Jacqueline Mesnil-Amar - Journal d'angoisse

Publié le par L'Express - Marianne Payot

L'Express  publié le 15/01/2009 à 10h35 par Marianne Payot

«André n'est pas rentré cette nuit.» C'est avec ces mots sobres que Jacqueline Mesnil-Amar ouvre son «journal des temps tragiques». André Amar, son mari, membre d'un réseau de résistance, l'Organisation juive de combat, vient d'être arrêté avec sept autres camarades en ce 18 juillet 1944. C'est ce journal - qui s'achève le 23 août, au retour à Paris du captif, évadé du dernier convoi en partance pour Auschwitz - augmenté de quelques articles publiés dans le Bulletin du service central des déportés israélites, que les éditions de Minuit publieront en 1957. En toute discrétion. Et que les éditions Stock rééditent fort opportunément aujourd'hui, un an après le grand succès du Journal d'Hélène Berr.

Ceux qui ne dormaient pasDifficile, en effet, de ne pas songer au superbe témoignage de la jeune Hélène, morte en avril 1945 à Bergen-Belsen. Comme elle, Jacqueline Mesnil-Amar (1909-1987), née Perquel, a le goût du bonheur, aime Paris, l'amour et les belles lettres. Et manie la plume avec grâce. Au détour de l'un de ses articles, elle esquisse d'ailleurs un joli portrait de cette même Hélène B., amie de sa soeur cadette, Job, «créature magnifique, ayant tous les dons [...], musicienne comme la musique, et d'une admirable philanthropie». Mais l'on pense aussi à Irène Némirovsky, l'auteur de Suite française, à leur commune insouciance d'avant guerre, à ces brillants salons où se mêlaient hommes d'affaires et gens d'esprit. «De tout cela, maintenant, j'ai un peu honte, note Jacqueline. Nous nous sommes laissé prendre aux mirages de notre classe», poursuit la jeune femme, parfaite représentante de cette bourgeoisie judéo-laïque totalement assimilée.

André, le normalien fondé de pouvoir de la banque familiale, est donc tombé dans un guet-apens, rue Erlanger. Il sera torturé par la Gestapo, rue de la Pompe, incarcéré à Fresnes, puis à Drancy, et, enfin, déporté dans le «dernier wagon», avec son ami César Chamay, héros de la Résistance, et un certain Marcel Bloch, constructeur d'avions. Mais, pour l'heure, la jeune épouse et mère de la petite Sylvie ne sait rien. L'interminable attente ne fait que commencer. Tout comme l'angoisse, «si solitaire». Avec Sylvie, elle déménage pour la dixième fois, part se réfugier rue de Clichy, chez Nana, extraordinaire boutiquière, «princesse des coeurs» qui oeuvre depuis 1940 pour les évadés, les enfants, les juifs, les résistants... Elle hante les antichambres, tanne les «amis» bien placés, «prête à vendre son âme, sa vie» pour en savoir plus.

Et les souvenirs refluent. Ceux d'hier, de l'exode, des jours déshonorants de l'armistice, de Vichy, «tombeau de la République», des errances familiales entre Marseille, Nice, Toulouse et Aix-les-Bains. Ceux d'avant-hier, aussi, heureuse époque, «oisives et douces vacances, imméritées» de Venise à Deauville. Entre deux bribes du passé, merveilleusement relatées, Jacqueline, alias Valentine Rouget-Mesnil (sa fausse identité de clandestine), intensifie les démarches humiliantes et vaines. Tandis que l'obsession juive prend bientôt le pas sur l'obsession française. «On nous a faits juifs, lentement, du dehors, nous qui l'avions si bien oublié», constate l'auteur, qui, dès lors, sera habitée par la culpabilité et le questionnement sur l'appartenance au judaïsme.

«Responsable du Bulletin dans l'association qu'elle a constituée [...] afin d'aider au retour des déportés», indique Pierre Assouline dans la préface de l'ouvrage, elle campe au Lutetia durant tout l'été 1945. Plus tard, elle multipliera articles et études sur la judéité dans la littérature. Max Jacob, Proust, Albert Cohen, Kafka passent au scalpel de sa plume alerte. Ce sont tous ces écrits que sa fille, Sylvie Jessua, souhaiterait aujourd'hui voir éditer. On les attend avec impatience... 

Publié dans Articles de Presse

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