Giulio Andreotti, l'inoxydable

Publié le par Le Point par Yves Cornu

Plus encore que la mémoire, Andreotti était à la fois le dépositaire et l'un des principaux protagonistes de ses secrets les moins avouables. Portrait.

Giulio Andreotti, ici en 1995

Giulio Andreotti, ici en 1995

Généralement, les hommes d'État entrent dans les livres d'histoire pour ce qu'ils ont fait. Giulio Andreotti, lui, y a gagné sa place pour ce qu'il n'a pas dit. Ce démocrate-chrétien de stricte obédience qui vient de disparaître dans sa 95e année n'a pas seulement été le fil conducteur de la première République italienne, depuis la chute de Mussolini jusqu'au naufrage de la classe politique dans l'affaire Mani pulite, un scandale de pots-de-vin en 1992. Plus encore que la mémoire, il était à la fois le dépositaire et l'un des principaux protagonistes de ses secrets les moins avouables.

Migraineux chronique et d'apparence fragile, Giulio Andreotti n'en a pas moins connu un parcours exceptionnel ; par sept fois président du Conseil à une époque où l'espérance de vie des gouvernements italiens n'excédait pas l'année et ministre à une vingtaine de reprises (de l'Intérieur, des Finances, du Trésor, de la Défense, de l'Industrie, des Affaires étrangères...). Une longévité et une capacité à rebondir qui lui ont valu son surnom le plus célèbre : "l'inoxydable".

"Je n'ai pas de vices mineurs"

Une seule fonction s'est obstinément refusée à lui, celle de président de la République. Ce n'est pourtant pas faute d'avoir été candidat. Mais les grands électeurs, y compris de son propre camp, ont toujours jugé qu'un personnage aussi sulfureux n'avait décidément pas l'autorité morale requise.

C'est Alcide De Gasperi, le père de la Démocratie chrétienne, qui le lance dans le grand bain dès la fin des années quarante. Son acuité intellectuelle, son habileté manoeuvrière au sein d'une DC traversée par les querelles de chapelle et la conviction que la fin justifie parfois les moyens feront le reste.

"Le pouvoir n'use que celui qui ne l'a pas"

Au pouvoir presque sans discontinuer pendant quatre décennies, Giulio Andreotti est systématiquement soupçonné d'avoir été partie prenante dans les nombreux scandales qui ont émaillé la deuxième moitié du XXe siècle. Et ce d'autant plus que, loin de démentir, l'intéressé entretient le flou avec une coquetterie calculée et par une succession de formules contenant de vrais morceaux de cynisme : "Je n'ai pas de vices mineurs", "Le pouvoir n'use que celui qui ne l'a pas", "J'ai été accusé de tout sauf d'avoir provoqué les guerres puniques parce que j'étais trop jeune"...

De fait, il est accusé de tout. D'avoir, par son intransigeance, sacrifié le leader démocrate-chrétien Aldo Moro, otage des Brigades rouges. D'avoir eu partie liée avec la P2, une loge maçonnique dévoyée qui avait infiltré tous les rouages de l'État, et, surtout, d'avoir frayé avec la Mafia. En 2003, au terme de longues années de procédures, Andreotti est acquitté dans les procès qui lui avaient été intentés pour collusion avec Cosa Nostra et complicité d'assassinat d'un journaliste. Depuis, le sénateur à vie avait décliné les nombreuses offres qui lui avaient été faites pour écrire ses Mémoires ; il a emporté ses secrets avec lui.

Publié dans Articles de Presse

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