Le révisionnisme doctrine officielle en Argentine

Publié le par Le Monde

JournalLe Monde publié le 28/11/2011

La présidente péroniste Cristina Kirchner a crée un Institut national de révisionnisme historique argentin et ibéro-américain, qui suscite d’ores et déjà la controverse.

Rosas Juan Manuel deEn Argentine, le révisionnisme n’a rien à voir avec le négationnisme en Europe. Il ne s’agit pas de nier l’holocauste ou la Shoah, l’extermination des juifs européens par les nazis. Le révisionnisme argentin est un courant d’interprétation de l’histoire nationale remontant aux années 1920.

D’un point de vue idéologique, il a fourni des arguments au péronisme, qui s’est inventé des antécédents comme le dictateur Juan Manuel de Rosas (1793-1877) ou les « caudillos » de l’intérieur, en lutte contre le centralisme de Buenos Aires.

Selon l’essayiste Beatriz Sarlo, le révisionnisme argentin propose « une version simple du passé, avec des bons et des méchants, des peuples et des élites opposés dans une guerre prolongée wagnérienne ». Elle pointe du doigt le danger représenté par le nouvel Institut : l’élaboration de manuels scolaires inspirés par ce courant.

Initié par des idéologues de droite, le révisionnisme a inspiré également la gauche nationaliste à partir des ouvrages de Jorge Abelardo Ramos (1921-1994), un ancien trotskiste. Son interprétation de l’histoire tranchait avec celle d’un autre ancien trotskiste, Milciades Peña (1933-1965), avec lequel il partageait les faveurs des générations militantes des années 1960-1970.

L’histoire est une discipline fertile en Argentine, caractérisée par la multiplicité d’objets et d’approches, et la diversité de méthodes de recherche. Historiens, Mirta Lobato, Hilda Sabato et Juan Suriano dénoncent « l’imposition » d’une « histoire officielle » : « Le gouvernement révèle sa volonté d’imposer une forme de faire l’histoire répondant à une seule perspective ; on méconnaît ainsi comment fonctionne cette discipline historique et un principe crucial pour une société démocratique : l’existence d’une pluralité d’interprétations sur son passé ».

Luis Alberto Romero, professeur d’histoire sociale à l’Université de Buenos Aires, a réagi vivement à la création de l’Institut : « L’Etat assume comme doctrine officielle la version révisionniste du passé. Il disqualifie les historiens formés dans ses universités et commande l’élucidation de la ‘vérité historique’ à un groupe de personnes dépourvues de qualification ».

La direction de l’Institut a été confiée à Mario « Pacho » O’Donnell, auteur d’ouvrages de vulgarisation historique.

Les Argentins sont passionnés d’histoire, au point de s’empailler pour les querelles du passé comme si leur avenir en dépendait. On n’imagine pas les Brésiliens ou les Mexicains se disputer encore sur leur XIXe siècle.

Publié dans Articles de Presse

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article