L'étrange ami du président

Publié le par Mediapart - Jacques Dubois

Mediapartpublié le 19/08/2010 à 16h16 par Jacques Dubois

Une lecture de vacances avant la rentrée ? Pourquoi pas Le Dernier Mort de François Mitterrand de Raphaëlle Bacqué ? C'est peu de dire que cet ouvrage, que signe une journaliste en vue du Monde et qui est un portrait par le biais de François Mitterrand, se lit comme un roman. C'est qu'il narre un épisode étonnamment romanesque ; c'est aussi que l'auteure s'entend à animer et à dramatiser cet épisode-là.



François de Grossouvre

 

 

L'affaire (car c'en est une) en quelques phrases. En 1959, alors qu'il est dans le creux de la vague, Mitterrand se lie d'amitié avec François de Grossouvre lors d'un repas auquel Mendès France a convié, parmi d'autres, les deux hommes. C'est que Grossouvre apporte un soutien financier à L'Express de Serban-Schreiber et Giroud. Grossouvre est pourtant un homme de droite, qui, durant la guerre, a commencé pétainiste pour finir résistant ; ce plus ou moins aristocrate lyonnais est aussi médecin, riche industriel, grand chasseur devant l'éternel et pas seulement d'animaux. Toujours est-il, nous dit Bacqué, qu'entre les deux hommes ce jour-là, c'est le coup de foudre. Les deux François vont devenir des intimes, se fréquenter beaucoup, se confier bien des choses (y compris, s'agissant du futur président, sa liaison avec Anne Pingeot). Grossouvre participera dès lors à l'ascension de Mitterrand mais il le fera dans la marge puisqu'il n'est pas du sérail socialiste. Il n'en va pas moins jouer un grand rôle auprès du Président à partir de 1981.

Là réside le côté passionnant de leur histoire partagée. Grossouvre sera, pendant le premier septennat surtout, le proche conseiller du Président (en matière d'affaires africaines, par exemple). Mais, chargé de mission qui occupe un bureau en vue à l'Élysée, il n'aura jamais de pouvoir défini, si ce n'est l'organisation officielle des chasses présidentielles. Ce qui fait de lui un homme influent et redouté mais dont le rôle n'en demeure pas moins incertain et précaire.

C'est la relation intime entre les deux François qui est mise en évidence et à bon droit, comme on va voir. Ainsi, bien souvent, Président et conseiller quittent ensemble l'Élysée le soir et cheminent dans Paris en bavardant. Où vont-ils ? Ils rejoignent leurs compagnes (leurs maîtresses ?) respectives que Grossouvre a réussi à loger toutes deux au quai Branly dans des appartements superposés appartenant à la présidence. Tour habile qui le lie un peu plus à Mitterrand. S'agissant de ce lien fort, Raphaëlle Bacqué excelle à représenter l'Élysée en espace d'échanges familiers qui prend si bien une allure privée que les logis du quai Branly apparaissent comme les dépendances de la Présidence. Tout cela donne un tout petit monde où font florès des rivalités et des jalousies sans parler des manœuvres de couloir et où pourtant le destin de la République à de certains moments se joue. À travers quoi l'ouvrage décrit des mœurs politiques riches en petites turpitudes. Mais c'est ainsi que va le pouvoir et, quant à Mitterrand, on n'a jamais eu trop d'illusions sur son compte.

Tout n'est cependant pas sombre ou négatif dans ce livre si enlevé. De l'amitié avec Grossouvre, on retiendra surtout qu'elle fut de nature amoureuse. Raphaëlle Bacqué souligne d'ailleurs combien les proches de Mitterrand étaient gens qui avaient succombé à sa séduction. De sa « passion », Grossouvre va d'ailleurs mourir. Lorsqu'il se suicide dans son bureau de l'Élysée en 1994, il est peu à peu tombé en disgrâce sans que Mitterrand ait le courage de l'éloigner. Il a donc cessé d'être l'homme de confiance de celui avec lequel il a beaucoup partagé, y compris un amour commun des femmes.

Le Dernier Mort de Mitterrand résulte d'un habile et entraînant montage de petits faits. Pour l'établir, Bacqué s'est documentée à de nombreuses sources, orales et écrites, auxquelles elles nous renvoient d'ailleurs. Exemplaire, son travail se situe au point de rencontre du roman et de l'Histoire. Ce qui l'entraîne forcément à mettre en scène des acteurs du « drame » qui sont encore en vie et peuvent ne pas apprécier les circonstances dans lesquelles ils apparaissent et les jugements qui sont portés sur eux. Mais c'est là le travail bien normal de la journaliste et Raphaëlle Bacqué est une narratrice vigilante qui, sans rien sacrifier de ce que ses révélations peuvent avoir de piquant, ne franchit pas la barrière du mauvais goût. On lui saura gré également de considérer les choses avec ce qu'il faut de cynisme, relevé de ce qu'il faut d'humour.

Raphaëlle Bacqué, Le Dernier Mort de Mitterrand, Paris, Grasset-Albin Michel, 2010. € 18.

Publié dans Articles de Presse

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article