L'énigme Mitterrand

Publié le par Le Point par Edith Boccara

Cinquante années de vie politique, quatorze années passées au sommet de l'Etat n'auront pas permis de percer le mystère Mitterrand. Un mystère que, sous couvert de dire la vérité, il a souvent lui-même épaissi. « L'Histoire jugera », répétait-il sans cesse. Les Français, unanimes, comme le montre le sondage Ipsos-France 2-« Le Point », n'ont, eux, voulu retenir que l'oeuvre du « grand homme d'Etat » - reconnue aussi par ses pairs du monde entier, réunis jeudi à Notre-Dame pour un dernier hommage. L'énigme Mitterrand demeure ; l'Histoire, dans laquelle il est désormais entré, permettra peut-être un jour de lever quelques voiles.

L'énigme Mitterrand

Comment François Mitterrand regarderait-il cette sanctification généralisée, cette apothéose dorée ? Il sut être lui-même un adversaire sans trêve, ne renonçant jamais tout à fait à ses combats. Ainsi quand il jugeait, récemment encore, le général de Gaulle : « De Gaulle a joué un rôle immense dans notre histoire. Cela ne me conduit pas à prendre l'attitude d'une oraison perpétuelle. Il y a des professionnels de la chose. » Mitterrand eut, à l'inverse, des ennemis sans répit, qui, naguère, se reconnaissaient même dans une manière sèche de prononcer son nom : « Mitrand ».

Or, depuis sa mort, lundi, dans les bureaux sans âme qui lui servaient aussi d'appartement près du Champ-de-Mars, l'ancien Président est soudain unanimement vénéré. Etrange consensus imposé d'abord par son successeur, Jacques Chirac, et cela au nom d'une « certaine idée de la France », exclusivité gaullienne invoquée par le président de l'Assemblée, Philippe Séguin, pour honorer la mémoire de Mitterrand.

« De mon vivant, on dira du mal de moi «, confie-t-il à Laure Adler (1) en avril 1994, alors que le suicide de son ami François de Grossouvre jette une nouvelle fois le noir sur l'Elysée. « De mon vivant... » Mitterrand pensait aussi qu'il se trouverait bien un historien - mais plus tard - pour le réhabiliter. Une ferveur typiquement française, aujourd'hui, oublie les énigmes d'un destin. La mort, toujours, impose ses retenues, ses conventions, ses parenthèses. Quand le cortège des thuriféraires hypocrites, des amis orphelins et des anonymes bouleversés se sera retiré, l'Histoire, en effet, tranchera.

La fin d'une époque, l'accouchement d'une autre ? L'homme de plusieurs générations, en tout cas. Celle de l'avant-guerre, la sienne ; celle qui grandit sous son règne : la « génération Mitterrand », un slogan au début, mais, au moment du deuil, une vraie « parentèle » ; une génération politique de gauche et de droite, enfin, qu'il imprègne, au pouvoir, de ses méthodes pour le meilleur et le pire : fascination pour un esthétisme qui s'est tari, qui fait lire Chardonne et applaudir les Rita Mitsouko ; conviction que la vie permet tout, « l'infidélité en amour, la fidélité en amitié » (Françoise Giroud), les flirts avec toutes les aventures de la politique, sans que les explications soient nécessaires. Mitterrand est toujours une énigme malgré l'ordonnancement rigoureux de sa vie et « le désir de la dominer jusqu'à tout sacrifier à cette domination », comme l'écrivait François Mauriac, en 1959 déjà. C'est André Rousselet, son ami depuis les années 50 et son exécuteur testamentaire, qui comparait Mitterrand à ces cabinets Renaissance dont nul ne peut compter tous les compartiments. François Mitterrand est parti avec ses tiroirs secrets.

Et ce n'est pas parce qu'à mesure que le temps s'évaporait il donnait le sentiment de vouloir être son propre biographe que la construction se simplifiait. Au contraire : sous couvert de dire sa vérité, il a bien souvent épaissi ses mystères. Parce que sa vie personnelle, ses émotions privées ont débordé l'homme d'Etat, donnant ce mélange de distance - un comportement monarchique dans les ors de la République - et de proximité - l'écoute patiente pour ses interlocuteurs, les rires à la table des restaurants qu'il fréquenta jusqu'au bout.

Que savait-on de De Gaulle sinon qu'il avait, un jour de juin 1940, épousé la France et qu'il faisait des réussites interminables dans le froid de La Boisserie ? Quelques bons mots ; des lectures... La personne s'était diluée dans le personnage historique. Chez ses successeurs - Georges Pompidou, Valéry Giscard d'Estaing - les goûts et les sentiments colorent l'image publique. Avec François Mitterrand tout se mêle. La France marmoréenne est devenue quotidienne. Il en a même fait le témoin de sa longue maladie. Le deuil a des côtés intimes. Même ce passage vers l'au-delà, cette lente introspection d'un agnostique-mystique sur la religion, « cet ensemble de mystères » qui furent la trame des conversations de l'ancien Président avec le philosophe Jean Guitton.

Le long cheminement vers la mort obéit à un long rite organisé dans ses moindres détails et dont les Français peuvent soupçonner la complexité. Les dernières promenades de « deux cents mètres » pour celui qui fut si longtemps un grand marcheur. « Deux heures de vie par jour », confiait-il en novembre.

Et enfin ce dernier Noël au bord du Nil, dans la lumière douce de l'Egypte, qu'il passe, épuisé, avec sa fille Mazarine et la mère de celle-ci, Anne Pingeot. Mais aussi un nouvel an traditionnel à Latche avec sa femme, Danielle, ses fils et des proches : Henri Emmanuelli, Jack Lang... Puis le retour dans l'appartement nu de l'avenue Frédéric-Le Play, les rideaux qui ne s'ouvrent plus pendant le week-end. Et après la procession des adieux, l'inhumation dans le caveau familial de Jarnac. Seul. Alors qu'en septembre Danielle Mitterrand confirmait sur Europe 1 que François Mitterrand et elle-même désiraient être enterrés sur le mont Beuvray. « Une affaire entre lui et moi », répliquerait-elle sans doute, comme elle le fit quand un journaliste prononça devant elle le nom de Mazarine, qui, jeudi matin, est arrivée vers 7 h 30 avenue Frédéric-Le Play, en même temps que sa mère, juste après Danielle Mitterrand et ses enfants.

La maladie dévoilée pourtant, à peine s'est-il éteint, nourrit aussi une nouvelle polémique. A-t-il ou non caché que le cancer l'avait en fait assailli dès les premiers mois de son premier septennat ? Il avait lui-même souhaité la transparence en faisant publier un bulletin de santé semestriel. En 1981, la rumeur persistante courait les milieux médicaux, et alimentait la polémique : dans les congrès de la droite, on n'imaginait pas que Mitterrand pût envisager un jour de briguer un second septennat !

Six médecins en concurrence

En janvier 1995, l'ancien Président s'était longuement entretenu avec Jacques Chirac du bien-fondé de choisir la transparence : « Je ne sais pas ce qui est mauvais dans ce genre de choses. Le silence ? Je ne sais pas. La publicité ? Elle n'est pas agréable. » (2) Et lorsque la maladie redoubla ses assauts et qu'on eut appris que le Président, opéré en septembre 1992 à l'hôpital Cochin, souffrait d'un cancer de la prostate, il n'eut de cesse, comme toujours, de brouiller le jeu mortel. Sa chambre aurait pu se transformer en une sorte de congrès de Rennes médical ! Diviser pour réduire le mal. Il mit jusqu'à six médecins en concurrence. Les docteurs Gubler, son médecin de famille, et Kalfon, son médecin militaire, durent céder le pas devant l'homéopathe Philippe de Kuyper et surtout devant Jean-Pierre Tarot, médecin monté de Flers à Paris, il y a plusieurs années, pour se spécialiser dans le traitement de la douleur. François Mitterrand le voulait sans cesse près de lui, à l'Elysée, dans ses voyages, au bout du téléphone.

Mitterrand eut la tentation de tous les traitements, de toutes les décoctions, y compris des prescriptions illégales de l'étrange professeur Beljanski (voir Le Point no 1209). Besoin d'aide face à la mort et bravade. Avant de quitter l'hôpital, en 1994, il contait à son médecin l'histoire d'un de ses amis qui, trois jours avant sa mort, lui avait confié : « Je crois que je vais gagner. Je serai là l'an prochain », avant d'ajouter lui-même : « Mon problème, c'est que je ne sais pas comment j'utiliserai mon temps dans les années qui suivront mon départ de l'Elysée. »

Conjurer le sort. Toute la dernière cohabitation a été marquée par la lutte de François Mitterrand contre la maladie. D'abord dans la relation du Président et du Premier ministre : traumatisé par l'agonie de Georges Pompidou dont il fut le principal témoin à l'Elysée, Edouard Balladur a toujours souhaité que François Mitterrand puisse finir son septennat dignement. Mais, en même temps, les spéculations sur son état influencent de façon peut-être décisive le comportement des balladuriens. Dès décembre 1993, tel observe que le chef de l'Etat parle de lui-même « au passé ». Chaque conseil des ministres est l'occasion de scruter son visage, l'hésitation de ses gestes, un léger malaise. En août 1994, un ministre rapporte une confidence du Président : « Le terme de ma maladie me conduit jusqu'à la présidentielle. Mais pas longtemps après. » Pourtant, à l'automne, qui de ceux qui le voient souffrir l'imaginent tenant jusqu'à l'élection ? Dans les calculs des balladuriens, l'état du Président devient une donnée politique. Beaucoup croient à une accélération du dénouement qui profiterait à leur candidat. Ainsi, même le drame personnel renforce l'ultime jeu politique de François Mitterrand. Et il le sait. « Le goût de vivre est le meilleur élément du combat. Et cela, j'en suis seul juge », dit-il.

La main de De Gaulle fut trop molle

Depuis quand a-t-il institutionnalisé ses contradictions ? Depuis quand les laisse-t-il se diluer dans le temps ou dans l'esprit des autres ? Est-il trop romanesque d'imaginer que, si le général de Gaulle l'avait considéré autrement, lors de leur entrevue, à la villa des Glycines, à Alger, en 1943, il en eût été changé ? « S'il vous avait proposé quelque chose, qu'auriez-vous fait ? » lui a demandé Georges-Marc Benamou, qui fut ces derniers mois son confident pour un livre, des « Mémoires inachevés » qui paraîtront à la fin du mois chez Odile Jacob. « J'aurais accepté », lui a répondu François Mitterrand. Au lieu de cela, le souvenir d'une main « molle » et le double mépris pour toujours.

« Jeune, infiniment sensible et peut-être humilié, il était prêt pour l'ambition », écrivait Barrès. Le petit provincial hypersensible de Saintonge s'est vite durci. Toujours il mélangera émotivité et dureté, curiosité pour les autres et égoïsme. Il voudra que rien ni personne ne s'impose vraiment à lui. Dès lors, il peut tout comprendre, tout justifier.

Alors qu'il est sans doute encore trop tôt pour assener aux Français une histoire de la dernière guerre qu'ils ont été soulagés de voir enluminée par de Gaulle, Mitterrand met ainsi à plat son passé en répondant aux questions de Pierre Péan. Vichy, la Résistance : « Une jeunesse française ». Mitterrand s'identifie aux hésitations, aux compromis. « Il faut se replacer dans l'époque », avoue-t-il, toujours pour justifier, notamment, sa relation avec le secrétaire général de la police à Vichy, René Bousquet. Il affirme que son comportement dans la Résistance intérieure valait celui de beaucoup d'autres. Des sinuosités qui, cependant, ne « passent pas ». Mais jamais il n'exprime le regret de ne pas avoir eu la fulgurance de réaction de De Gaulle.

Après la guerre, François Mitterrand n'exprime pas de passion pour la politique. En juillet 1945, il écrit à son ami Georges Dayan : « J'adhérerais bien à la SFIO, mais le parti rassemble tant de vieilles cloches ! Les communistes m'embêtent. Les autres sont des jean-foutre. Reste l'inconnu. On verra bien ! » Mitterrand n'était encore que ce « danseur de tango » qui sera à l'aise dans les méandres de la IVe République : onze fois ministre. Il aurait dû être un homme fini. L'aventure se dessine alors. En 1958, il confie à Roland Dumas, dont on attend les Mémoires (en préparation), que de Gaulle va reprendre le pouvoir mais que, dans dix ans, il faudra songer à le conquérir et « à préparer notre mort ». Mitterrand toujours marquera la permanence du temps mais ne cessera d'improviser, pour s'adapter à ses mouvements.

« On dit de moi que je suis opportuniste, malin, confiait-il le 14 décembre 1994, tandis que Le Nouvel Economiste lui remettait le prix de l'Homme politique de l'année. Or, pendant vingt-quatre ans, entre 1957 et 1981, je suis resté complètement en dehors du pouvoir. (...) Et c'est pendant ce temps-là que j'ai contribué à rassembler la gauche. » Cette gauche à laquelle il n'appartient pas mais qui s'est reconnue en lui. Malgré les échecs : en 1968, Mitterrand, pour vouloir accaparer trop vite un mouvement qui lui est étranger, est mort politiquement. En 1978, la gauche unie perd les élections législatives. Lorsque, dans l'hiver 1979, place du Palais-Bourbon, le premier secrétaire du PS reçoit les journalistes, assidûment chaque semaine, les rangs sont clairsemés. Un vieux monsieur raconte ses batailles. Mais Mitterrand « voulait ». Plus que tous les autres. « Un homme qui aura passé un demi-siècle dans la vie politique, s'il a une passion, c'est celle-là, la politique, ce n'est pas une autre », affirmera-t-il encore.

Le pouvoir alourdira le mystère, puisque pour le Président rien, en dehors de sa conviction européenne, n'est indiscutable. Même pas le bonheur au moment de l'élection : « J'avais peut-être mal aux dents. Qui sait ? », laisse-t-il tomber, laconique, devant Elie Wiesel (3). Cheminement de combattant cynique. Ou seulement, comme il l'affirme, l'observation d'une France et de ses évidences, qui pour Mitterrand ne changent guère, alors que le même homme assure qu'il veut « changer la vie ».

François Mitterrand professera un mépris souverain pour « l'argent qui salit et qui corrompt », pendant que grossiront sous son règne les fortunes mirobolantes, celle d'un Bernard Tapie qui le séduit comme tous ceux qui, voyous, grandes gueules ou marginaux de leur milieu, ne ressemblent pas aux autres. L'Elysée, surtout après 1988, est éclaboussé plusieurs fois par les affaires, tandis que la société devient plus intolérante aux pratiques, que l'on disait classiques, du pouvoir. Ingérence, détournements, fausses factures... Le Président jugera toutes ces affaires « condamnables », mais affirmera qu'il en est loin. « N'allez pas me sortir Pechiney, Pelat. Je n'ai rien à voir avec cela. Il se trouve que j'ai connu un homme qu'on a accusé de spéculation. Je suis étonné de ne pas en avoir connu davantage » (4).

Quand Edouard Balladur devient Premier ministre en 1993, il juge le président de la République « cuirassé d'indifférence ». Depuis près de cinquante ans, la vie politique, c'est vrai, l'a « blindé ». « Quand il ne peut rien, alors il ne s'en occupe pas », assure Jacques Attali. Mais cette lucidité froide tolère les faiblesses qui désoleront certains de ses amis de gauche. La France telle qu'elle est - toujours. Avec ses petitesses aussi. « Le général de Gaulle voulait absolument la vedette, la tête d'affiche. Mitterrand lui a rendu un de ses bons seconds rôles », explique dans Libération, mercredi, Jean Lacouture : « Mitterrand, selon lui, a rendu à la France un rôle plus rationnel. »

François Mitterrand a imposé l'alternance et la pacification politique, mais il a échoué à réduire les injustices et à moraliser la vie publique. La gauche, avec lui, a intégré, magistralement, l'aventure du pouvoir. Mais elle n'est pas sortie de la vieille malédiction : idéalisme dans l'opposition, compromis - voire compromission - au pouvoir. Utopie contre réalisme. Mitterrand laisse aussi cette énigme.

« L'Histoire jugera », répétait-il sans cesse. Les Français, comme le montre le sondage réalisé par Ipsos pour France 2 et Le Point, ont, dans l'émotion, tranché. Ils l'ont fait entrer dans l'Histoire (reconnu aussi par ses pairs rassemblés, jeudi, dans l'hommage à Notre-Dame). Et leur rassemblement, par-delà le « peuple de gauche », traduit leur unanimité, comme un gage posthume à la cohabitation, dont l'ancien Président se servit si talentueusement.

Thierry de Beaucé, qui, venu des rives chabanistes, fut pendant vingt ans un compagnon des méditations esthétiques de François Mitterrand, estime qu'en raccourci « la maladie aura été pour Mitterrand ce que l'île de Sainte-Hélène a été pour Napoléon ». Elle aurait gommé les avatars d'une vie aventureuse, jusqu'au bout ombreuse. La vie avait donné à François Mitterrand une plus-value romanesque. La mort lui donne la dimension d'un mythe. Un mythe souple.

Ce dossier a été réalisé avec l'aide d'Edith Boccara, documentaliste au « Point » et auteur de « Mitterrand en toutes lettres » (Belfond).

1, 2, 4. Laure Adler, « L'année des adieux » (Flammarion).
3. François Mitterrand-Elie Wiesel, « Mémoire à deux voix » (Odile Jacob).

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