Le procès de Paul Touvier

Publié le par L'Humanité par Gilles Smadja

Le procès de Paul Touvier pour complicité de crime contre l’humanité, qui s’ouvre aujourd’hui devant la cour d’assises de Versailles, sera-t-il aussi celui du régime de Pétain ? Histoire d’un chef de la Milice, d’un crime et de cinq semaines de débats.

Le procès de Paul Touvier

Accusé : un homme de Vichy

« Je ne regrette pas mon passé. » Quand Paul Touvier entrera aujourd’hui dans la cour d’assises de Versailles, quand il s’installera entre deux policiers dans une cage en verre à l’épreuve des balles, quand le président Henri Boulard annoncera l’ouverture de l’audience, quand la lecture de l’acte d’accusation rappellera aux neuf membres du jury qu’ils devront juger cet homme pour crime contre l’humanité ; il faudra bien avoir ces mots en tête : « Je ne regrette pas mon passé. Mon combat, c’était le bon combat. »

Par ces mots prononcés en août 1980 (1), Paul Touvier rend, à l’avance, déplacé tout scrupule à demander à un homme de quatre-vingts ans de rendre des comptes sur ce que furent son passé et son combat. Aucun état d’âme n’est permis quand, par ces mots, Touvier revendique toutes les étapes du parcours qui ont fait de ce fils d’une famille bourgeoise de Chambéry, de cet employé administratif de la SNCF, un excellent fonctionnaire de la terreur fasciste.

Elevé dans le culte d’un catholicisme identifié à l’ordre, biberonné à la haine du communisme par un père militant aux Croix de feu du colonel de La Rocque, Touvier ne se pose pas de questions après la débâcle de 40, la capitulation et les premiers bruits de bottes dans la France occupée. Pétain représente tout ce en quoi il croit : l’ordre et la haine du rouge. La haine du rouge, surtout, qui le pousse, très jeune, à intégrer une association catholique de la SNCF, par rejet viscéral de tout ce qui porte encore la marque du Front populaire chez les cheminots savoyards.

La suite est de la même veine. Il adhère à la Légion française des combattants dès sa création, devient secrétaire du service d’ordre légionnaire en décembre 1941, rejoint la Milice dès sa fondation en 1943. L’époque des fréquentations qui marquent. Joseph Lécussan, par exemple. Rencontré à l’occasion d’un stage national des cadres de l’organisation. Lécussan, qui sort complaisamment de son portefeuille une étoile de David taillée dans la peau d’un juif et tannée.

Crime contre l’humanité

C’est le temps de la Milice. Trop souvent présentée comme un ramassis d’égarés livrés à eux-mêmes, alors que c’est bien une structure politique et militaire d’Etat, créée par une loi de Vichy pour atteindre deux cibles obsessionnelles : le « bolchévisme » et la « lèpre juive ». Pierre Laval, chef du gouvernement, en est le patron. Joseph Darnand, futur officier de la Waffen SS après avoir prêté serment de fidélité à Hitler, en est le secrétaire général, et Touvier en devient le chef du deuxième service régional de Lyon avant d’être promu inspecteur national.

Un poste important. Dix départements sont sous ses ordres. La confiance de Vichy lui est acquise. Et les honneurs qui vont avec : une voiture, un chauffeur, des relations directes et fréquentes avec les préfets, les directions de la police et des services allemands.

C’est à ce niveau de commandement qu’il a d’ailleurs le pouvoir de désigner et de faire fusiller sept juifs, le 29 juin 1944, à Rillieux, dans cette région lyonnaise où le sang des innocents a coulé à flots. Ces sept-là, Touvier les a choisis pour la seule raison qu’ils sont juifs, ce qui fait bien du massacre de Rillieux un crime contre l’humanité selon la définition retenue par le tribunal de Nuremberg, en 1946. Et si l’accusé est reconnu coupable de ce fait à l’issue des cinq semaines de procès, il risque la réclusion à perpétuité.

Cette peine, un homme de quatre-vingts ans l’envisagerait d’abord comme une épreuve. Pas Touvier. Pour Touvier, elle serait d’abord une injustice. Car son avocat, Me Tremollet de Villers, l’a annoncé : Touvier ne plaide pas coupable. Touvier ne demande même pas pardon. Touvier assume. Il espère même l’acquittement. Cynisme suicidaire ? Non. Parce qu’il a gardé cette certitude : « Mon combat, c’était le bon combat. »

Un miroir tendu à la mémoire

Mais du coup, par ces mots, l’ancien milicien pousse la cour d’assises à le juger en jugeant son combat. Du coup, le procès de Versailles ne peut plus seulement être celui d’un chef de la Milice, d’un preneur d’otages, d’un tortionnaire, d’un voleur, d’un proxénète et d’un assassin, tout ce que Touvier a parfaitement été au regard des dizaines de témoignages qui l’ont nommément mis en cause à la Libération.

Ce procès manquerait son rendez-vous avec l’Histoire s’il n’était pas aussi un miroir tendu à la mémoire, pour qu’ait enfin lieu ce face-à-face sans concessions avec le régime de Vichy. Avec cette classe dirigeante française qui a adhéré au nazisme, a érigé l’antisémitisme en idéologie officielle, a fait tuer 75.000 juifs, a fait arrêter, torturer et fusiller des dizaines de milliers de résistants.

Le procès Touvier dépasserait alors la personne de l’accusé. D’autres noms surgiraient : Bousquet, Papon, Legay, ces hommes d’un plus gros calibre encore dans l’appareil vichyssois, avec leurs cortèges de rafles au petit matin et de trains bondés pour l’enfer. Certains avocats de la partie civile ne cachent pas leur volonté de faire endosser à l’ex-chef de la Milice tous les costumes sombres d’un système qui ne s’est pas contenté d’être une force supplétive du nazisme, mais avait ses propres objectifs, et les servait en allant souvent au-devant et au-delà de la volonté des bourreaux.

C’est vrai que la tentation est grande. Parce que l’occasion est unique. C’est la première fois qu’un Français est jugé pour crime contre l’humanité. Puisque, enfin, l’histoire de cette période trop souvent occultée ou chuchotée en tient un, peut-être le dernier, allons jusqu’au bout. Vidons l’abcès. Sachons pourquoi il a fallu attendre cinquante ans pour que Touvier affronte le regard des enfants de ceux qu’il a massacrés. Demandons des comptes à ceux qui lui ont permis d’échapper à deux condamnations à mort prononcées en 1946 et 1947, à tant de plaintes et d’inculpations.

La tentation est grande, et il faudra bien que, de l’audition des soixante témoins cités, sortent enfin quelques vérités. Il faudra bien aussi que des responsables de l’Eglise expliquent pourquoi Touvier a été planqué de monastères en couvents, entretenu financièrement par des versements d’associations aussi reconnues que le Secours catholique, protégé avec tant de sollicitude par Mgr Charles Duquaire, éminence grise du cardinal Jean Villot, secrétaire d’Etat au Vatican.

La fable d’une compassion chrétienne pour un ancien séminariste et sa famille vole en éclats devant le portrait très peu moral d’un Touvier obligeant une première compagne, Marie-Louise Charroin, à se prostituer dans des maisons de passes, ou occupant sans scrupule trois appartements dont il a chassé les propriétaires juifs. Une autre version veut que l’Eglise française et le Vatican aient vite compris tout l’intérêt qu’ils pouvaient tirer d’un Touvier, très bon agent de renseignement, maniaque de la fiche et détenteur présumé du trésor de guerre de la Milice.

On attend également avec beaucoup d’intérêt les explications que pourrait apporter un ancien secrétaire général adjoint de l’Elysée, Edouard Balladur, sur la grâce accordée à Touvier par le président Pompidou. A l’époque, l’actuel premier ministre avait en charge les relations avec l’Eglise, et c’est à ce titre qu’il reçut la visite de Mgr Charles Duquaire, venu plaider en personne la cause de Touvier.

Douze balles dans la peau

La démarche n’était pas nouvelle. En 1963, déjà, le général de Gaulle avait été saisi de cette demande. La réponse fut brève : « Touvier ? Douze balles dans la peau. » L’occasion d’en découdre enfin avec toute complaisance à l’égard du pire est décidément trop grande pour la laisser passer. Mais le cadre juridique du procès qui s’ouvre pourrait s’avérer trop étroit pour accueillir ce moment de vérité. En renvoyant Touvier devant les assises, la Cour de cassation a pris soin de délimiter le terrain. L’accusation retenue est celle de « complicité de crime contre l’humanité » pour le cas précis des sept juifs pris en otage et fusillés parce que juifs. La culpabilité de Touvier sera donc retenue s’il est clairement établi qu’il a agi en appliquant un ordre émanant des services de sécurité nazis, dirigés par Werner Knab, chef de l’Einsatz Kommando de Lyon.

Ce que Rillieux peut apprendre

Certaines parties civiles contestent cette version et affirment au contraire que Touvier a, sur ce fait précis, entièrement agi de sa propre initiative. Ce qui démontrerait la part directe et autonome prise par le régime de Pétain aux persécutions antisémites et aux déportations de juifs vers les camps de la mort. Le débat sur Vichy et sa condamnation ferme deviendraient alors incontournables. La stratégie paraît solide. Mais elle prend l’énorme risque de faire acquitter Touvier en termes de droit, puisqu’il n’y aurait plus de « complicité » avec le nazisme, donc plus de « crime contre l’humanité », mais retour à un crime de guerre couvert par une prescription.

Hypothèse absurde ? Sûrement pas. En avril 1992, la chambre d’accusation de la cour d’appel de Paris n’avait pas hésité à se couvrir de honte en avançant que rien, sous le régime de Vichy, ne permet de prouver « que le juif est l’ennemi ». Touvier était blanchi. L’attentat contre la synagogue de Lyon le 10 décembre 1943 ? Non-lieu. La rafle et la déportation de juifs le 13 juin 1944 ? Non-lieu. L’assassinat, le 11 janvier 1944, de Victor Basch, président de la Ligue des droits de l’homme et de son épouse ? Non-lieu. L’arrestation et la torture, le 16 janvier 1944, du résistant communiste Jean de Fillipis, déporté à Mauthausen ? Non-lieu. Les arrestations, tortures ou assassinats d’Albert Nathan, Emile Médina, Robert Nant, Eliette Meyer, Lucien Meyer, Claude Bloch ? Non-lieu. Les sept juifs fusillés à Rillieux ? Non-lieu.

Heureusement, une autre juridiction a cassé cette décision. Mais elle n’a retenu que le crime de Rillieux pour envoyer Touvier aux assises. Alors il reste Rillieux. Et si c’est précisément par Rillieux que ni Touvier, ni le nazisme, ni Vichy ne pouvaient échapper à cette épreuve de vérité, la deuxième après celle rendue possible par le procès Barbie ? Et si, finalement, Rillieux nous en apprenait plus que l’histoire de sept martyrs parmi tant d’autres ?

29 juin 1944, impasse Cathelin à Lyon, dans les locaux de la Milice. Le jour vient à peine de se lever. Le milicien Gonnet, en tenue, tient une liste. Il appelle onze noms. Trois sont écartés. Après discussion à voix basse avec Touvier, un quatrième regagne sa cellule. Les sept restant sont emmenés. Dans la matinée, au bord d’un chemin longeant le cimetière de Rillieux, une femme découvre les corps de sept hommes, allongés sur le dos, et portant de multiples traces de balles à la tête et sur la poitrine.

Les enquêteurs en concluront que cette exécution a eu lieu pour venger Philippe Henriot, secrétaire d’Etat à l’information, surnommé la « voix de Vichy », abattu la veille par la Résistance. Les enquêteurs noteront également que les victimes étaient debout face au mur, qu’une première rafale les a atteints dans le dos, et qu’une fois à terre, une deuxième leur a été tirée dans la tête de beaucoup plus près. Un insigne de la Milice est retrouvé sur place. Et sur chaque corps, un morceau de carton blanc porte un nom précédé d’une initiale : L. Glaeser, L. Krzyzkovkski, Schlusemann, C. Ben Zimra, E. Zeizig, S. Prock. Le septième n’a pas de nom. Il ne sera jamais identifié. De lui, on sait seulement une chose, mentionnée dans le rapport de la police française : il présentait, comme les six autres, un « profil juif ».

Publié dans Articles de Presse

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