants une quantité impressionnante de documents classés « Top secret ». « Cette affaire a provoqué une crise importante dans les services, raconte Maurice Botbol, qui dirige La lettre du renseignement. En recrutant des agents dans les communautés juives des pays amis, il y avait en effet un risque très important : faire progresser l'antisémitisme et jeter une suspicion de double allégeance sur les juifs occidentaux. Après l'affaire Pollard, les services israéliens ont compris la leçon. » « Ein Brera ! » (« Pas le choix ! » en hébreu). Aux yeux des responsables israéliens, la sécurité du pays justifie toute sorte d'opérations plus ou moins morales effectuées à l'étranger et pas toujours dans des pays « ennemis ».

Opérations brutales

A Malte, en octobre 1995, le Mossad exécute ainsi Fathi Shakaki, patron du Jihad islamique, une organisation terroriste. A Chypre, en 1988, alors que l'Intifada fait rage, plusieurs leaders palestiniens montent une opération destinée à marquer l'opinion publique internationale. Un voyage du retour, sur le modèle de « L'Exodus » à bord d'un bateau baptisé « Sol Phryne ». Alors que 130 Palestiniens s'apprêtaient à embarquer dans le port de Limassol à destination d'Israël, le navire coule mystérieusement. La veille, une Volkswagen avait volé en éclats. A l'intérieur, trois Palestiniens : deux officiers de Yasser Arafat et l'un des organisateurs du voyage.

Longtemps, en Israël, personne ne conteste ces opérations brutales. Mais, à la fin des années 80, alors que certains Palestiniens et certains Israéliens commencent à réfléchir sur leur avenir commun, les critiques se multiplient. L'assassinat en Tunisie d'Abou Jihad, numéro deux de l'OLP, provoque même une cassure dans le monde politique. Après cette opération commando commune de l'armée et de l'Institut menée en 1988, le Mossad s'attire les foudres d'Ezer Weizman, alors ministre (aujourd'hui président de l'Etat hébreu), pour qui cet assassinat « éloigne les perspectives de paix, provoquera une plus grande hostilité et nous rendra plus vulnérables ».

Mais les critiques restent finalement assez peu nombreuses. Et pour cause ! Le Mossad fait respecter une véritable loi du silence. Mordechaï Vanunu en sait quelque chose. Après avoir révélé au Sunday Times de nombreux détails sur la centrale atomique israélienne de Dimona, il est enlevé, en 1986, à Rome par les agents du Mossad. Vanunu croupit toujours dans une prison israélienne. Echange de bons procédés, l'Etat défend aussi ses services secrets. En 1990, Victor Ostrovsky, qui a passé un an et demi dans le centre de formation de l'Institut, sort un livre aux Etats-Unis qui fourmille de révélations. Certaines laissent dubitatif. Ostrovsky explique en effet que le Mossad, au courant de la préparation de l'attentat contre le QG américain à Beyrouth, en 1983, qui a fait 241 morts, aurait volontairement laissé faire pour « dramatiser » la crise dans la région.

D'autres révélations donnent cependant suffisamment de détails sur les techniques de codage ou sur le mode de vie des espions (ne pas se faire d'amis sans autorisation de sa hiérarchie ; passer obligatoirement par le détecteur de mensonge une fois par mois, etc.) pour être crédible. Dès la parution, Israël demande la saisie du livre. Avec un résultat désastreux : cela dope spectaculairement les ventes et crédibilise son contenu.

Jeunes espions à la retraite

Très ennuyeux. D'autant que, ces dernières années, le Mossad a de plus en plus de mal à contrôler les activités de ses anciens. Si la plupart des ex-espions retrouvent sans problème du travail dans le secteur privé, d'autres font parler d'eux. Et de manière peu reluisante... « Ces jeunes espions à la retraite ont un savoir-faire très précieux pour certains Etats ou certaines multinationales, poursuit Maurice Botbol. Leurs contacts permettent à de grandes entreprises françaises ou américaines de négocier en toute discrétion des contrats d'armement sensibles. Mais parfois cela va beaucoup plus loin... »

Le cas de Mike Harari (voir encadré), devenu bras droit de Noriega, n'est pas isolé. Certains se reconvertissent comme mercenaires, notamment en Afrique. D'autres vont beaucoup plus loin. Yaacov Ramon, agent de la division « opérations » du Mossad entre 1978 et 1984, a ainsi été arrêté en août 1992 à Caracas alors qu'il transportait 74 kilos de cocaïne dans la valise diplomatique israélienne...

Même si, en Israël, une blague circule entre les espions (« le Mossad, c'est comme un mariage catholique, on ne le quitte jamais »), l'Etat ne badine pas avec ce genre d'affaires. A son retour, Ramon a été poursuivi par la justice israélienne. Et ses anciens amis l'ont lâché, répétant que Ramon n'avait plus aucun contact avec son ex-employeur depuis longtemps.

Tout cela laisse des traces... La crise du Mossad viendrait-elle de la mise au jour de ces secrets jusque-là bien gardés ? Certains en sont d'autant plus persuadés que, petit à petit, l'omerta vole en éclats. D'habitude très disciplinée, la presse israélienne n'hésite désormais plus à sortir des scoops sur ses services secrets, alors même que la censure militaire reste en vigueur.

Il y a encore deux ans, les journalistes israéliens passaient discrètement des informations exclusives à leurs confrères étrangers pour les reproduire dans leurs colonnes une fois qu'elles avaient été publiées à l'extérieur. Il était même interdit de donner aux lecteurs la véritable identité du nom du patron du Mossad, uniquement désigné par les initiales de son patronyme. La nomination de Dany Yatom, dont le nom et le pedigree sont révélés par tous les journalistes, donne le coup d'envoi d'une véritable révolution. Récemment, après l'attentat raté contre Khaled Mechaal, « R. », un des chefs des renseignements du Mossad, a même expliqué au quotidien Yedioth Aharonoth les raisons de sa démission. Il y a quinze jours, un autre journal révélait la mort de deux agents du Mossad l'an dernier, en mission, alors qu'ils suivaient un trafiquant d'armes... Inimaginable il y a encore deux ans.

Côté politique, certains utiliseraient, eux aussi, cette nouvelle liberté. Lors de l'échec de Berne, alors que les autorités suisses étaient prêtes à étouffer l'affaire, les révélations auraient même été orchestrées à un très haut niveau pour contraindre Yatom à la démission...

Ces déballages sur la place publique scandalisent Gidéon Ezra. « C'est très facile et sans doute très amusant de dénigrer nos services secrets, tempête ce député du Likoud, membre de la commission très fermée des Affaires étrangères et de la Défense à la Knesset. Mais le Mossad n'a pas besoin de la presse pour se remettre en question. Les journalistes doivent être responsables : le Mossad, comme les autres services de renseignement, assure une mission. La sécurité du pays. Ceux qui font de telles révélations portent une très grande responsa- bilité. »

Le Mossad embourgeoisé

Une analyse que ne partage pas Michaël Bar-Zoar. « Jusque-là, il y avait un véritable culte du secret. Cela relevait du véritable consensus, explique l'auteur du "Prince rouge" [Fayard], sur l'assassinat de Hassan Salameh. Ces mystères autour du Mossad étaient savamment utilisés comme arme de dissuasion vis-à-vis de nos ennemis. Mais, depuis que les journaux parlent ouvertement de ces sujets, tout a changé : les Israéliens ne reconnaissent plus leurs monstres sacrés. Ils savent que leurs espions sont faillibles. C'est sans doute le signe qu'Israël devient un Etat normal et adulte où il est possible de parler de tout. »

Lorsqu'il évoque la crise du Mossad, Gad Shimron va pourtant beaucoup plus loin. Pour lui, ce n'est pas la presse qui est en cause. Mais le service lui-même. Gad Shimron a été envoyé au Soudan et en Ethiopie à plusieurs reprises, entre 1975 et 1985. Il est le « héros » de l'opération Moïse, une mission de sauvetage de milliers de Falachas, ces juifs éthiopiens évacués vers Israël. A l'époque, lui et une dizaine d'autres agents s'étaient fait passer pour des professionnels du tourisme en reprenant un village de vacances abandonné un peu plus tôt par ses investisseurs italiens. Un camp touristique qui servait surtout de base de transit.

« Nous étions fiers de faire ce boulot, raconte Shimron. Notre moteur, c'était une combinaison de sionisme et de patriotisme. Nous avions le sentiment de faire quelque chose de spécial. Grâce à cet idéal, nous étions vingt fois plus efficaces que la CIA ou le KGB. Mais, aujourd'hui, ce n'est plus le cas. L'esprit a changé. Le Mossad s'est embourgeoisé. Il est devenu une bureaucratie beaucoup moins flexible et moins créative qu'avant. Quant aux jeunes recrues, elles n'ont plus le feu sacré. »

Dans le monde des services secrets israéliens, où l'esprit de corps est vivace, on refuse pourtant de croire à un déclin du Mossad. Patron d'Aman, les services secrets de l'armée à partir de 1973, Shlomo Ghazit défend vigoureusement ses anciens collègues. « La crise ? Mais quelle crise ? Les gens parlent de ce qu'ils ne connaissent pas. Ils voient le Mossad partout. C'est une erreur. Ces échecs récents ne reflètent qu'une toute petite partie des activités du Mossad, qui ne crie pas ses succès sur tous les toits. Depuis cinquante ans, il y a de bons et de mauvais jours, il ne faut pas chercher plus loin... » Ghazit sait de quoi il parle : c'est lui qui avait fait le ménage dans les services secrets militaires après la guerre du Kippour, lorsque Israël a été surpris par l'attaque des Syriens et des Egyptiens...

Interview Carmi Guillon * « Les médias s'attachent trop aux échecs et pas assez aux succès »

Le Point : Comment expliquez-vous les « ratages » récents et répétés de vos anciens collègues du Mossad ?

Guillon : Assurer la sécurité de l'Etat d'Israël n'est pas une chose facile et, vu l'ampleur de sa tâche, le Mossad fait en général de l'excellent travail. Mais les erreurs sont toujours possibles et cette succession de mésaventures relève surtout d'un hasard malheureux. Quant à leur retentissement, je pense que les médias s'attachent souvent beaucoup trop aux échecs et pas assez aux succès, qu'ils ne connaissent d'ailleurs pas, ou mal.

Le Point : Justement, les médias critiquent de plus en plus le Mossad. Ils se trompent ?

C. Guillon : Nous sommes une démocratie et la société israélienne s'ouvre de plus en plus. Même s'ils restent évidemment très attachés à leurs services secrets et aux impératifs de sécurité, les citoyens de ce pays accordent de plus en plus d'importance aux droits de l'homme et au respect des lois. C'est un grand changement par rapport au passé. A cause du jugement omniprésent des médias, il était plus facile d'être patron du Shin Beth ou du Mossad il y a vingt-cinq ans qu'aujourd'hui. Mais je suis prêt à payer ce prix pour vivre dans une société ouverte et démocratique. Maintenant, tout le monde doit comprendre que l'équilibre entre les impératifs de sécurité et les conditions démocratiques doit se faire en fonction des circonstances. Lorsqu'on met la main sur un commando suicide qui prépare un attentat, je reste persuadé que tous les moyens sont bons pour l'interroger.

Le Point : Pensez-vous que les responsabilités des différents fiascos du Mossad, un service qui relève directement de l'autorité du Premier ministre, sont d'abord politiques ?

C. Guillon : Les responsabilités sont partagées. En matière de services secrets, il y a deux types de décisions. Certaines sont stratégiques et sont effectivement de la responsabilité du Premier ministre, car c'est lui qui donne le feu vert aux opérations importantes du Mossad. C'est le cas de l'attentat raté contre Khaled Mechaal. Dans les autres affaires récentes, il s'agit surtout d'échecs tactiques qui concernent directement les services.

Le Point : Faudrait-il renforcer les contrôles sur les opérations des services secrets ?

C. Guillon : D'une manière générale, je pense que le système fonctionne correctement. La Knesset a un droit de regard sur les activités des services secrets. Et puis, il y a la presse et la Cour suprême, que chaque citoyen peut saisir. Créer un conseil national de sécurité à l'américaine, qui prendrait des décisions de manière collégiale, n'apporterait pas grand-chose. Les Etats-Unis ont des intérêts un peu partout dans le monde, alors que nous sommes un petit pays qui n'a qu'un objectif : assurer sa sécurité. (Propos recueillis par Romain Gubert )

* Patron du Shin Beth, la sécurité intérieure israélienne, au moment de l'assassinat d'Itzhak Rabin, en novembre 1995.

Les erreurs du « Cobra »

A 71 ans, Mike Harari, ex-agent du Mossad, pensait que rien ne viendrait plus troubler sa tranquille retraite dans le quartier ultrachic de Ramat-Avit-Guimel, à Tel-Aviv. C'était compter sans la justice norvégienne... Elle vient de demander son extradition à l'Etat israélien et a sollicité l'aide d'Interpol pour lui mettre la main dessus. A Oslo, Harari est soupçonné d'être le cerveau de l'un des plus importants fiascos du Mossad : l'assassinat dans la station de sports d'hiver de Lillehammer d'Ahmed Bouchikhi, un pacifique serveur marocain.

Tout commence en septembre 1972, lorsque Golda Meir, à l'époque Premier ministre, décide de venger les onze athlètes israéliens assassinés par le commando de Septembre noir aux Jeux olympiques de Munich. Harari, l'un des responsables de la branche action du Mossad, est chargé d'exécuter tous les commanditaires de cette opération.

A Rome, Nicosie ou Beyrouth, et en moins d'une année, quinze Palestiniens, impliqués dans la prise d'otages de Munich, sont éliminés les uns après les autres. L'un d'eux est même exécuté à Paris, rue d'Alésia, grâce à une bombe activée par une sonnerie de téléphone, sans que la DST, qui surveillait la victime, remarque rien des allées et venues des agents israéliens. En tout cas, officiellement.

Le dernier assassinat programmé est le plus symbolique. C'est celui du « Prince rouge », nom de code donné par le Mossad à Ali Hassan Salameh, membre de l'OLP et commanditaire des opérations de Septembre noir à Munich. Mais l'opération tourne au fiasco. Dans la soirée du 21 juillet 1973, après plusieurs jours de planque dans la petite station de ski de Lillehammer, les agents israéliens passent à l'action. A la sortie d'un cinéma, ils abattent un homme. Mais l'erreur est impardonnable : ce n'est pas le Prince rouge. Pis, en louant une voiture sous leur véritable nom, les hommes de Harari ont commis une erreur fatale. Grâce à la plaque d'immatriculation du véhicule, la police norvégienne arrête, à Oslo, quatre agents. L'un d'eux, claustrophobe, livre tous les détails de l'opération du Mossad.

Harari, surnommé « le Cobra », a de la chance. Il parvient à quitter le pays sans encombre. Après l'échec de Lillehammer, il continue pendant quelques années à servir l'Institut, notamment en Amérique du Sud. C'est au début des années 80 qu'il entame une deuxième carrière, guère reluisante. Reconverti dans les affaires, Harari devient rapidement le bras droit du général Noriega, qu'il aide à prendre le pouvoir au Panama. Après huit années de bons et loyaux services auprès du dictateur, Harari - avec l'aide de ses anciens amis des services secrets ? - sent le vent tourner. Les Etats-Unis vont intervenir au Panama et Harari quitte discrètement le pays. Direction Tel-Aviv.

Les confessions de hauts responsables norvégiens ont permis à la justice norvégienne de rouvrir le dossier de l'opération de Lillehammer et d'enquêter sur les responsabilités exactes de Harari. Mais si, il y a deux ans, l'Etat hébreu a accepté de dédommager financièrement la femme et les deux enfants du serveur marocain, il est peu probable que Harari se retrouve un jour devant les enquêteurs norvégiens. Il sait encore beaucoup, beaucoup trop de choses... R. G.

Les services du Mossad

Cinq mille ? Dix mille ? Quinze mille espions ? Les chiffres les plus fantaisistes circulent sur les effectifs des services secrets israéliens. Une information stratégique, jalousement gardée secrète par les plus hautes autorités de l'Etat hébreu.

La seule estimation fiable remonte... à une vingtaine d'années. Il s'agit d'un rapport de la CIA, retrouvé en 1979 par les mollahs de Téhéran dans l'ambassade américaine et qui affirmait que le Mossad comptait à l'époque de 1 500 à 2 000 employés (dont 500 officiers), le Shin Beth, 1 000 fonctionnaires, et Aman, les renseignements militaires, 7 000 agents.

Les tâches de ces trois services sont bien délimitées. Le terrain d'action du Mossad se situe à l'étranger. Pour ses opérations spéciales comme pour ses activités de renseignement, il dépend directement de l'autorité du Premier ministre. Le Shin Beth (abréviation de Sherout Bitakhon) est l'équivalent de la DST ou du FBI américain pour les affaires intérieures, élargies au Sud-Liban et aux Territoires occupés.

Quant à Aman, ils dépendent du ministre de la Défense. Ce service est chargé de l'évaluation des menaces qui pèsent sur Israël et notamment de mesurer les risques de conflit avec les pays de la région. Si le budget consacré à Aman est directement intégré à celui de la Défense, ceux du Shin Beth et du Mossad ont été publiés en 1996. Cette année-là, l'Etat israélien leur avait accordé une somme rondelette : 2,5 milliards de francs.

Un politique à la tête du Mossad

La nomination de Halévy à la tête du Mossad ? Mais c'est une excellente chose. Cela va sauver des vies ! Désormais, il aura un chauffeur à son service. Il ne risquera plus de provoquer à tout moment des accidents de la rou-te. » Malgré sa boutade sur la façon de conduire du nouveau memuneh (« celui qui a la char-ge »), Gad Shimron, ex-agent du Mossad, se réjouit de la nomination, en mars dernier, d'Ephraïm Halévy.

A 63 ans, Halévy, entré au Mossad en 1961 après des études de droit, connaît en effet parfaitement la « maison ». Membre de deux de ses unités spécialisées, Tevel et Bitsur, chargées des liens avec les services secrets étrangers des pays amis et de la protection des communautés juives en danger à l'étranger, il fut l'un des organisateurs de l'évacuation des Falachas au milieu des années 80.

Halévy est pourtant plus un politique qu'un opérationnel. C'est grâce aux liens d'amitié de ce spécialiste de la diplomatie parallèle avec le roi Hussein qu'Itzhak Rabin a pu signer, en 1994, un traité de paix avec la Jordanie. Peu de temps après, d'ailleurs, il quitte les services secrets israéliens pour entamer une seconde carrière, de diplomate cette fois, en tant qu'ambassadeur d'Israël auprès de l'Union européenne, à Bruxelles. « Ce qui m'a le plus surpris chez lui, raconte Gérard Caudron, président de la délégation pour les relations avec Israël au Parlement européen, c'est sa formidable capacité d'écoute, mêlée d'un manque de complaisance et d'une fermeté à toute épreuve. »

Né en Grande-Bretagne dans une famille sioniste, Halévy a émigré en 1948 après la création de l'Etat d'Israël. Réformé pour un problème cardiaque, il est le premier patron du Mossad à ne pas avoir servi dans l'armée. Un profil bien différent de son prédécesseur, le général Dany Yatom, connu pour son autoritarisme et qui a fait l'essentiel de sa carrière dans les parachutistes.

Ironie de l'histoire, quelques mois avant sa nomination, Ephraïm Halévy s'était fait taper sur les doigts par Yatom. Ce dernier exigeait de Halé-vy qu'il fasse des coupes dans un texte intitulé « Les renseignements et la paix », qui devait paraître dans un ouvrage sur Reuven Shiloah, le créateur des services secrets israéliens.

Pourtant, au fil des années et de quelques bavures célèbres, l'image du Mossad a été sérieusement écornée. Agacés par le prestige dont jouit cette institution, les autres services israéliens, l'Aman (les services de l'armée) et le Shin Beth (l'équivalent de la DST), en ont profité pour solder quelques comptes. Enquête sur cette passionnante saga.

D'ordinaire, à deux heures du matin, il ne se passe pas grand-chose dans la Wabersackerstrasse, une rue de Liebefeld, un faubourg résidentiel de Berne, en Suisse. Mais le 19 février dernier, une vieille dame insomniaque se jette sur son téléphone et prévient le commissariat. Cinq individus tournent depuis un moment autour de son immeuble et leur étrange manège l'intrigue.

Au pied du bâtiment, un homme et une femme enlacés s'embrassent fougueusement. Vu leur mauvaise volonté à montrer leurs papiers, les policiers commencent à se dire que la vieille dame a vu juste. Prudemment, ils descendent à la cave. Dans les sous-sols, nouvelle surprise : un autre couple cherche un endroit tranquille - disent-ils - pour... faire l'amour. A côté d'eux, une valise. Et surtout un homme allongé sur le sol et gémissant, comme frappé par une crise cardiaque. Voilà un bien beau flagrant délit.

Au petit matin, dans la banlieue nord de Tel-Aviv, au siège du Mossad, le général Yatom s'arrache les cheveux. La valise saisie renferme une petite merveille technologique, le dernier cri en matière d'écoutes téléphoniques. Elle devait permettre de poser une « bretelle » sur la ligne d'un Libanais soupçonné d'appartenir au mouvement intégriste palestinien Hamas. Plus grave, les Pieds-Nickelés envoyés en Suisse ont des passeports israéliens en règle et sont arrivés deux jours plus tôt de Tel-Aviv sur un vol régulier d'El Al. La guigne ! Yatom n'avait vraiment pas besoin de ça. Depuis six mois, son service accumule fashla sur fashla (bourde sur bourde en hébreu).

Quelques semaines auparavant, le procès d'un espion modèle, Yehuda Gil, a déjà entaché la réputation du Mossad. En 1974, Gil, qui parle parfaitement l'arabe, avait réussi un exploit : recruter un officier syrien proche de Hafez el-Assad qu'il rencontrait régulièrement à Paris ou à Rome. Ses comptes rendus, remplis de détails croustillants, faisaient un malheur au plus haut niveau de l'Etat israélien. Le hic ? C'est que, depuis plusieurs années, le contact syrien s'était volatilisé et que Gil bidonnait allègrement ses rapports. Récemment, l'espion, grassement payé, qui ne cachait pas ses sympathies pour l'extrême droite, affirmait encore avec un formidable aplomb que l'armée syrienne préparait une vaste offensive sur le plateau du Golan. Les rivaux du Mossad s'en sont donné à coeur joie. Aman, les services de renseignements militaires, a démasqué le coupable. Quant aux agents du Shin Beth, la sécurité intérieure, ils se sont chargés de le cuisiner.

Sale affaire, mais dérisoire par rapport au reste. Car il y a plus grave pour l'Institut pour le renseignement et les opérations spéciales, le véritable nom du Mossad. Bien plus grave : l'attentat raté, fin septembre, contre Khaled Mechaal, chef des services politiques du Hamas, dans une rue d'Amman, en Jordanie. Le scénario était pourtant magnifiquement huilé, digne d'un roman de John le Carré. Grâce à un microscopique parapluie bulgare, une seringue miniature, il suffisait de frôler Mechaal en bas de son immeuble et de lui injecter dans l'oreille un poison provoquant la mort à retardement sans qu'il s'en rende compte.

Mais rien ne s'est passé comme prévu. Mechaal est bousculé, il hurle. Ses gardes du corps courent derrière deux fuyards qui s'engouffrent dans un 4 x 4. Après 2 kilomètres de course-poursuite, ils mettent la main sur Barry Beads, 36 ans, et Shawn Kendall, 28 ans. Deux citoyens canadiens livrés aussitôt à la police. Dans la foulée, des « touristes », eux aussi canadiens, quittent précipitamment leur hôtel. Plusieurs de leurs amis se réfugient à l'ambassade d'Israël...

Lunettes fumées coincées dans les cheveux, physique de surfeur californien, Gad Shimron, la petite quarantaine, ne décolère pas. « Le diplomate canadien appelé par les Jordaniens pour assister ses deux ressortissants a mis moins de dix minutes à démasquer nos agents, raconte cet ancien du Mossad qui a participé à plusieurs actions de terrain jusqu'au milieu des années 80, avant de se reconvertir dans le journalisme. A mon époque, nous passions des tas de tests pour que nos couvertures soient crédibles. En cas d'arrestation, il fallait tenir au moins vingt-quatre heures. Les ratages techniques sont toujours possibles, mais ce qui s'est passé à Amman est tout bonnement inexcusable. »

Les conséquences diplomatiques sont colossales. Malgré des hauts et des bas dans leurs délicates relations, la Jordanie et Israël sont plutôt en bons termes. Benyamin Netanyahou a donné le feu vert au commando juste avant le nouvel an juif, pour redorer son blason. Il préfère limiter la casse. Le Premier ministre israélien envoie aussitôt le patron du Mossad tout révéler au roi Hussein, fou furieux. Cela ne suffit pas : deux ministres, Itzhak Mordechaï et Ariel Sharon, se précipitent auprès du souverain jordanien pour recoller les pots cassés. Le verdict est lourd : pour se faire pardonner, Israël doit non seulement sauver Mechaal en procurant à ses médecins l'antidote qui va le sauver, mais aussi libérer cheikh Ahmad Yassine, le chef spirituel du Hamas dont se réclament plusieurs commandos suicide récents.

« Pathétique », « imbécile », « stupide », « ridicule »... La presse israélienne se déchaîne. L'attentat raté d'Amman, les faux rapports Gil et, pour finir, le désastre suisse : cette fois, c'en est trop. Surnommé « le Prussien » pour son caractère rigide lors de sa nomination, il y a deux ans, Dany Yatom sait qu'il ne lui reste qu'une seule chose à faire : ses cartons. « Ces trois affaires sont aberrantes, confie Michaël Bar-Zoar, ancien membre travailliste de la Knesset qui ne cache pas son passé au Mossad. En Suisse ou à Amman, il aurait été tellement plus facile de recruter des Russes, des anciens du KGB qui ont besoin d'argent, pour faire le sale boulot et éviter d'impliquer Israël... Tout cela montre que les agents des services secrets israéliens ont tendance à trop se reposer sur leurs lauriers. »

Péché d'orgueil ? Sans doute. Car, il n'y a pas si longtemps, le Mossad était encore considéré - jugement moral mis de côté - comme l'un des meilleurs services secrets au monde. Sortis d'une mauvaise série B, ces échecs plus rocambolesques les uns que les autres tranchent en tout cas avec une réputation légendaire. Lutte antiterroriste, diplomatie secrète, actions d'éclat en tout genre... L'Institut rivalise avec la CIA ou le KGB de la grande époque. Sa renommée n'est pas usurpée.

Tout commence en 1956, trois ans après sa création, par un coup de maître. Son patron, Isser Harel, surnommé « le Moine », livre à Allan Dulles, son homologue de la CIA, un document que les Américains mouraient d'envie de se procurer : le fameux rapport Khrouchtchev qui dénonce les crimes staliniens et devait rester secret. Leur coup est réussi : impressionner la CIA, qui doit désormais compter avec ces nouveaux espions.

Arrestation d'Eichmann

Pour la France, c'est chose faite depuis le milieu des années 50. « Jusqu'en 1962, nos rapports avec Israël étaient au beau fixe, raconte Constantin Melnik, conseiller du Premier ministre Michel Debré pour le renseignement et la sécurité entre 1959 et 1962. Du coup, rapidement, nos services ont collaboré étroitement avec le Mossad. Et ce d'autant plus que nous avions des intérêts stratégiques communs, en Algérie ou au Proche-Orient, et que leurs agents étaient d'une efficacité redoutable. »

Une spectaculaire opération vient d'ailleurs rapidement confirmer ce talent : la capture, au mois de mai 1960, d'Adolf Eichmann, l'ancien tortionnaire nazi réfugié avec sa femme et ses quatre enfants à Buenos Aires, en Argentine, sous le nom de Ricardo Klement. Minutieusement préparé pendant trois ans, le kidnapping d'Eichmann est un sans-faute. Après l'avoir enlevé, les vingt agents du Mossad, dirigés sur le terrain par Isser Harel, séquestrent Eichmann neuf jours dans l'une des douze maisons louées pour l'occasion. Expédié à Tel-Aviv dans un avion d'El Al, la compagnie aérienne israélienne, Eichmann sera condamné à mort.

Mais le Mossad ne compte pas que son service action, loin de là, et bien vite la diplomatie secrète et le renseignement deviennent ses grandes spécialités. Grâce à ses espions, et sans être officiellement reconnu, Israël entretient rapidement des relations étroites avec la Turquie, l'Iran d'avant la révolution islamique ou encore l'Indonésie.

« Cette diplomatie de l'ombre a débuté dès la création de l'Etat, en 1948, avoue Reuven Merhav, ancien directeur général du ministère des Affaires étrangères israélien et ancien des services secrets. Diplomatie, renseignement, défense, tout était lié par un objectif : briser notre isolement face aux Arabes en nouant par tous les moyens des liens avec le maximum d'Etats. Et, grâce à sa discrétion, le Mossad va faire des miracles. »

Sadate À Jerusalem

Les excellentes mais discrètes relations des services secrets israéliens avec Hassan II permettent ainsi, en août 1977, au numéro un de l'Institut, Itzhak Hoffi, de rencontrer... Hassan al-Tohami, vice-Premier ministre égyptien et confident de Sadate. Seul à seul, dans le palais d'été du souverain marocain à Ifrane, les deux hommes évoquent un sujet tabou : la paix entre leurs deux pays. Des discussions qui déboucheront, plus tard, sur une rencontre entre Moshe Dayan et Tohami puis sur une visite de Sadate à Jérusalem. Et, enfin, sur les accords de Camp David.

Cette diplomatie de l'ombre permet aussi au Mossad de réaliser l'une de ses plus belles opérations : le dénouement de la prise d'otages de l'Airbus d'Air France Tel-Aviv-Paris, en juin 1976, détourné sur Entebbe, en Ouganda. Le commando du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) de Georges Habache a posé l'appareil chez Idi Amin Dada, jadis protégé du Mossad mais qui s'est brouillé avec Israël. Grâce à leurs liens, étroits mais secrets, avec les autorités du Kenya voisin et avec un ministre en particulier, des dizaines d'agents israéliens se précipitent à Nairobi. Certains traversent même le lac Victoria à la rame pour approcher Entebbe. Objectif : préparer le terrain pour Tsahal, l'armée de l'Etat hébreu, qui s'apprête à faire débarquer ses commandos. Un succès, puisque, malgré la mort d'un soldat israélien et du lieutenant-colonel Yonatan Netanyahou (le frère de Benyamin), les 200 otages sont évacués, sains et saufs.

La branche « analyse » du Mossad force l'admiration des espions occidentaux. « En matière de renseignement, ce sont des maîtres, confirme l'amiral Pierre Lacoste, qui a dirigé la DGSE française de 1982 à 1985. Grâce aux juifs venus du monde entier qui ont choisi de s'installer en Israël, leurs services disposent d'un incomparable potentiel humain et de moyens de recrutement formidables. A une époque où les informations n'étaient pas faciles à obtenir, l'émigration des juifs russes a, par exemple, permis au Mossad d'être particulièrement bien informé de ce qui se passait à l'Est. »

Pour obtenir ces informations, tous les moyens sont bons. En se faisant passer pour des agents des services secrets de l'Otan, les membres de l'Institut vont même jusqu'à recruter dans les années 60 Otto Skorzeny, l'homme qui, en 1943, délivra Mussolini interné au Gran Sasso. L'ancien officier SS est particulièrement bien introduit chez les scientifiques allemands installés au Caire et qui travaillent pour l'industrie de défense égyptienne. Skorzeny ne saura jamais qu'il travaille pour des juifs... Plus tragique, la fin d'Elie Cohen, un agent du Mossad qui avait si bien infiltré les hautes sphères syriennes qu'il était sur le point d'être nommé ministre... de la Défense, mais qui est arrêté et pendu en mai 1965 à Damas.

Mais ces opérations de renseignement ne visent pas seulement les pays « ennemis ». Employé par le Lakam, une branche aujourd'hui dissoute des services de renseignement israéliens, Jonathan Pollard, un juif américain, analyste pour la marine américaine, a été condamné en 1986 à la prison à vie aux Etats-Unis. Pendant dix-huit mois, il a fourni à ses officiers traitants une quantité impressionnante de documents classés « Top secret ». « Cette affaire a provoqué une crise importante dans les services, raconte Maurice Botbol, qui dirige La lettre du renseignement. En recrutant des agents dans les communautés juives des pays amis, il y avait en effet un risque très important : faire progresser l'antisémitisme et jeter une suspicion de double allégeance sur les juifs occidentaux. Après l'affaire Pollard, les services israéliens ont compris la leçon. » « Ein Brera ! » (« Pas le choix ! » en hébreu). Aux yeux des responsables israéliens, la sécurité du pays justifie toute sorte d'opérations plus ou moins morales effectuées à l'étranger et pas toujours dans des pays « ennemis ».

Opérations brutales

A Malte, en octobre 1995, le Mossad exécute ainsi Fathi Shakaki, patron du Jihad islamique, une organisation terroriste. A Chypre, en 1988, alors que l'Intifada fait rage, plusieurs leaders palestiniens montent une opération destinée à marquer l'opinion publique internationale. Un voyage du retour, sur le modèle de « L'Exodus » à bord d'un bateau baptisé « Sol Phryne ». Alors que 130 Palestiniens s'apprêtaient à embarquer dans le port de Limassol à destination d'Israël, le navire coule mystérieusement. La veille, une Volkswagen avait volé en éclats. A l'intérieur, trois Palestiniens : deux officiers de Yasser Arafat et l'un des organisateurs du voyage.

Longtemps, en Israël, personne ne conteste ces opérations brutales. Mais, à la fin des années 80, alors que certains Palestiniens et certains Israéliens commencent à réfléchir sur leur avenir commun, les critiques se multiplient. L'assassinat en Tunisie d'Abou Jihad, numéro deux de l'OLP, provoque même une cassure dans le monde politique. Après cette opération commando commune de l'armée et de l'Institut menée en 1988, le Mossad s'attire les foudres d'Ezer Weizman, alors ministre (aujourd'hui président de l'Etat hébreu), pour qui cet assassinat « éloigne les perspectives de paix, provoquera une plus grande hostilité et nous rendra plus vulnérables ».

Mais les critiques restent finalement assez peu nombreuses. Et pour cause ! Le Mossad fait respecter une véritable loi du silence. Mordechaï Vanunu en sait quelque chose. Après avoir révélé au Sunday Times de nombreux détails sur la centrale atomique israélienne de Dimona, il est enlevé, en 1986, à Rome par les agents du Mossad. Vanunu croupit toujours dans une prison israélienne. Echange de bons procédés, l'Etat défend aussi ses services secrets. En 1990, Victor Ostrovsky, qui a passé un an et demi dans le centre de formation de l'Institut, sort un livre aux Etats-Unis qui fourmille de révélations. Certaines laissent dubitatif. Ostrovsky explique en effet que le Mossad, au courant de la préparation de l'attentat contre le QG américain à Beyrouth, en 1983, qui a fait 241 morts, aurait volontairement laissé faire pour « dramatiser » la crise dans la région.

D'autres révélations donnent cependant suffisamment de détails sur les techniques de codage ou sur le mode de vie des espions (ne pas se faire d'amis sans autorisation de sa hiérarchie ; passer obligatoirement par le détecteur de mensonge une fois par mois, etc.) pour être crédible. Dès la parution, Israël demande la saisie du livre. Avec un résultat désastreux : cela dope spectaculairement les ventes et crédibilise son contenu.

Jeunes espions à la retraite

Très ennuyeux. D'autant que, ces dernières années, le Mossad a de plus en plus de mal à contrôler les activités de ses anciens. Si la plupart des ex-espions retrouvent sans problème du travail dans le secteur privé, d'autres font parler d'eux. Et de manière peu reluisante... « Ces jeunes espions à la retraite ont un savoir-faire très précieux pour certains Etats ou certaines multinationales, poursuit Maurice Botbol. Leurs contacts permettent à de grandes entreprises françaises ou américaines de négocier en toute discrétion des contrats d'armement sensibles. Mais parfois cela va beaucoup plus loin... »

Le cas de Mike Harari (voir encadré), devenu bras droit de Noriega, n'est pas isolé. Certains se reconvertissent comme mercenaires, notamment en Afrique. D'autres vont beaucoup plus loin. Yaacov Ramon, agent de la division « opérations » du Mossad entre 1978 et 1984, a ainsi été arrêté en août 1992 à Caracas alors qu'il transportait 74 kilos de cocaïne dans la valise diplomatique israélienne...

Même si, en Israël, une blague circule entre les espions (« le Mossad, c'est comme un mariage catholique, on ne le quitte jamais »), l'Etat ne badine pas avec ce genre d'affaires. A son retour, Ramon a été poursuivi par la justice israélienne. Et ses anciens amis l'ont lâché, répétant que Ramon n'avait plus aucun contact avec son ex-employeur depuis longtemps.

Tout cela laisse des traces... La crise du Mossad viendrait-elle de la mise au jour de ces secrets jusque-là bien gardés ? Certains en sont d'autant plus persuadés que, petit à petit, l'omerta vole en éclats. D'habitude très disciplinée, la presse israélienne n'hésite désormais plus à sortir des scoops sur ses services secrets, alors même que la censure militaire reste en vigueur.

Il y a encore deux ans, les journalistes israéliens passaient discrètement des informations exclusives à leurs confrères étrangers pour les reproduire dans leurs colonnes une fois qu'elles avaient été publiées à l'extérieur. Il était même interdit de donner aux lecteurs la véritable identité du nom du patron du Mossad, uniquement désigné par les initiales de son patronyme. La nomination de Dany Yatom, dont le nom et le pedigree sont révélés par tous les journalistes, donne le coup d'envoi d'une véritable révolution. Récemment, après l'attentat raté contre Khaled Mechaal, « R. », un des chefs des renseignements du Mossad, a même expliqué au quotidien Yedioth Aharonoth les raisons de sa démission. Il y a quinze jours, un autre journal révélait la mort de deux agents du Mossad l'an dernier, en mission, alors qu'ils suivaient un trafiquant d'armes... Inimaginable il y a encore deux ans.

Côté politique, certains utiliseraient, eux aussi, cette nouvelle liberté. Lors de l'échec de Berne, alors que les autorités suisses étaient prêtes à étouffer l'affaire, les révélations auraient même été orchestrées à un très haut niveau pour contraindre Yatom à la démission...

Ces déballages sur la place publique scandalisent Gidéon Ezra. « C'est très facile et sans doute très amusant de dénigrer nos services secrets, tempête ce député du Likoud, membre de la commission très fermée des Affaires étrangères et de la Défense à la Knesset. Mais le Mossad n'a pas besoin de la presse pour se remettre en question. Les journalistes doivent être responsables : le Mossad, comme les autres services de renseignement, assure une mission. La sécurité du pays. Ceux qui font de telles révélations portent une très grande responsa- bilité. »

Le Mossad embourgeoisé

Une analyse que ne partage pas Michaël Bar-Zoar. « Jusque-là, il y avait un véritable culte du secret. Cela relevait du véritable consensus, explique l'auteur du "Prince rouge" [Fayard], sur l'assassinat de Hassan Salameh. Ces mystères autour du Mossad étaient savamment utilisés comme arme de dissuasion vis-à-vis de nos ennemis. Mais, depuis que les journaux parlent ouvertement de ces sujets, tout a changé : les Israéliens ne reconnaissent plus leurs monstres sacrés. Ils savent que leurs espions sont faillibles. C'est sans doute le signe qu'Israël devient un Etat normal et adulte où il est possible de parler de tout. »

Lorsqu'il évoque la crise du Mossad, Gad Shimron va pourtant beaucoup plus loin. Pour lui, ce n'est pas la presse qui est en cause. Mais le service lui-même. Gad Shimron a été envoyé au Soudan et en Ethiopie à plusieurs reprises, entre 1975 et 1985. Il est le « héros » de l'opération Moïse, une mission de sauvetage de milliers de Falachas, ces juifs éthiopiens évacués vers Israël. A l'époque, lui et une dizaine d'autres agents s'étaient fait passer pour des professionnels du tourisme en reprenant un village de vacances abandonné un peu plus tôt par ses investisseurs italiens. Un camp touristique qui servait surtout de base de transit.

« Nous étions fiers de faire ce boulot, raconte Shimron. Notre moteur, c'était une combinaison de sionisme et de patriotisme. Nous avions le sentiment de faire quelque chose de spécial. Grâce à cet idéal, nous étions vingt fois plus efficaces que la CIA ou le KGB. Mais, aujourd'hui, ce n'est plus le cas. L'esprit a changé. Le Mossad s'est embourgeoisé. Il est devenu une bureaucratie beaucoup moins flexible et moins créative qu'avant. Quant aux jeunes recrues, elles n'ont plus le feu sacré. »

Dans le monde des services secrets israéliens, où l'esprit de corps est vivace, on refuse pourtant de croire à un déclin du Mossad. Patron d'Aman, les services secrets de l'armée à partir de 1973, Shlomo Ghazit défend vigoureusement ses anciens collègues. « La crise ? Mais quelle crise ? Les gens parlent de ce qu'ils ne connaissent pas. Ils voient le Mossad partout. C'est une erreur. Ces échecs récents ne reflètent qu'une toute petite partie des activités du Mossad, qui ne crie pas ses succès sur tous les toits. Depuis cinquante ans, il y a de bons et de mauvais jours, il ne faut pas chercher plus loin... » Ghazit sait de quoi il parle : c'est lui qui avait fait le ménage dans les services secrets militaires après la guerre du Kippour, lorsque Israël a été surpris par l'attaque des Syriens et des Egyptiens...

Interview Carmi Guillon * « Les médias s'attachent trop aux échecs et pas assez aux succès »

Le Point : Comment expliquez-vous les « ratages » récents et répétés de vos anciens collègues du Mossad ?

Guillon : Assurer la sécurité de l'Etat d'Israël n'est pas une chose facile et, vu l'ampleur de sa tâche, le Mossad fait en général de l'excellent travail. Mais les erreurs sont toujours possibles et cette succession de mésaventures relève surtout d'un hasard malheureux. Quant à leur retentissement, je pense que les médias s'attachent souvent beaucoup trop aux échecs et pas assez aux succès, qu'ils ne connaissent d'ailleurs pas, ou mal.

Le Point : Justement, les médias critiquent de plus en plus le Mossad. Ils se trompent ?

C. Guillon : Nous sommes une démocratie et la société israélienne s'ouvre de plus en plus. Même s'ils restent évidemment très attachés à leurs services secrets et aux impératifs de sécurité, les citoyens de ce pays accordent de plus en plus d'importance aux droits de l'homme et au respect des lois. C'est un grand changement par rapport au passé. A cause du jugement omniprésent des médias, il était plus facile d'être patron du Shin Beth ou du Mossad il y a vingt-cinq ans qu'aujourd'hui. Mais je suis prêt à payer ce prix pour vivre dans une société ouverte et démocratique. Maintenant, tout le monde doit comprendre que l'équilibre entre les impératifs de sécurité et les conditions démocratiques doit se faire en fonction des circonstances. Lorsqu'on met la main sur un commando suicide qui prépare un attentat, je reste persuadé que tous les moyens sont bons pour l'interroger.

Le Point : Pensez-vous que les responsabilités des différents fiascos du Mossad, un service qui relève directement de l'autorité du Premier ministre, sont d'abord politiques ?

C. Guillon : Les responsabilités sont partagées. En matière de services secrets, il y a deux types de décisions. Certaines sont stratégiques et sont effectivement de la responsabilité du Premier ministre, car c'est lui qui donne le feu vert aux opérations importantes du Mossad. C'est le cas de l'attentat raté contre Khaled Mechaal. Dans les autres affaires récentes, il s'agit surtout d'échecs tactiques qui concernent directement les services.

Le Point : Faudrait-il renforcer les contrôles sur les opérations des services secrets ?

C. Guillon : D'une manière générale, je pense que le système fonctionne correctement. La Knesset a un droit de regard sur les activités des services secrets. Et puis, il y a la presse et la Cour suprême, que chaque citoyen peut saisir. Créer un conseil national de sécurité à l'américaine, qui prendrait des décisions de manière collégiale, n'apporterait pas grand-chose. Les Etats-Unis ont des intérêts un peu partout dans le monde, alors que nous sommes un petit pays qui n'a qu'un objectif : assurer sa sécurité. (Propos recueillis par Romain Gubert )

* Patron du Shin Beth, la sécurité intérieure israélienne, au moment de l'assassinat d'Itzhak Rabin, en novembre 1995.

Les erreurs du « Cobra »

A 71 ans, Mike Harari, ex-agent du Mossad, pensait que rien ne viendrait plus troubler sa tranquille retraite dans le quartier ultrachic de Ramat-Avit-Guimel, à Tel-Aviv. C'était compter sans la justice norvégienne... Elle vient de demander son extradition à l'Etat israélien et a sollicité l'aide d'Interpol pour lui mettre la main dessus. A Oslo, Harari est soupçonné d'être le cerveau de l'un des plus importants fiascos du Mossad : l'assassinat dans la station de sports d'hiver de Lillehammer d'Ahmed Bouchikhi, un pacifique serveur marocain.

Tout commence en septembre 1972, lorsque Golda Meir, à l'époque Premier ministre, décide de venger les onze athlètes israéliens assassinés par le commando de Septembre noir aux Jeux olympiques de Munich. Harari, l'un des responsables de la branche action du Mossad, est chargé d'exécuter tous les commanditaires de cette opération.

A Rome, Nicosie ou Beyrouth, et en moins d'une année, quinze Palestiniens, impliqués dans la prise d'otages de Munich, sont éliminés les uns après les autres. L'un d'eux est même exécuté à Paris, rue d'Alésia, grâce à une bombe activée par une sonnerie de téléphone, sans que la DST, qui surveillait la victime, remarque rien des allées et venues des agents israéliens. En tout cas, officiellement.

Le dernier assassinat programmé est le plus symbolique. C'est celui du « Prince rouge », nom de code donné par le Mossad à Ali Hassan Salameh, membre de l'OLP et commanditaire des opérations de Septembre noir à Munich. Mais l'opération tourne au fiasco. Dans la soirée du 21 juillet 1973, après plusieurs jours de planque dans la petite station de ski de Lillehammer, les agents israéliens passent à l'action. A la sortie d'un cinéma, ils abattent un homme. Mais l'erreur est impardonnable : ce n'est pas le Prince rouge. Pis, en louant une voiture sous leur véritable nom, les hommes de Harari ont commis une erreur fatale. Grâce à la plaque d'immatriculation du véhicule, la police norvégienne arrête, à Oslo, quatre agents. L'un d'eux, claustrophobe, livre tous les détails de l'opération du Mossad.

Harari, surnommé « le Cobra », a de la chance. Il parvient à quitter le pays sans encombre. Après l'échec de Lillehammer, il continue pendant quelques années à servir l'Institut, notamment en Amérique du Sud. C'est au début des années 80 qu'il entame une deuxième carrière, guère reluisante. Reconverti dans les affaires, Harari devient rapidement le bras droit du général Noriega, qu'il aide à prendre le pouvoir au Panama. Après huit années de bons et loyaux services auprès du dictateur, Harari - avec l'aide de ses anciens amis des services secrets ? - sent le vent tourner. Les Etats-Unis vont intervenir au Panama et Harari quitte discrètement le pays. Direction Tel-Aviv.

Les confessions de hauts responsables norvégiens ont permis à la justice norvégienne de rouvrir le dossier de l'opération de Lillehammer et d'enquêter sur les responsabilités exactes de Harari. Mais si, il y a deux ans, l'Etat hébreu a accepté de dédommager financièrement la femme et les deux enfants du serveur marocain, il est peu probable que Harari se retrouve un jour devant les enquêteurs norvégiens. Il sait encore beaucoup, beaucoup trop de choses... R. G.

Les services du Mossad

Cinq mille ? Dix mille ? Quinze mille espions ? Les chiffres les plus fantaisistes circulent sur les effectifs des services secrets israéliens. Une information stratégique, jalousement gardée secrète par les plus hautes autorités de l'Etat hébreu.

La seule estimation fiable remonte... à une vingtaine d'années. Il s'agit d'un rapport de la CIA, retrouvé en 1979 par les mollahs de Téhéran dans l'ambassade américaine et qui affirmait que le Mossad comptait à l'époque de 1 500 à 2 000 employés (dont 500 officiers), le Shin Beth, 1 000 fonctionnaires, et Aman, les renseignements militaires, 7 000 agents.

Les tâches de ces trois services sont bien délimitées. Le terrain d'action du Mossad se situe à l'étranger. Pour ses opérations spéciales comme pour ses activités de renseignement, il dépend directement de l'autorité du Premier ministre. Le Shin Beth (abréviation de Sherout Bitakhon) est l'équivalent de la DST ou du FBI américain pour les affaires intérieures, élargies au Sud-Liban et aux Territoires occupés.

Quant à Aman, ils dépendent du ministre de la Défense. Ce service est chargé de l'évaluation des menaces qui pèsent sur Israël et notamment de mesurer les risques de conflit avec les pays de la région. Si le budget consacré à Aman est directement intégré à celui de la Défense, ceux du Shin Beth et du Mossad ont été publiés en 1996. Cette année-là, l'Etat israélien leur avait accordé une somme rondelette : 2,5 milliards de francs.

Un politique à la tête du Mossad

La nomination de Halévy à la tête du Mossad ? Mais c'est une excellente chose. Cela va sauver des vies ! Désormais, il aura un chauffeur à son service. Il ne risquera plus de provoquer à tout moment des accidents de la rou-te. » Malgré sa boutade sur la façon de conduire du nouveau memuneh (« celui qui a la char-ge »), Gad Shimron, ex-agent du Mossad, se réjouit de la nomination, en mars dernier, d'Ephraïm Halévy.

A 63 ans, Halévy, entré au Mossad en 1961 après des études de droit, connaît en effet parfaitement la « maison ». Membre de deux de ses unités spécialisées, Tevel et Bitsur, chargées des liens avec les services secrets étrangers des pays amis et de la protection des communautés juives en danger à l'étranger, il fut l'un des organisateurs de l'évacuation des Falachas au milieu des années 80.

Halévy est pourtant plus un politique qu'un opérationnel. C'est grâce aux liens d'amitié de ce spécialiste de la diplomatie parallèle avec le roi Hussein qu'Itzhak Rabin a pu signer, en 1994, un traité de paix avec la Jordanie. Peu de temps après, d'ailleurs, il quitte les services secrets israéliens pour entamer une seconde carrière, de diplomate cette fois, en tant qu'ambassadeur d'Israël auprès de l'Union européenne, à Bruxelles. « Ce qui m'a le plus surpris chez lui, raconte Gérard Caudron, président de la délégation pour les relations avec Israël au Parlement européen, c'est sa formidable capacité d'écoute, mêlée d'un manque de complaisance et d'une fermeté à toute épreuve. »

Né en Grande-Bretagne dans une famille sioniste, Halévy a émigré en 1948 après la création de l'Etat d'Israël. Réformé pour un problème cardiaque, il est le premier patron du Mossad à ne pas avoir servi dans l'armée. Un profil bien différent de son prédécesseur, le général Dany Yatom, connu pour son autoritarisme et qui a fait l'essentiel de sa carrière dans les parachutistes.

Ironie de l'histoire, quelques mois avant sa nomination, Ephraïm Halévy s'était fait taper sur les doigts par Yatom. Ce dernier exigeait de Halé-vy qu'il fasse des coupes dans un texte intitulé « Les renseignements et la paix », qui devait paraître dans un ouvrage sur Reuven Shiloah, le créateur des services secrets israéliens.

Publié dans Articles de Presse

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