Flick – Un traumatisme allemand

Publié le par Arte - Corinna Daus

Artepublié le 14/05/2010 à 21h19 Propos recueillis par Corinna Daus pour ARTE MAGAZIN

La famille Flick, son empire industriel et les nombreux scandales autour d’elle ont laissé une profonde empreinte dans l’Allemagne d’après-guerre, jusque dans un passé tout récent. Une page décidément bien difficile à tourner. Pourquoi ces vieilles plaies mettent-elles si longtemps à se cicatriser ?

Flick
Entre 1930 et 1985, le groupe Flick fut l’un des consortiums industriels les plus riches et les plus puissants d’Allemagne. Même si l’empire familial a été vendu en 1985, l’histoire et la réputation de cette dynastie continuent de sentir le soufre. Le dernier esclandre en date fut en 2004 : l’héritier Friedrich Christian Flick avait été accusé de vouloir laver le nom de sa famille en exposant à Berlin des œuvres volées à des juifs par son grand-père pendant la dernière guerre.

ARTE Magazin s’est entretenu avec l’historien Kim Priemel :

ARTE : Pourquoi l’histoire de la famille Flick échauffe-t-elle aujourd’hui encore les esprits ?

Le nom « Flick » est tout un symbole outre-Rhin. Lors de la polémique suscitée par l’exposition d’œuvres appartenant à la famille Flick, le passé du grand-père Friedrich n’a d’abord joué aucun rôle. L’opinion publique s’est d’abord souvenue du scandale du financement des partis politiques, qui avait éclaboussé la famille dans les années 1980, un événement encore bien présent dans les mémoires. Mais lorsque les médias ont commencé à évoquer le passé plus lointain de cette dynastie, une ligne est clairement apparue : celle d’une famille aux pratiques économiques occultes, à la morale douteuse et qui n’a pas hésité à collaborer avec le régime nazi.

ARTE : Lors du procès de Nuremberg, Friedrich Flick, fondateur du groupe, a été condamné à sept ans d’emprisonnement. Il a été libéré après trois années de détention. N’a-t-on pas ainsi cautionné un comportement moral douteux ?

En 1947, Friedrich Flick a écopé d’une des peines les plus clémentes du tribunal de Nuremberg. Même s’il ne faut en aucun cas relativiser la gravité du travail forcé, on ne peut le comparer aux massacres perpétrés par les commandos nazis ou aux exécutions dont la Wehrmacht s’est rendue coupable. L’ironie du sort a voulu que Friedrich Flick ait pu poursuivre sa carrière non pas malgré le procès de Nuremberg, mais pour ainsi dire grâce à lui. En effet, il est devenu le symbole de ces Allemands qui se sentaient doublement condamnés – à la fois victimes du régime national-socialiste, qui ne leur aurait laissé aucune chance de respecter une certaine morale, et des Américains, qui les auraient « indument » traduits en justice. Dans les années du « miracle économique » (à partir de 1950), les personnalités comme Friedrich Flick ont même joui d’une image positive.

ARTE : Dans les années 1980, son fils, Friedrich Karl Flick, fait la une des journaux pour son implication dans le scandale du financement de partis politiques. Une fois de plus, un Flick se retrouve sur le banc des accusés. Une tradition familiale ?

En Allemagne, il est de tradition que les entreprises privées pratiquent le lobbying – une activité qui se traduit presque toujours par des versements d’argent. Le groupe Flick n’était donc pas le seul à appliquer cette pratique, mais disons qu’il excellait en la matière. On a tendance à oublier qu’à l’époque, le financement illégal des partis politiques faisait scandale et que l’affaire Flick n’a été que le point d’aboutissement de toute cette histoire, ignorant du coup toutes les autres entreprises impliquées – plus d’un millier !

Il est vrai qu’un travail de lobbying efficace ne laisse aucune trace… Les grands scandales ne sont que la partie émergée de l’iceberg.

ARTE : Flick a donc été une sorte de bouc émissaire ?

Si Flick était exposé, c’était avant tout en raison de l’ampleur des versements. Dans les années 1970, le groupe a traversé d’immenses difficultés financières et a dû se séparer de Daimler-Benz pour obtenir des liquidités. Cela dit, pour que le groupe engrange l’intégralité des sommes prévues, l’Etat devait renoncer à percevoir une grande partie de ses impôts ; il fallait donc faire preuve de persuasion… Pour la direction de Flick, il s’agissait d’une demande légitime : ce qui était bon pour le groupe était bon pour l’économie allemande.

ARTE : L’histoire du groupe est-elle emblématique de celle de la République fédérale d’Allemagne après la Seconde Guerre mondiale ?

Oui. L’image positive du groupe Flick s’est détériorée au début des années 1970, avec l’aggravation des difficultés économiques et les critiques du mouvement de 68 qui reprochait au consortium de se concentrer exclusivement sur la reconstruction économique en ignorant toute considération sociale, morale ou politique. Mais cette critique s’adressait également à d’autres grandes entreprises allemandes. Ce n’est que vers le milieu des années 1980 que la plupart d’entre elles commencèrent à jeter un regard critique sur leur propre histoire. La famille Flick, en revanche, n’a jamais opté pour la transparence.

ARTE : La polémique autour de l’inauguration de l’exposition en 2004 était donc prévisible ?

J’ai été surpris par la naïveté de Friedrich Christian Flick. En affirmant vouloir redorer le blason de sa famille avec cette exposition, il a confirmé les soupçons de ceux qui voyaient en cette démarche une opération de « blanchiment ». En plus, cette collection était initialement intitulée « Collection Flick », et non, comme plus tard, « Collection Friedrich Christian Flick ». Et que dire de la candeur du monde politique ? Il est étonnant que le chancelier de l’époque, Gerhard Schröder, ait accepté d’inaugurer l’exposition. Cela traduit un changement dans la perception de l’histoire nationale, une volonté de regarder le passé de manière plus décrispée.

L’HERITAGE DES FLICK

En 1947, Friedrich Flick est condamné pour spoliation de biens juifs et travail forcé. Il n’avouera jamais sa culpabilité et refusera toujours de verser des réparations aux victimes. En 1972, son fils Friedrich Karl prend les rennes du groupe, puis le vend en 1985. Seuls les petits-enfants de Friedrich Flick reconnaissent les erreurs de leur famille. Certains d’entre eux participeront au fonds d’indemnisation des victimes. Friedrich Christian Flick, quant à lui, fonde une association de lutte contre l’idéologie nazie. En 2001, sa sœur, Dagmar Ottmann, commande une étude sur l’histoire du groupe et de la famille Flick.

KIM CHRISTIAN PRIEMEL

Professeur titulaire d’une chaire d’histoire sociale et économique à l’Université Humboldt de Berlin. En 2007, il publie « Flick. Eine Konzerngeschichte vom Kaiserreich bis zur Bundesrepublik » (Flick, histoire d’un consortium de Bismarck à la RFA)

Publié dans Articles de Presse

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