L'homme qui fit basculer Mitterrand dans la Résistance

Publié le par La Provence

20 août 1986. François Mitterrand se rend dans les Hautes-Alpes, à Montmaur, pour une cérémonie officielle. L’endroit est situé dans le Dévoluy, au Sud du Vercors. Le président semble bien connaître cette région, tout comme l’homme auquel on rend hommage aujourd’hui en apposant une plaque commémorative, à l’entrée d’un imposant château médiéval du XIVe siècle.

L'homme qui fit basculer Mitterrand dans la Résistance

Devant des habitants qui, pour certains, se montrent très familiers avec lui et le tutoient, il souligne "l’esprit de solidarité, de tolérance et de sacrifice" que ce personnage a su inculquer à tous ceux qui ont fréquenté Montmaur, ajoutant "Je n’ai pas rencontré dans ma vie cinq personnes d’un tel rayonnement". Mais quel est ce mystérieux commandant Antoine Mauduit ? Un camarade de captivité ? Un résistant ? Son nom n’apparaît pourtant pas dans la plupart des ouvrages consacrés à la Résistance française !

Or, il a joué un rôle capital dans le destin de François Mitterrand, voire même "salutaire" selon certains historiens. C’était en 1942. Cette année-là, après s’être échappé d’un camp de prisonniers allemand, le futur président de la République rejoint Vichy. Va-t-il renouer avec ses pires relations d’avant-guerre ? La chance veut que son statut "d’évadé" le rapproche de ceux qui, comme lui, ont connu les épreuves de la captivité et s’en sont sortis par leur courage et leur désir de liberté. Jean Roussel, Guy Fric, Max Varenne sont de ceux-là et vont contribuer au "revirement" du jeune sergent. Cela commence par un chahut soigneusement orchestré lors d’une conférence donnée à Clermont-Ferrand par le physicien Georges Claude, propagandiste de la collaboration. Mais c’est surtout au sein du Commissariat au reclassement des prisonniers que Mitterrand s’engage.

Créé neuf mois plus tôt, cet organisme a pour but d’aider les anciens captifs, pour la plupart libérés pour cause de maladie et souvent considérés comme "ratés" ou "lâches". Bien que d’obédience vichyste, il y règne un esprit pragmatique, où l’efficacité prime. Ses premières réalisations sont la création des "Maisons du prisonnier" et des "Centres d’entraide". François Mitterrand a pour mission de faire connaître les objectifs et les réalisations du Commissariat auprès de la presse. Rapidement, il réalise que ses collègues s’adonnent à bien d’autres activités que la distribution de soupe ou de travail… Il va d’ailleurs très vite s’en apercevoir en se rendant à Montmaur avec son ami Roussel, le 12 juin 1942 pour la Pentecôte, dans un centre de regroupement de prisonniers évadés créé par Antoine Mauduit. Là s’organise en effet l’un des premiers foyers de la Résistance française.

Sixième d’une famille de dix enfants, Antoine Vandersteen Mauduit Larive est originaire du Chesnay, dans les Yvelines. Agé de 40 ans, il a un long passé militaire derrière lui. A 18 ans, il s’est engagé pour trois ans dans l’armée coloniale avant de rejoindre la vie civile avec le grade de lieutenant de réserve. Mais cet homme d’action ne se satisfait pas d’une activité de représentant en peinture. En 1935, il cherche à réintégrer l’Armée française, inquiet de sa faiblesse face à la puissante Allemagne. Ses différentes démarches échouent compte-tenu de ses idées progressistes.

Qu’à cela ne tienne, il s’engage sous un faux nom dans la Légion étrangère, en Algérie, comme simple soldat. Nommé caporal, titulaire du brevet de mitrailleur d’élite, il dévoile finalement sa véritable identité et sa qualité d’officier de réserve de l’Armée française pour être incorporé comme officier. Nouveau refus. Son contrat est annulé : Antoine quitte la Légion et s’installe comme agriculteur. Depuis qu’il a lu l’ouvrage du Dr Carton « La vie sage », il est en effet devenu un fervent militant du "retour à la terre".

Mobilisé en 1939 au 433e Régiment de pionniers, il demande à rejoindre la Légion. Il est alors affecté au 12e Régiment étranger d’infanterie, en cours de formation dans l’Ain où se côtoient des officiers, des étrangers volontaires résidant en France, des républicains espagnols mais aussi des juifs allemands et autrichiens. Là, il fait la connaissance du docteur Guy Fric, futur résistant comme lui. En charge de la 3e Section du REI, il est rapidement confronté avec ses hommes à de violents combats.

Le 12 juin 1940, on lui confie la mission de défendre un embranchement de routes et un pont, à Crouy-sur-Marne. Son groupe tient bon mais, cerné par les Allemands et à court de munitions, il doit se rendre. Il est emprisonné à Nanteuil-le-Haudoin avant d’être interné à l’Oflag V A de Weinsberg, près de Stuttgart. Isolés, les prisonniers n’entendent pas l’appel du général de Gaulle mais ont connaissance de l’entrevue de Montoire, entre le maréchal Pétain et Hitler.

Blessés, réticents à toute idée de collaboration, ils sont huit à jurer de refuser, sur une poignée de terre arrivée de France comme par miracle dans un colis, la défaite, l’occupation allemande et de chercher à s’évader par tous les moyens possibles. Leur mot d’ordre est "La croix ancrée vaincra la croix gammée". Une ancre, symbole de solidité et d’espérance, était en effet représentée sur l’insigne que Mauduit avait donné à ses légionnaires du 12e REI. Il avait même réussi à faire figurer ce symbole sur le fanion de sa section. Leur mouvement est baptisé "La Chaîne", en hommage à Notre-Dame de la Salette, "la vierge aux chaînes" que leur a fait connaître l’abbé Henri Perrin, originaire du Dauphiné. Ils lui adressent tous la même prière : "Notre-Dame de la Salette, qui portiez des chaînes, délivrez-nous de notre captivité".

Au camp de Weinsberg, un prisonnier parle à Mauduit du château de Montmaur, lieu idéal pour organiser un mouvement de résistance. Ce dernier cherche par tous les moyens à s’évader. Mais en 1941, en tant qu’officier des troupes coloniales, il est libéré pour rejoindre l’armée de l’armistice et défendre les colonies françaises contre les Britanniques et… l’Armée de la France libre ! Réussissant très vite à se faire démobiliser, il s’installe à Fréjus et s’efforce de venir en aide aux évadés. Après de nombreuses péripéties et la complicité de quelques amis, Mauduit loue le château de Montmaur pour accueillir les prisonniers, libérés ou évadés. Officiellement, ils défricheront les forêts et fabriqueront du charbon de bois. Mais rapidement, le centre prépare des plans d’évasion des camps allemands et les fait parvenir aux prisonniers en les dissimulant dans des colis.

François Mitterrand tombe sous le charme de cet homme "admirable […] Un personnage fascinant, chevaleresque, un authentique entraîneur d’hommes, d’une formidable rectitude" écrira-t-il plus tard dans ses Mémoires interrompus. "J’ai passé là-bas trois journées curieuses, surprenantes". Il est stupéfait de voir ce "phalanstère où vivent quarante à cinquante personnes que lie comme un pacte mystique". Car Mauduit en est convaincu : "C’est nous, avec notre sang et notre héroïsme, qui paierons pour tous. C’est nécessaire, il faut des sacrifices pour la foule immense". Officiellement créée en juin 1942, l’association La Chaîne donne du corps et de l’efficacité à ce qui deviendra plus tard la "Résistance". Mitterrand est réellement impressionné comme il le relatera plus tard : "Je me souviens de militants communistes qui, jusqu’à la fin de leur vie, ont continué d’appartenir à la Chaîne. A Montmaur régnait un mélange d’esprit boy-scout, de christianisme conventuel […] de patriotisme militant".

Malgré la méfiance de Mauduit à son égard – il reste un homme de VichyMitterrand repart de sa visite avec une conviction : son avenir politique se situe dans la résistance.

Publié dans Articles de Presse

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