L'homme qui change le soja en or

Publié le par Le Point par François Musseau (à Asuncion)

Paraguay. Tranquilo Favero est devenu milliardaire. En se faisant beaucoup d'ennemis...

L'homme qui change le soja en or

"Votre petit-fils Murilo a été enlevé ! " Son sang ne fait qu'un tour. Il s'engouffre aussitôt dans son jet privé et, en une demi-heure, le voici dans son estancia de San Pedro, à environ 200 kilomètres au nord d'Asuncion, la capitale du Paraguay. A 71 ans, Tranquilo Favero, le " roi du soja ", est en temps ordinaire un homme paisible. Mais là, dans l'urgence et face au danger, le grand propriétaire brésilien s'agite en tous sens, se transforme en un lion rugissant. Ce matin-là - c'était à la mi-octobre 2009 -, il apprend par un chef de la police que son petit-fils Murilo, 6 ans, a été kidnappé par des paysans guérilleros. Ses doigts pianotent fébrilement sur son téléphone portable. Aidé par ses conseillers, Tranquilo Favero alerte un général des forces armées, deux sénateurs, tout le beau linge que compte le Paraguay, son pays d'adoption. Les tractations vont bon train avec les ravisseurs. Les médias n'en sauront pas plus jusqu'au dénouement : quatre heures plus tard, le gamin est libéré. Sans paiement de rançon, grâce à" ma force de persuasion ", assure-t-il. On apprendra ensuite que tout le voisinage s'était mobilisé en faveur de " don Favero ".

Quelques mois plus tard, l'homme apparaît détendu et avenant, même si l'évocation de l'épisode le fait encore blêmir. On est dans le centre d'Asuncion, dans une de ces maisons basses de type colonial où l'air conditionné fait grelotter par rapport aux 43 °C ambiants. Le bureau principal de Tranquilo Favero est plutôt modeste lorsqu'on sait la toute-puissance de ce multimillionnaire." Beaucoup de gens m'en veulent dans ce pays, les leaders paysans et les politiciens populistes surtout. On me fait porter le chapeau du méchant. Mais tout ce que je possède n'est que le fruit de mon travail. " Le kidnapping express n'a surpris personne. Ni auparavant les tentatives réitérées de brûler ses 18 silos à grain ou d'occuper ses nombreuses estancias. Tranquilo Favero est un symbole. Premier producteur de soja du pays, il est un des plus gros latifundistes d'Amérique du Sud et ne passe pas inaperçu, même s'il se cache. Ses propriétés s'étendent aussi à l'Uruguay et à la Bolivie. Ici, au Paraguay, qui vit presque exclusivement de l'agrobusiness, Favero est certainement l'homme d'affaires le plus influent.

D'où cette mauvaise réputation qui lui colle à la peau : l'homme de la rue ne l'aime pas." Favero, c'est le chef des Brasiguayos ! " Brasiguayo, une contraction de " Brasil " et de " Paraguayo ", un Brésilien vivant au Paraguay.

Un million d'hectares. Dans ce pays enclavé d'Amérique du Sud, un des plus pauvres du continent, la plupart des Brasiguayos suscitent la jalousie. Ils sont environ 300 000. Beaucoup sont de petits producteurs qui trustent 80 % du soja transgénique. Au-delà de la frontière brésilienne, autour des célèbres chutes d'Iguaçu, ces " colons " passent leurs tracteurs et épandent des pesticides sur des centaines de milliers d'hectares. Dans l'Alto Parana (où se trouve le barrage d'Itaipu, la plus grande centrale hydroélectrique du monde), mais aussi dans les départements de Concepcion, Amambay ou Canindeyu, ces Brésiliens règnent en maîtres, parlent le portugais, négocient souvent en reais, la monnaie brésilienne. On les accuse d'avoir déforesté en masse, de ramener tous les bénéfices au pays, d'imposer la monoculture du soja, de créer un " désert vert ".

Tranquilo Favero paie pour ses concitoyens : " La réalité, c'est que notre contribution au développement du pays est extraordinaire. Grâce à nous, le Paraguay est le plus grand producteur de soja du globe ! " Proportionnellement, en tout cas : à raison de 7 millions de tonnes par an, cela fait plus de 1 tonne par habitant - soit quatre fois plus qu'au Brésil. Favero dit vrai. Si les Brasiguayos ne jouent guère l'intégration, leur réussite économique est incontestable. Et la sienne, plus encore. Favero a bâti sa fortune en quarante ans sur le sol paraguayen, un des plus fertiles qui soient. Que possède-t-il réellement ? Mystère. Il se borne à parler de ses 9 sociétés, de ses 1 500 salariés et de ses cultures transgéniques s'étendant sur 40 000 hectares : du blé, du sorgho, du tournesol, mais surtout du soja - revendus ensuite aux mastodontes comme ADM ou Cargill. A quoi il faut ajouter 40 000 têtes de bétail qui paissent dans le Chaco, un territoire hostile à l'ouest du fleuve Paraguay. Il possède des terres dans 13 des 17 provinces du pays. Voilà pour la façade. Mais, selon divers consultants du secteur, Favero serait propriétaire de 1 million d'hectares ! Un record." L'essentiel de ses terres sont louées à des producteurs de soja à qui il achète des grains à bas prix, avant de les revendre sur le marché, dit Victor Pizzurno, du quotidien ABC.Habile et financièrement très juteux ! "

Le plus célèbre des Brasiguayos ne paie pas de mine. A le voir en chemise rayée et pantalon de toile sans prétention, avec son faciès de gentleman-farmer rablé à la faconde contagieuse, on a du mal à imaginer un type richissime, dont le simple nom suscite autant de haine que d'admiration. Petit-fils d'Italiens miséreux qui ont quitté les côtes vénitiennes pour l'eldorado américain, il est né à Porto Alegre. De son père il dit : " Il a été fabriqué en Italie, il est né sur l'Océan et fut enregistré au Brésil. C'était un agriculteur très humble. " Le fiston l'a vengé en jouant les pionniers au Paraguay voisin. En 1968, à 30 ans, Tranquilo Favero s'installe près de Ciudad del Este pour un séjour de quelques semaines. Il n'en repartira plus.

A l'époque, il n'est qu'un petit agriculteur du Sud brésilien ayant amassé tant bien que mal un pécule dont il se servira pour acheter ses premières machines agricoles. Le Paraguay sera sa Terre promise. A l'époque, les hectares de terrain luxuriant, à peine vallonnés, se vendent pour une bouchée de pain. Comme lui, d'autres Brasiguayos s'étendent à loisir, aidés par les gradés peu scrupuleux de la dictature du général Stroessner, au pouvoir pendant trente-cinq ans." Il fallait développer le pays, dit-il.Le pouvoir nous encourageait tous, nous autres, les agriculteurs du Brésil ! "

Eden. Tranquilo Favero ne retourne pas souvent dans son pays natal, sauf pour affaires. Il a épousé ici Veronica Comelli, une Italo-Brésilienne dont il a trois filles.Aujourd'hui, cinq de ses petits-fils travaillent dans son groupe. Pour sa famille, la terre paraguayenne est un diamant brut. Un éden où les taxes à l'exportation sont dérisoires, où il n'y a pas d'impôt sur le revenu et où les autorités, parmi les plus corrompues des Amériques, sont peu regardantes sur le respect des normes environnementales. Le Paraguay, hier comme aujourd'hui, c'est, dans l'agriculture, mini-mise et maxi-gain." A ce jeu, Tranquilo Favero a brillé par son audace et sa capacité d'influence ", commente un diplomate européen à Asuncion. Entouré d'une armée d'avocats, il a un tel pouvoir dans le milieu des Brasiguayos qu'il exerce la fonction de " parrain ". De ceux qui donnent leur bénédiction à un investissement ou à un mariage. Tranquilo Favero s'exprime volontiers au nom de sa communauté. N'hésitant pas, quand les paysans grondent, à clamer : " Si jamais on n'obtient pas davantage de sécurité, nous quitterons ce pays ! "

Le chiffre

7 Millions de tonnes de soja produites par an au Paraguay, 6ème producteur mondial derrière les Etats-Unis (70 millions), le Brésil (61), l'Argentine (47), la Chine (14) et l'Inde (9). 4ème exportateur mondial d'huile de soja, derrière les Etats-Unis, l'Argentine et le Brésil. 30,7 % du PIB provient de l'agriculture.

Le " parrain " et l'empire Favero

La faconde de Tranquilo Favero dissimule un redoutable businessman brésilien de l'agroalimentaire qui a fait fortune au Paraguay. 40 000 hectares de cultures annoncés, mais 1 million d'hectares selon les experts, 40 000 têtes de bétail 9 sociétés 1 500 salariés.

Publié dans Articles de Presse

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