Jan Karski itinéraire d'un enfant hanté

Publié le par Roger Cousin

JournalL'Express publié le 08/07/2011 à 11:00 par Laurence Liban

Soixante-dix ans après la révélation du génocide juif aux alliés par Jan Karski, le metteur en scène Arthur Nauzyciel fait entendre le message étouffé du résistant polonais. Un spectacle, en ouverture du festival, qui fait écho à son histoire personnelle.

Karski JanVarsovie, 1942. Deux leaders juifs du ghetto contactent un jeune résistant polonais connu sous le nom de Monsieur Witold. En l'occurrence Jan Karski. Ils lui révèlent qu'Hitler est en train d'exterminer le peuple juif et le chargent de messages pour en faire connaître l'épouvantable réalité aux gouvernements alliés et polonais en exil ainsi qu'aux responsables juifs, aux politiques et aux intellectuels du monde entier. Enfin, ils lui proposent de pénétrer dans le ghetto afin de pouvoir dire : "Je l'ai vu de mes yeux." 

New York, 2009. Travaillant à son Julius Caesar, Arthur Nauzyciel, 44 ans, reçoit de la part de l'écrivain Yannick Haenel un petit livre intitulé Jan Karski. Singulière, l'oeuvre se compose de trois parties : d'abord les paroles de Karski extraites de Shoah, le film de Claude Lanzmann, puis son autobiographie et enfin le récit imaginaire de sa mission et du silence qui a suivi. L'homme et le livre entrent dans la vie du metteur en scène au moment même où son oncle, ancien déporté à Auschwitz-Birkenau, vient de mourir. Bouleversé par sa lecture, il y trouve enfin, dit-il, "une possibilité de calmer l'inquiétude en moi, cette responsabilité un peu lourde de devoir témoigner pour les témoins". Et Arthur Nauzyciel décide de transmettre à son tour le message de Karski par le biais de l'incarnation théâtrale. Ce sera Jan Karski (Mon nom est une fiction).

Au théâtre d'Orléans, qu'il dirige, Arthur raconte comment lui, l'aîné des petits-enfants, a été le premier à qui ses deux grands-pères et son oncle ont fait le récit, morcelé, de leur déportation. La scène primitive se passe à la cuisine, au salon, à la salle à manger. Il a cinq ans. Il a dix ans. Il est adolescent. Et il écoute. Comment on cachait les morts pour garder leur nourriture. Comment on se partageait les épluchures. Comment on survivait. "Rien n'était de l'ordre de l'indicible dans ma famille, précise-t-il. Au contraire. C'était même devenu le grand sujet de conversation. Ce qui était dit dépassait l'entendement mais on entendait." Souterraine d'abord, la relation de l'enfant à ces récits devient consciente le jour où il comprend la signification des chiffres tatoués sur les poignets des êtres aimés. Connaissance impossible à partager sinon avec les copains "en proie aux mêmes questions, aux mêmes inquiétudes, aux mêmes névroses".

"Visualiser et apprivoiser le réel"

Calme et lucide comme à son habitude, Arthur Nauzyciel explique que, longtemps, dans sa famille, il a été hors de question de mettre les pieds en Pologne. Jamais. Mais en octobre dernier il y est allé avec ses parents. Il a visité les camps, vu les lieux de naissance familiaux. "Durant les semaines qui ont suivi ce voyage, dit-il, j'ai eu le sentiment violent que le monde se séparait en deux : ceux qui y étaient allés et les autres. Juifs ou pas. Cette sensation a disparu avec le temps. Mais c'est cet effacement qui m'a permis de comprendre ce que Yannick Haenel dit que Karski a vécu une fois sa mission accomplie : une conscience aiguë, non partagée, qui se délite dans le silence."

De retour de Varsovie, où il s'est confronté à l'immense vide hanté du ghetto qui n'existe plus, de retour d'Auschwitz où il a "entendu" les cris, Arthur Nauzyciel, comme le héros hanté deHiroshima mon amour, pourrait dire : "Je n'ai rien vu à Varsovie." En Pologne, il a mis les points sur les i de son histoire et revient avec une certitude vitale : "Je ne suis pas de ceux qui y étaient !" La vision concrète des lieux l'a libéré et arraché à la tentation du vertige. Car, "si tu restes dans l'imaginaire et dans tes visions douloureuses, tu es coincé, analyse-t-il. Alors que tu peux visualiser et apprivoiser le réel. J'ai vu à quel point il n'y a plus rien là-bas. Cela m'a libéré de beaucoup de choses et, surtout, j'ai pu partager cette expérience avec d'autres et en discuter." 

Sur le plateau du théâtre, "lieu idéal où faire parler les morts", Arthur Nauzyciel dit les mots de Jan Karski en toute fidélité au roman. Passeur à la suite de Yannick Haenel, il est lui aussi convaincu que "l'art, la littérature ou le théâtre peuvent réparer quelque chose dont le réel nous a laissés inconsolables". En hébreu, ce concept de réparation s'appelle tikkoun.
Jan Karski (Mon nom est une fiction), Opéra-Théâtre, Avignon (Vaucluse). Jusqu'au 16 juillet. A lire : Jan Karski, par Yannick Haenel (Folio).  


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