L’espérance ne devait pas disparaître

Publié le par Roger Cousin

JournalFrance Soir publié le 18/06/2010 à 06h18 Propos recueillis par Alain Vincenot

Pour les résistants non plus, "l’espérance" ne devait "pas disparaître". Général Jean Compagnon, état-major du maréchal Leclerc : “Je n’ai entendu ni le discours du maréchal Pétain, ni l’appel du général de Gaulle

Compagnon Jean« Chef de peloton à cheval au 4e régiment de hussards, j’avais été blessé au bras, le 5 juin, dans la Somme, à Tailly, le long du mur de la propriété du capitaine de Hauteclocque, futur maréchal Leclerc, qui avait été mon instructeur à Saint-Cyr. En face de nous, nous avions la VIIe panzer de Rommel. Soigné au Vésinet, le 10, j’ai quitté l’hôpital avec un camarade. Auparavant, nous avions demandé à un chirurgien de nous faire de solides pansements censés tenir au moins six jours.

A Rambouillet, j’ai rejoint ce qui restait du dépôt du 4e hussards. Là j’ai reformé un peloton de deux fois trente hommes et, après avoir récupéré des bicyclettes laissées par des réfugiés qui avaient pris le train, nous avons erré de Paris au Limousin. C’est au sud-est de Limoges que nous avons appris l’armistice du 25 juin. Mais avant, je n’avais entendu ni le discours du maréchal Pétain, le 17, ni l’appel du général de Gaulle, le 18.

A la suite de la dissolution du 4e hussards, je me suis retrouvé au 2e régiment de dragons à Auch, d’où j’ai été détaché à la garde de la ligne de démarcation entre Artez, en zone libre, et Ortez, en zone occupée. En juillet, trois options s’offraient à moi : rejoindre un mouvement clandestin, gagner Londres ou filer en Afrique du Nord. J’ai choisi la troisième, car je prévoyais que la reconquête partirait de là. Le 3 novembre, j’ai été affecté au 1er régiment étranger de cavalerie, au Maroc. Après le débarquement allié en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942, j’ai participé à la campagne de Tunisie, jusqu’à ce que Leclerc, qui me connaissait depuis Saint-Cyr, me prenne à l’état-major de la 2 DB. » Après la bataille de Normandie, la libération de Paris et de Strasbourg, il terminera la guerre, le 4 mai 1945, en livrant le dernier combat de la 2e DB à Inzell devant Berchtesgaten. Précision : « Je n’ai jamais été FFL, comme la moitié des 18.000 hommes de la 2e DB qui venaient de l’armée d’Afrique. » En 1974, Jean Compagnon sera promu général de corps d’armée.


Georges Caïtucoli, parachutiste des SAS : “Pour moi, c’était évident on devait continuer à se battre”

« En avril 1940, j’avais 20 ans et, pilote, je venais d’être affecté à une escadrille de chasse de nuit stationnée à l’est de Paris. En guise de bienvenue, l’officier qui nous a reçus nous a déclaré : “Il y a deux choses inutiles : les couilles du pape et la chasse de nuit française.” Quelques jours plus tard des Stuka allemands ont bombardé notre aéroport et peu de nos avions en sont sortis indemnes. Voilà ce que j’ai pu faire durant cette période, c’est-à-dire rien. Quand j’ai entendu le discours de Pétain, puis, le lendemain l’appel du général de Gaulle, j’étais dans la région de Toulouse. Pour moi, c’était évident. On devait continuer à se battre. J’ai voulu embarquer à bord d’un convoi près de Port-Vendres. On a été refoulés. Ils ne laissaient monter que les soldats polonais. Il m’a fallu attendre 1942 et le débarquement allié en Afrique du Nord pour que je puisse gagner la Tunisie. » Engagé dans les parachutistes de la France libre intégrés au Special Air Service, les fameux SAS, Georges Caïtucoli participera à des opérations commando derrière les lignes ennemies en Allemagne et aux Pays-Bas. »


Georges Loinger, réseau Bourgogne et réseau Garel de l’OSE (*) : “de Gaulle incarnait la renaissance de la France”

« Lorsque les Allemands ont attaqué, mon unité, le 172e régiment d’infanterie, elle se trouvait sur le bord du Rhin. Nous les attendions à l’est, ils sont venus par l’ouest. Nous avons tenu tant que nous avons pu. Nous avons dû nous replier dans les bois. Les Allemands nous cernaient. Nous refusions de nous rendre. Comme ils menaçaient d’embraser la forêt, nous avons fini par déposer les armes. C’était le 15 mai 1940. Faits prisonniers, nous avons été internés dans un camp, le 7A, près de Munich, où j’ai retrouvé un de mes cousins. Je n’ai pas entendu l’appel du 18 juin. Je me suis évadé en décembre. Mais, avant de rentrer chez moi, à Strasbourg, j’ai fait un détour par Cologne, dont je voulais visiter la cathédrale. Etait-elle aussi belle que la mienne, celle de Strasbourg. Mon cousin ne me comprenait pas. “Toi, un Juif, tu vas risquer de te faire arrêter pour voir une cathédrale !” Ensuite, dans la Résistance, j’allais écouter régulièrement les interventions du général de Gaulle sur la BBC. Pour nous, les Juifs, pourchassés par les nazis, il incarnait la renaissance de la France et des valeurs de la République. Pour ceux qui se battaient dans la Résistance, il était notre chef, le personnage central de la lutte contre l’occupant, une figure historique. Il disait : “C’est la France qui vous parle.” Il avait raison. Grâce à lui, à la Libération, la France a pu se reconstruire. D’ailleurs, pendant la guerre, Churchill, cet autre immense personnage historique, avait très bien compris qu’il était la France. »

(*) Le réseau Garel de l’OSE (Œuvre des secours aux enfants) avait pour vocation le sauvetage des enfants juifs.

  
Roger Nordmann, 1re DFL (division française libre) : “Des gars m’ont dit : on a un général. On va constituer une armée. Je les ai suivis”

« C’est le discours de Pétain du 17 juin, appelant à cesser le combat qui m’a motivé. Moi, je voulais me battre. D’autant que j’avais de très mauvais renseignements sur les nazis. Je savais ce qu’ils faisaient aux Juifs. Certains réfugiés allemands, que mes parents avaient reçus à la maison, nous avaient raconté ce qu’ils avaient subi. J’avais 19 ans. J’étais étudiant en maths spé. Le 24 juin, j’ai pris un bateau pour l’Angleterre, où pendant 48 heures, les Britanniques m’ont mis en observation. Ils craignaient une 5e colonne. Ils m’ont demandé si quelqu’un pouvait se porter garant. Je connaissais une famille qui m’avait accueilli lors d’un séjour. Les informations qui leur ont été fournies les ont rassurés. Ils m’ont dit : “Qu’est-ce que vous venez faire ?” Je leur ai répondu : “Je viens me battre.” Alors ils m’ont affecté à une unité d’artillerie. Mais, en sortant de leur bureau, je suis tombé sur des gars qui avaient des brassards tricolores. Ils m’ont dit : “On a un général. On va constituer une armée.” Je les ai suivis. Le général en question était de Gaulle. C’est ainsi que j’ai appris son appel. Sur ma lettre d’engagement dans les Forces françaises libres, j’ai le numéro 10. Ensuite, je suis allé partout, sauf en Erythrée : Dakar, le Gabon, la Syrie, deux ans dans le désert, Bir-Hakeim, El-Alamein, l’Italie, la France… »


Paul Mossovic, bataillon Carmagnole-Liberté des FTP-MOI (1) : “A l’époque je travaillais dans un atelier à Issoudun”

« J’étais arrivé en France le 1er mai 1937. Je venais de Lask, à 28 kilomètres de Lodz, en Pologne. Le 18 juin, je n’ai pas entendu l’appel du général de Gaulle. A l’époque, j’avais 18 ans, je travaillais dans un atelier à Issoudun, dans l’Indre. Le 20 juillet 1942, quelques jours après la rafle du Vél’d’Hiv, j’ai échappé aux gendarmes qui venaient m’arrêter. Ils me connaissaient. Je devais être le seul métèque de la ville. J’ai filé à Lyon, où, le 25, j’ai rejoint l’Union des jeunesses juives. On distribuait surtout des tracts. Mais rapidement je me suis mis à enquiquiner mes responsables. J’avais appris l’existence d’un groupe de “sportifs”. On appelait ainsi ceux de la MOI. Je voulais en être. J’ai obtenu un premier contact en septembre. Et j’ai été admis dans le bataillon Carmagnole-Liberté qui menait des opérations à Lyon, Grenoble et dans la région. Je me trouvais près de Simon Fryd lorsqu’il a été blessé lors d’une action à Lyon. Je ne voulais pas l’abandonner. Il m’a dit : “Si tu ne te sauves pas, je te tire dessus.” Il a été guillotiné le 4 décembre. »
(*) Main-d’œuvre immigrée.


Albert Sernissi, mouvement Libération Nord, réseau Rufus : “Six mois plus tard, le 11 novembre, j’ai manifesté sur les Champs-Elysées”

« Un copain, un Juif égyptien, qui plus tard sera arrêté et dont je n’ai jamais plus eu de nouvelle, m’a demandé : “Tu as entendu ce général qui, à la radio anglaise a appelé à continuer à se battre contre les Allemands ?” Moi, je n’avais rien entendu. Je travaillais. J’étais apprenti boulanger à Paris, dans le XIIe arrondissement. J’avais 16 ans. La veille du 11 novembre, le même copain m’a dit : “Demain il y a une manifestation sur les Champs-Elysées. On va montrer aux Allemands ce dont on est capable et qu’on n’est pas d’accord avec eux.” C’était la fameuse manifestation des lycéens et des étudiants. J’étais jeune, je n’étais pas très malin. Je me suis fait arrêter. Au commissariat, on m’a interrogé. J’ai eu droit à quelques gifles. Puis ils m’ont relâché. Alors j’ai foutu le camp. Je suis allé à l’hôtel pendant huit jours, le temps que ça se calme. C’est à la fin de 1941 que, contacté par des gars de Libération Nord, je suis entré dans un mouvement de résistance. Au début, j’ai surtout distribué des tracts, et après, du renseignement au sein du réseau Rufus. Il m’est arrivé d’avoir des sueurs froides, comme le jour où, à un contrôle de police, on m’a fouillé. J’ai eu de la chance. Ils n’ont pas trouvé l’arme que j’avais sur moi. »


Fred Moore, Forces françaises libres, compagnon de la Libération : “Mon frère et moi, nous voulions nous battre”

« Je n’ai pas entendu l’appel du 18 juin. C’est le discours du maréchal Pétain, la veille, qui m’a poussé à partir. J’ai embarqué, le 19, à Plouguerneau, au nord de Brest, à bord d’un bateau de pêche. Mon frère, René, était avec moi. Il avait 18 ans, moi, 20. Nous voulions nous battre avec ceux qui continuaient la guerre, les Anglais, moi dans la Royal Air Force, mon frère dans la Royal Navy. Ils nous ont laissés en rade de Plymouth jusqu’au 21. Ils craignaient l’infiltration d’une cinquième colonne. Le fait que notre père, naturalisé français en 1926, soit né anglais et qu’il ait été officier dans la Royal Navy en 1914-1918, a levé leurs craintes. Durant les formalités d’intégration à l’armée britannique, un fonctionnaire, parlant parfaitement français, nous a conseillé d’aller au consulat de France à Plymouth. C’est là que nous avons appris l’appel du général de Gaulle. Le 1er juillet, nous sommes engagés dans les Forces françaises libres. Ensuite, j’ai fait Dakar, le Cameroun, l’Egypte, la Libye, puis la force L du général Leclerc et la 2e DB jusqu’à la fin de la guerre. Mon frère, lui, a été blessé en Syrie. »


Jean Bardy-Blouin, réseau Centuries, Libération Nord : “Je n’avais, comme mon père, qu’une idée : les trois couleurs de notre drapeau”

« Le 17 juin, le discours du maréchal Pétain, qui admirait le vainqueur de Verdun, a choqué mon père. Nous l’avons écouté ensemble. Mon père, ancien officier de 1914-1918, a soupiré : « Maintenant voilà que Pétain fait des conneries. » Le lendemain, lorsque nous avons entendu l’appel du général de Gaulle, il a dit : “Enfin !” Nous habitions les Sables-d’Olonne, dans la maison de mes grands-parents, où je vis encore. J’avais 17 ans. Après avoir échoué dans sa tentative de passer en Espagne pour rejoindre l’Angleterre, mon père est revenu aux Sables-d’Olonne, où il est entré au réseau Centuries. J’étais sa secrétaire. Seulement, la Gestapo a arrêté un des agents qui avait son nom sur un calepin. En août 1943, la Gestapo l’a emmené. Prison de Poitiers, camp d’internement de Compiègne et, enfin, Buchenwald. On ne l’a jamais revu. Peu de temps après, quelqu’un, me croisant dans la rue m’a demandé : “Est-ce que tu continuerai ?” J’ai répondu : “Oui”. J’ai alors intégré le mouvement Libération Nord jusqu’à la Libération. Agent de liaison, j’ai fait aussi du renseignement. Au fond de mon cœur, je n’avais, comme mon père, qu’une idée : les trois couleurs de notre drapeau, qu’aujourd’hui on ne respecte pas assez. En 1945, j’ai épousé un cadet de la France libre, Bernard-Blouin. »


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