L'Allemagne sous trois angles différents

Publié le par L'Express - Marc Rigler

L'Express publié le 07/03/2011 à 07:00 par Marc Riglet

Une superbe biographie du chancelier Bismarck, un ouvrage sur le nazisme et un autre sur la politique allemande d'aujourd'hui donnent un éclairage sur notre voisin d'outre-Rhin.

BismarckNous faisons bien de nous intéresser à l'Allemagne. Il y a longtemps déjà, elle s'est faite sur notre défaite. Avant-hier, elle produisit la pire entreprise que l'on ait jamais conçue contre l'humanité. Hier, elle fut, moins par vertu que par nécessité, la bonne élève d'une Europe faisant du doux commerce sa panacée. Aujourd'hui, nous ne savons plus très bien ce qu'elle est. Demain, elle sera toujours là.

Nous faisons bien de nous intéresser à l'Allemagne ne serait-ce que pour tenter d'équivaloir l'intérêt qu'elle nous porte. Mélange de fascination et de mépris. Fascination pour notre supposé art de vivre, mépris pour notre frivolité. "La Grande Nation", comme nos voisins nous désignent, s'entend ironiquement. Et le dicton, comme le best-seller de l'entre-deux-guerres qui le prend pour titre, "Heureux comme Dieu en France", dit moins l'admiration que l'envie. Lourd contentieux, en tout cas, que celui de l'Allemagne à notre endroit dès lors qu'une bonne part de notre histoire fut occupée à lui faire des misères. Traités de Westphalie qui gèlent sa dispersion, guerre de Sept Ans qui ravage le Palatinat, enterrement du Saint Empire en 1806, humiliation de la Prusse à Iéna, traité de Versailles que Jacques Bainville trouvait encore trop "doux", préférence finalement marquée pour une Allemagne divisée plutôt qu'unie culminant, après 1945, dans la jolie formule de François Mauriac : "J'aime tellement l'Allemagne que je préfère qu'il y en ait deux." On comprend que l'intérêt que nos voisins nous portent puisse être nourri de quelque ressentiment !

Une idée fixe : la gloire de la Prusse dans l'unité allemande

Et nous, si nous nous intéressons à l'Allemagne, quelques ouvrages permettent d'en explorer l'histoire d'hier comme les états d'âme d'aujourd'hui. Une bonne et solide biographie de Bismarck ouvre le ban. Germaniste distingué, Jean-Paul Bled est à son affaire. Il connaît bien son Allemagne dans sa version viennoise comme dans sa version prussienne. Après une biographie de l'adversaire fieffé de Napoléon que fut la reine Louise de Prusse, après une Histoire de la Prusse, un Bismarck, dont il avait déjà proposé une version (Alvik, 2005), s'imposait. L'homme est un géant, au propre comme au figuré. Son oeuvre, l'unité de l'Allemagne et son installation dans le concert européen comme grande puissance, pourrait être, à elle seule, mémorable.

Mais c'est peut-être plus encore son modus operandi qui force l'admiration. Voilà bien, en effet, l'homme qui incarne ce que l'on désigne précisément par un mot allemand : la "Realpolitik". Pas de beaux principes, pas d'idées générales, aucune valeur qui découle de son milieu - l'aristocratie prussienne la plus réactionnaire qui soit -, rien qu'une idée fixe : la gloire de la Prusse dans l'unité allemande. Face à cette volonté, la confusion autrichienne, l'insouciance anglaise et la légèreté française pèseront peu. Ce grand fauve politique avait de surcroît une originalité. Il n'était pas duplice. Il avait annoncé sans fard que l'unité allemande se ferait, sous son égide, "par le fer et par le sang". Un Sadowa et un Sedan plus tard, la promesse était honorée. 

Jean-Paul Bled rend très bien tout cela comme il expose avec clarté les combats du Chancelier pour asseoir l'autorité de son souverain dans cette Allemagne nouvelle. Le "Kulturkampf" qui fait plier le catholicisme rétif à la domination de l'Allemagne protestante. Le protectionnisme économique qui, contre la vulgate libérale, permet à l'Allemagne de rattraper son retard industriel, les lois sociales dont il espère qu'elles ruineront l'ascension du socialisme honni. Un régime parlementaire en trompe-l'oeil qui lui permet de tenir les rênes serrées à des forces politiques impatientes. Mais la qualité la plus impressionnante de Bismarck et, d'une certaine manière la plus inattendue, c'est sa... modération. Car, son oeuvre accomplie, il ne sera saisi d'aucun ubris. L'Allemagne qu'il a unifiée est, selon ses termes, une "Allemagne saturée". Aussi bien, Jean-Paul Bled est-il fondé à conclure que Bismarck ne saurait être revendiqué ni par le pangermanisme de Guillaume II, ni a fortiori par la folie meurtrière du national-socialisme.

Le nazisme, c'est le sujet du livre brillant, provocateur et, finalement, insupportable de Fabrice Bouthillon. Il faut d'abord pourtant lui rendre cette grâce : l'auteur sait écrire et son érudition est peu commune. Le point de départ de cette histoire, qualifiée étrangement de "théologique", est que la matrice du national-socialisme est à chercher du côté de la Révolution française. Dans la droite ligne de ces critiques réactionnaires, tels Edmund Burke ou Joseph de Maistre, l'auteur voit dans la Révolution française la cause de tous nos maux. Avec son invention du couple diabolique que forment la droite et la gauche, la division s'installe dans les affaires des hommes. L'ordre naturel des choses étant ainsi bouleversé, les humains en sont réduits à tenter de trouver au centre les conditions de leur salut. Le centre étant, si l'on a bien compris l'auteur, la tentative de réduction de la gauche et de la droite, soit par la réunion des milieux, soit par l'addition des extrêmes.

Cette insolite grille de lecture fait merveille lorsqu'il s'agit de lire l'histoire Bismarckienne de l'unité allemande. Fabrice Bouthillon est, en effet, impressionnant de virtuosité lorsqu'il montre comment on peut être, à la fois, junker et révolutionnaire, adversaire irréductible du socialisme et inventeur de la sécurité sociale, comment on peut accorder le suffrage universel et tenir en laisse le régime parlementaire. Eclaire-t-on cependant ce savoir-faire en le nommant centriste ? Pourquoi pas. Appliquer ce schéma au nazisme est déjà moins amusant. Déduire, de ce que le nationalisme étant de droite, et le socialisme, de gauche, que le national-socialisme est un centrisme par addition des extrêmes pourrait n'être qu'une pitrerie. Mais en conclure, page 189, que "le nazisme est un humanisme", et que son utopie d'un monde meilleur est "typique de la gauche", cela est non seulement absurde, c'est proprement indécent.

Pour s'en remettre, on conseillera la lecture de Qui sont les Allemands ? de Jean-Louis de la Vaissière. L'Allemagne d'aujourd'hui pourrait bien retrouver les tourments de celle d'hier. Divisée, elle avait vécu comme en sourdine. Réunifiée, elle aspire légitimement à tenir son rang dans le concert des puissances. Le géant économique n'est plus un nain politique. Mais le terme de l'expiation de son si lourd passé est-il arrivé ? Et peut-elle surmonter ses problèmes d'identité sans retomber dans ses démons identitaires ? Les réponses sont à venir mais les questions sont, avec lucidité et empathie, excellemment posées. 

Publié dans Articles de Presse

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