L'arithmétique économique ne peut rien contre une antique douleur

Publié le par L'Express - Ariel Wizman

L'Express publié le 12/11/2011 à 10:00 par Ariel Wizman

En 1941, Manolis Glezos décrocha le drapeau nazi qui flottait sur l'Acropole. Comme lui, des millions de Grecs se souviennent d'un passif douloureux avec l'Allemagne. La chronique d'Ariel Wizman.

Il s'appelle Manolis Glezos. Il a 89 ans et, il y a soixante-dix ans, dans la nuit du 30 au 31 mai 1941, il a réalisé un geste historique dont le souvenir vaut bien ceux d'autres résistants, qui firent naître, après-guerre, l'idéal d'une certaine Europe. Manolis Glezos décrocha le drapeau nazi qui flottait sur l'Acropole, déjouant la malédiction lancée par Adolf Hitler dans Mein Kampf: "Un règne de mille ans pour une civilisation qui allierait l'hellénisme et le germanisme". 

Comme lui, des millions de Grecs se souviennent d'un passif douloureux avec l'Allemagne. 

La meurtrière occupation de la Grèce par les troupes allemandes, italiennes et bulgares dura d'avril 1941 à octobre 1944. L'expression "horreur économique" s'y applique parfaitement: réquisition des récoltes, de la capacité de production industrielle, expropriation systématique au profit de l'Axe: 300 000 morts à cause de la famine (de 1940 à 1944, le prix du pain passe de 10 drachmes à 34 milliards de drachmes!), auxquels il faut ajouter 100 000 morts par la répression de la résistance ainsi que la destruction quasi totale (60 000 âmes) de la communauté juive grecque (jusqu'à 91% pour Salonique). Et la Grèce, pendant cette période d'humiliation barbare, fut contrainte de prêter à l'Allemagne 476 millions de reichsmarks de l'époque.

C'est du pillage par l'Axe entre 1941 et 1944, que la Grèce dut se remettre

Glezos ManolisBégaiement de l'Histoire, pendant cette période, le Premier ministre du gouvernement grec en exil au Caire, qui sera chef du gouvernement d'union nationale à la Libération, s'appelait... Georges Papandréou. Il était le grand-père de l'actuel chef du gouvernement.

Si l'Allemagne a achevé en 2010 de régler ses réparations de guerre pour le conflit 1914-1918, elle n'a pas commencé à payer celles liées à ces années de souffrances humaines et économiques, alors que l'Italie et la Bulgarie s'en sont acquittées. Ces dettes ont été fixées, par un traité international de 1953, à 41 milliards de dollars de l'époque, pour la seule Allemagne de l'Ouest. Il faut y ajouter le remboursement de l'emprunt forcé et de ses intérêts. Outre 115 millions de Deutschmarks versés en 1960, ces sommes étaient dues par l'Allemagne à échéance de sa réunification, réalisée en 1990. Rien n'a été payé. Ce qui a fait dire à Albrecht Ritschl, professeur d'économie à la London School of Economics, dans le Spiegel, que "l'Allemagne est le plus grand responsable de la dette du xxe siècle". 

Objecter que ces dettes sont aussi dérisoires que les emprunts russes serait considérer comme anecdotiques leurs circonstances. On ne saurait assigner Angela Merkel et son pays, dont le travail de mémoire fut remarquable, au tribunal d'une Histoire dont ils ne sont que les héritiers. Mais ce terrible legs a laissé bien des traces de la Macédoine à Corfou et de Salonique à Athènes. 

Qui pourrait nier que c'est du pillage et de l'esclavage par l'Axe que la Grèce dut se remettre depuis 1945? Et qui reprochera aux Grecs, à l'heure de voir leurs retraites massacrées et leur chômage culminer, de faire resurgir une antique douleur, un ressentiment lancinant, auxquels, définitivement, l'arithmétique économique du IIIe millénaire ne sait en rien rendre justice? 


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