L'approche du sésastre

Publié le par Roger Cousin

JournalValeurs Actuelles publié le 13/05/2010

10 mai 1940. L’attaque allemande dans les Ardennes ne surprend que ceux qui veulent être surpris. « Faire la guerre prochaine avec les procédés de la dernière, quelle utopie ! Les improvisations géniales sur le champ de bataille ne sont que le résultat des méditations antérieures », disait Foch en 1920.  

L'approche du sésastreAu lendemain de la défaite de 1870, un journal britannique titrait : « Finis Galliæ », et le général Grant, président des États-Unis, adressait à Bismarck un télégramme de félicitations. L’Alle­magne tenait sa revanche du traité de Westphalie, voire du traité de Verdun !

La proclamation de l’Empire allemand dans la galerie des Glaces de Versailles poussa les Allemands au comble de l’arrogance. Près de cinquante ans plus tard, eut lieu au même endroit la conclusion d’un autre traité, qui rendait à la France ce qu’on lui avait pris et prescrivait des dommages de guerre qui étaient certes accablants, mais ­l’étaient-ils plus que ceux que l’Allemagne nous avait imposés après la défaite de 1870 ?

Le comportement des peuples est-il inscrit dans l’Histoire ? Dans l’ouvrage consacré en 1911 par Camille Jullian à Vercingétorix, on lit ceci de prémonitoire : « Au temps de l’empereur Vespasien, le légat Cerialis faisait en ces ­termes l’apologie de l’œuvre romaine : “Sans nous, la Gaule était impuissante contre les Germains : elle est la terre favorite de leurs convoitises éternelles ; mais ses divisions l’ont toujours empêchée de se protéger contre eux.” »

Le légat Cerialis semble bien décrire le destin de la France d’après la Grande Guerre, à ceci près que l’Amérique, qui commençait à se prendre pour la Nouvelle Rome, tarda à remplir la mission qu’elle revendiquait.

À Versailles, en 1919, nous ne nous sommes pas fait rouler par les Allemands, mais par nos alliés. C’est de cette trahison que les Allemands tirèrent tant d’habileté à se soustraire à leurs engagements. La saignée de 1914-1918 avait vidé la France de toute énergie. Après une exaltation patriotique sans précédent, on se vautra dans un angélisme et un pacifisme irrespon­sables. La IIIe République s’abîmait dans les divisions partisanes. Alors que les Allemands étaient à la pointe des conquêtes sociales, la république radicale demeurait obnubilée par une “laïcité” qui lui tenait lieu de progressisme et se gardait de toucher au système social.

Personne ne vit rien venir. Nos amis anglais étaient plus préoccupés d’“équilibre européen” que de faire fructifier l’Entente cordiale, et concluaient en 1935, en contradiction avec le traité de Versailles, un traité naval permettant aux Allemands d’augmenter leur tonnage. Quant aux États-Unis, arrivés tardivement sur le champ de bataille, leur président, Woodrow Wilson, nous imposa ses “quatorze points”. Le Congrès, où il n’avait plus de majorité, rejettera en 1920 le traité dont ils étaient garants. La France se trouva ainsi à découvert.

L’incompétence des “vieux chefs” se manifeste jusqu’au désastre final

L’isolement de la France est complet. Il n’est pas jusqu’à la Belgique qui ne dénonce en 1936 le traité d’alliance conclu avec nous en 1920. Le roi Léopold III, qui se sent proche des “régimes forts”, proclame la neutralité de son pays ; il y est incité par notre absence de réaction à l’occupation par les Allemands de la rive gauche du Rhin qui était démilitarisée : « Il aurait alors suffi aux Français d’entrer immédiatement en Allemagne, même avec des effectifs réduits. Les Allemands avaient l’ordre de reculer. C’en était fini de Hitler » (Jacques Bourdu). Cette dérobade aura les plus graves conséquences, aucun plan n’organisant l’appui de la France lorsque le IIIe Reich violera la neutralité de la Belgique et obtiendra la capitulation du roi.

D’autre part, l’incompétence que nos “vieux chefs” (Pétain, Weygand) manifesteront pendant la “drôle de guerre” et après, jusqu’au désastre final, ne date pas du déclenchement des hostilités. Ceux de nos généraux ou hommes politiques qui avaient préconisé une révision de notre stratégie ne furent pas écoutés : « Dès 1923, le général Estienne avait pressenti le mode futur d’emploi des chars. Le colonel de Gaulle, dans son ouvrage Vers l’armée de mé­tier, paru en 1934, exposait les possibilités stratégiques et l’effet de rupture des chars groupés en une masse cuirassée. En mars 1935, Paul Reynaud, devant la Chambre des députés, avait défendu la nécessité d’un corps cuirassé. En vain » (Bourdu).

Ce n’est pas la peine que Weygand ait été le second de Foch pour en avoir si peu retenu les leçons : « Faire la guerre prochaine avec les procédés de la dernière, quelle utopie ! Il faudra que le chef d’alors improvise des solutions nouvelles… Les improvisations géniales sur le champ de bataille ne sont que le résultat des méditations antérieures », disait Foch en 1920. Dès la signature du traité de paix, celui-ci avait déclaré qu’il ne s’agissait que d’un armistice de vingt ans. On connaît les prédictions de Keynes et de Bainville, ce dernier définissant le traité comme établissant « une paix trop douce pour ce qu’elle a de dur ».

À l’issue de la Grande Guerre, la France était réputée avoir la première armée du monde ; sa flotte sera en quatrième position mondiale à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Dès lors, le gouvernement britannique n’aura de cesse de nous rogner les ailes ; son aveuglement lui coû­tera cher à lui-même, sans parler des tendances pacifistes, voire proallemandes, qui, autour de Chamber­lain et d’Édouard VIII, s’y manifestaient autant que chez nous et triompheront à Munich. Cependant, les responsabilités de Lloyd George et de Woodrow Wilson ne doivent pas occulter celles de Clemenceau. L’admirable Père la Victoire ne sut pas être le père de la paix. Il n’anticipa en rien ce qui allait résulter d’une Allemagne conservant toutes ses capacités po­litiques tandis qu’on organisait ­sciemment, pour des raisons idéologiques méprisables, l’écla­tement de l’Empire austro-hongrois, alors que sa survie, seule, aurait pu contenir les ambitions de l’Allemagne hitlérienne en Europe centrale.

De 1925 à 1930, la politique d’Aristide Briand visera à un rapprochement, voire à une réconciliation, avec l’Allemagne, mais cette politique ne put venir à bout du ressentiment de cette dernière. En 1928, le pacte Briand-Kellogg proclamait la guerre “hors la loi”. Une illusion qui permettait aux Allemands de gagner du temps. Paul Reynaud déclarera avec raison : « Nous avons une politique étrangère offensive et une politique militaire défensive ; il faut changer soit notre politique, soit notre armée. » Plus tard, la po­litique du Front populaire conduira la France à cette « peur de créer » que stigmatisera Al­fred Sauvy : « Nous sommes en décembre 1936 ; Hitler vient d’occuper la Rhénanie et arme toutes les forces de son pays, sans cacher ni dissimuler ses objectifs. Que fait la France à ce moment ? Elle décide de travailler moins, de produire moins. La production est en reprise depuis la dévaluation… Cette reprise est brisée net par l’introduction brutale, irréfléchie, de la se­maine de 40 heures. »

Nos deux “grands hommes” de l’épo­que sont Daladier, l’homme de Mu­nich, coiffé du général Gamelin qu’il défendra jusqu’à la fin, et Reynaud, qui lui succède à la tête du gouvernement le 22 mars 1940. Le paradoxe de Paul Reynaud, acquis aux idées du colonel De Gaulle, est de maintenir Daladier au ministère de la Défense, qu’il oc­cupe depuis 1936, puis de recourir, abusé par leur prestige, aux deux “vieux chefs” qui n’auront de cesse de nous conduire à un armistice qui fut une capitulation.

Pourtant, « au sein des élites politiques et militaires, le maréchal Pétain a toujours au fond été contesté. Poincaré, Clemenceau, d’autres encore ont souvent évoqué son pessimisme naturel, voire son défaitisme » (selon Éric Roussel). Son rôle comme inspirateur et conseiller des gouvernements successifs, puis comme ministre de la Guerre en 1934, confine à l’aveuglement : « Les forêts des Ardennes sont impénétrables, déclare-t-il. Il suffit d’en protéger les flancs par des blockhaus. Comme ce front n’aurait pas de profondeur, l’ennemi ne pourrait s’y engager. S’il s’y engageait, on le repincerait à la sortie. Donc ce secteur n’est pas dangereux. » Quant au rôle de l’aviation, le Maréchal ajoute : « L’action directe des ­forces aériennes dans la bataille est illusoire. » Or, c’est par une offensive surprise à travers les Ardennes que la majeure partie des panzers, appuyée par l’aviation, percera notre front réputé invincible. Il ne restait plus qu’à franchir la Meuse, dont Gamelin avait dit qu’elle ne l’intéressait pas.

Les 9 et 10 mai, vont se produire deux événements politiques dont les effets seront contradictoires. Paul Reynaud démissionne le 9 et Neville Chamberlain le 10. Celui-ci est aussitôt remplacé par Churchill, tandis que, au vu de la soudaine offensive allemande, Reynaud suspend sa dé-cision. Dans un ouvrage paru à ­Londres en 1941, le journaliste Élie Bois écrira : « M. Reynaud aura ­l’énergie des mots, M. Baudouin celle de la volonté. M. Baudouin saura, à la minute psychologique, arracher à M. Reynaud exténué une décision que M. Reynaud aura auparavant combattue et écartée. »

C’est ce même Baudouin, fu­tur ministre des Affaires étrangères de Pétain, que Reynaud fait entrer au Conseil de guerre ainsi que le colonel Paul de Villelume, qui ne croit plus au succès de nos armes. Claude Quétel écrit dans son histoire de la défaite : « Les contemporains ne voient à ce choix qu’une explication : Baudouin est le protégé d’Hélène de Portes, la maîtresse en titre du président. Pertinax [André Giraud] définit ainsi cette influence qui fut catastrophique : ‘‘Elle gouvernait Reynaud dans les affaires publiques.” Or Hélène de Portes est une défaitiste affichée. » Ce qui fait dire à Max Gallo : « Ainsi, alors que la tragédie menace, que la barbarie déferle déjà à l’est de l’Europe, c’est un vaudeville qui se joue à Paris dans les palais gouvernementaux. »

Pétain voudra effacer les fautes de l’état-major en accablant « l’esprit de jouissance qui l’a emporté sur l’esprit de sacrifice ». Pourtant, les erreurs d’appréciation de nos “vieux chefs”, qu’ils vont réitérer en se persuadant que l’Angleterre est perdue, n’ont rien à voir avec l’esprit de jouissance qui, il est vrai, n’a pas trempé le moral des politiciens : à se renvoyer leurs res­ponsabilités partagées, à tricher avec le mot honneur, non seulement nos “élites” se trompaient d’époque, mais elles nous précipitaient dans la défaite et le déshonneur. Philippe de Saint Robert

LivreÀ lire

  • L’Armistice de 1940, de Jacques Bourdu, François-Xavier de Guibert, 230 pages, 20 €.
  • L’Impardonnable Défaite, 1918-1940, de Claude Quétel, Jean-Claude Lattès, 450 pages, 20 €.
  • Le Naufrage, d’Éric Roussel,  Gallimard, coll. “Les Journées qui ont fait la France”, 272 pages, 19 €.
  • 1940, de l’abîme à l’espérance, de Max Gallo, XO éditions, 400 pages, 19,90 €.


Publié dans Articles de Presse

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article