Konrad Kalejs veut échapper a son passé

Publié le par L'Humanité - Tristan de Bourbon

L'Humanitépublié le 10/01/2000 à 18h33 par Tristan de Bourbon

Un ancien militaire letton soupçonné de crimes contre l'humanité pendant la Seconde Guerre mondiale pourrait bien continuer à couler des jours tranquilles en Australie dont il est aujourd'hui citoyen.

L'AngKonrad Kalejsleterre est le troisième pays à expulser Kalejs, après les États-Unis et le Canada. Il est accusé d'avoir participé aux persécutions des juifs et des communistes à partir de 1941 au sein du commando Arajs, une milice supplétive des nazis.

Vendredi soir, quelques minutes après vingt heures, les quarante étudiants juifs qui manifestaient sur le tarmac de l'aéroport de Melbourne ont été écartés. L'avion de Konrad Kalejs peut atterrir. Expulsé de Grande Bretagne, cet ancien militaire letton, suspecté de crimes de guerre, se voit une fois de plus forcé de rentrer dans son pays d'adoption. Sa demande de visa déposée la veille auprès du Mexique lui a été refusée : l'Australie est le seul pays qui accepte de le recevoir.

Ce nouvel épisode de la vie de ce fuyard millionnaire débute à la fin de l'année dernière. Kim Skeen, une journaliste de la chaîne américaine ABC, se rend près de Melbourne, chez Konrad Kalejs. À son grand désappointement, l'appartement est vide. Elle engage alors un détective privé et apprend que Kalejs a vidé son compte bancaire australien, avant de fuir vers Londres. Elle s'embarque à son tour pour l'Angleterre et découvre rapidement l'ancien militaire dans le centre de retraités lettons de Rugby. Depuis deux ans, il coulait des jours paisibles, dans cette ville du Leicestershire, loin de son village australien où des manifestants continuent à taguer des croix gammées sur sa porte et attendent ses sorties pour lui crier leur colère.

Dès la fin de décembre, la journaliste alerte la presse. L'opinion publique britannique est scandalisée. Le citoyen australien doit alors renoncer à sa tranquillité : à l'instar d'Efraim Zuroff, le directeur du Centre Simon Wiesenthal, qui recherche les criminels de guerre nazis, tous réclament l'arrestation et le jugement de Konrad Kalejs. " Cet homme ne mérite pas de jouir de l'hospitalité imméritée du Royaume-Uni ", assure M. Zuroff.

Selon les enquêteurs, sa carrière de criminel contre l'humanité aurait débuté en juin 1941 alors que depuis six ans, le jeune Konrad faisait partie de l'Académie militaire lettone. Lorsqu'en juin 1941, les forces du IIIe Reich envahissent son pays, il rejoint une unité armée chargée de " poursuivre et de terroriser " les communistes et les autres adversaires de l'Allemagne. En juillet, toujours selon ces sources, il serait entré dans la police auxiliaire de sécurité lettonne. Plus connue sous le nom de commando Arajs, du nom de son chef, cette unité massacre au moins 30 000 juifs, communistes et gitans.

À la fin de la guerre, le militaire fuit son pays pour le Danemark, l'Allemagne, puis en 1950, il débarque une première fois en Australie. Sept ans plus tard, en 1957, il obtient la nationalité australienne et quitte presque immédiatement le pays pour les États-Unis. Il y reste plus de vingt-cinq ans et fait fortune dans l'immobilier. Mais, en 1984, son passé le rattrape. Le département de la Justice cherche à le faire arrêter et extrader : des preuves sur son passé venant d'être découvertes. Mais il parvient à fuir avec l'équivalent d'un million et demi de francs au Canada, puis revient en Australie. Jusqu'à sa découverte par la journaliste américaine, Kalejs passe quinze années entre les États-Unis, le Canada et l'Australie, au gré des expulsions et des permis temporaires. Avec de nombreux millions de dollars dans diverses banques. Malgré sa richesse, personne, côté britannique, ne veut aujourd'hui s'embarrasser d'un tel homme. Jack Straw, le ministre de l'Intérieur hésite, tergiverse. Les critiques contre l'immobilité des autorités anglaises se font de plus en plus pressantes. Selon le Dr Anthony Glees, qui a pris part plusieurs années durant à un programme relatif aux criminels de guerre réfugiés en Angleterre, Scotland Yard possède un dossier étoffé sur Kalejs : " Ce n'est donc ni au Canada, ni en Australie qu'il faut le juger, mais en Angleterre. On a l'impression que les autorités anglaises n'ont jamais rien entendu à propos de cet homme et que rien n'est connu de lui en Grande-Bretagne. Ceci est totalement faux. "

Le suspect résout lui-même le cas de conscience de Jack Straw lorsqu'il annonce son désir de retourner en Australie. Avant de déclarer que toutes ces accusations ne sont que " des mensonges et racontars ". " J'ai été traqué dans le monde entier pendant quinze ans, et maintenant, je veux qu'on me laisse tranquille ", proteste-t-il.

La ministre de la Justice australienne, Amanda Vanstone prévient alors que Konrad Kalejs sera reçu dans son pays comme n'importe quel citoyen australien : " L'attitude du gouvernement vis-à-vis de tous ses citoyens est qu'ils sont innocents jusqu'à ce que l'on ait prouvé leur culpabilité. " Son homologue chargé de l'Immigration, Philipp Ruddock, renchérit : " De simples présomptions ne suffisent pas pour accuser quelqu'un de crime. " C'est en effet là que la position des accusateurs de Kalejs est en difficulté. Selon la loi britannique, les documents ne sont pas suffisants pour déclarer quelqu'un coupable de crimes de guerre. Des témoignages oculaires sont nécessaires. Or, comme l'expliquent tous ceux qui poursuivent sans relâche les anciens criminels de guerre nazis, cinquante-cinq ans après la fin de la guerre, les témoins se font rares. Déclarer un suspect comme Kalejs coupable devient donc quasiment impossible.

Le gouvernement britannique profite de la prise de position australienne pour se débarrasser de son visiteur gênant. L'indignation est à son comble. Pour Jeremy Jones, le vice-président du Conseil des juifs d'Australie, cela constitue une farce sinistre : " Konrad Kalejs n'a jamais trouvé aucun intérêt à vivre en Australie, excepté que c'est un refuge pour échapper aux poursuites. " Mais rien ne peut plus être fait pour retenir le citoyen Kalejs en Angleterre. Vendredi soir, il a probablement retrouvé son appartement. Et ses portes barrées de croix gammées.

Publié dans Articles de Presse

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