«Le syndicalisme français est trop faible»

Publié le par La Dépêche - Jean-Pierre Bédéï

La Dépêchepublié le 18/03/2013 à 08h13 propos recueilli par Jean-Pierre Bédéï

Interview de Georges Seguy, ancien secrétaire général de la CGT



Georges Seguy

Georges Seguy sera à Toulouse cette semaine

 

Quelles images gardez-vous de votre jeunesse à Toulouse ?

Je suis né rue des Trois-Banquets, près de la place Saint-Étienne. Je suis rentré en apprentissage à l'imprimerie Lion qui s'est mise à la disposition clandestinement de la Résistance pendant la guerre. Mais la place Saint-Étienne a une particularité pour moi car c'est là que j'ai été arrêté par la Gestapo le 4 février 1944, et quand je suis revenu de déportation, j'y ai rencontré mon épouse, originaire de l'Ariège, qui travaillait dans une pâtisserie à vingt-cinq mètres de l'imprimerie. Ce quartier a donc marqué mon enfance et ma jeunesse. J'ai quitté l'école à 15 ans pour m'engager dans les Francs-tireurs et partisans en 1942.

Mais à mon âge, je ne pouvais prendre les armes dans cette organisation militaire de la Résistance ; on m'a donc proposé d'entrer comme apprenti à l'imprimerie Lion où je suis devenu un spécialiste des fausses cartes d'identité, des faux certificats de famille au service de la Résistance, jusqu'à ce que, sur dénonciation, une descente de la Gestapo arrête nos activités clandestines et nous envoient en déportation au camp de Mauthausen. Je suis le seul de l'imprimerie Lion a en être revenu, avec trois femmes qui avaient été envoyées à Ravensbrück et qui ont regagné Toulouse dans un état de santé très dégradé.

À votre retour de déportation, que faites-vous ?

Je suis revenu le 5 mai 1945 à Toulouse. J'ai eu du mal à me réintégrer à une France festive après la Libération alors que j'avais laissé tous mes camarades dans un camp de la mort. Je n'ai pu reprendre mon travail dans une imprimerie car j'avais contracté une pleurésie en déportation incompatible avec les émanations de plomb ; je suis donc rentré comme cheminot à la SNCF au dépôt de Toulouse où j'ai immédiatement adhéré à la CGT. De retour à 18 ans d'un camp nazi, j'ai été considéré comme un cas particulier et j'ai été l'objet de beaucoup d'attentions à la CGT. Dans des cinémas toulousains, on m'a invité pour que je raconte mon expérience de Résistant et de déporté. De suite, j'ai été sollicité pour prendre des responsabilités à la CGT.

Vous avez franchi tous les échelons pour devenir secrétaire général de la CGT de 1967 à 1982, à une époque où la CGT menait les luttes sociales. Quel a été le moment le plus fort pour vous ?

J'ai quitté Toulouse à la fin de l'année 1949 pour être membre du bureau de la fédération nationale des cheminots et donc permanent syndical. Je suis devenu secrétaire général de la CGT à quarante ans en 1967, mais j'ai véritablement fait mon apprentissage en mai 1968. Cela a été un moment crucial de ma vie militante.

Quel jugement portez-vous sur cet épisode et quel événement vous a le plus marqué ?

Je regrette que les partis de gauche n'aient pas compris qu'ils devaient profiter de ce réveil extraordinaire de la jeunesse et de la grève de 9 millions de personnes, pour s'entendre sur un programme prenant en compte nos revendications afin d'envisager un changement de régime.

Vous avez participé aux négociations de Grenelle avec le patronat et Georges Pompidou. Quelle était l'atmosphère ?

Nous avons obtenu des résultats considérables. Ce qui m'a marqué, c'est que nous avons conquis une augmentation du SMIC de 30 % en quelques minutes. Les patrons m'ont dit : «Vous avez déjà vu des augmentations de salaires aussi importantes ?» Et je leur ai répondu : «Vous avez déjà vu des grèves générales de 9 millions de personnes ? Alors il faut tenir compte des réalités…»

La classe ouvrière et les syndicats se sont affaiblis depuis les années 70 ? Quel regard portez-vous sur cette évolution ?

Le mouvement syndical s'est beaucoup affaibli principalement en raison de sa division. L'éclatement en huit confédérations différentes plus ou moins rivales groupant seulement 8 % de syndiqués au total rend le syndicalisme trop faible par rapport aux problèmes auxquels il est confronté. Je suis pour une unification syndicale telle qu'elle s'est produite lors de la réunification de la CGT à Toulouse en 1936 afin de redonner au syndicalisme la puissance qu'il a connue. Mais aujourd'hui, le syndicat reste une force importante. Dès qu'un événement social se produit, on parle du rôle des syndicats malgré leurs insuffisances. Il faut réfléchir plus intensément sur la manière de faire du syndicalisme une force beaucoup plus cohérente.

Comment la CGT a-t-elle évolué selon vous ?

À l'issue de Mai 1968, il y avait 2,5 millions syndiqués à la CGT, aujourd'hui il y en a 700 000. Au-delà des divisions syndicales, il existe d'autres problèmes auxquels sont confrontées les confédérations. Dans le secteur privé notamment, le patronat tolère de moins en moins la présence des organisations syndicales dans les entreprises. La crise s'ajoutant à cela, il est très ardu de créer un syndicat là où il n'en existe pas. Pourtant, on a constaté, lors des dernières élections dans les petites et moyennes entreprises, une faible mobilisation mais qui a confirmé la CGT comme la première organisation syndicale du pays. Tous ces éléments seront débattus, je pense, à ce congrès de la CGT à Toulouse.

La CGT n'est-elle pas tiraillée entre une ligne réformiste et une ligne plus protestataire ?

Réformisme est un mot un peu péjoratif par rapport à celui de révolutionnaire dans l'histoire du mouvement ouvrier. Mais je pense que les deux derniers dirigeants de la CFDT ont commis une erreur importante, celle de considérer que la CGT connaîtrait la même perte d'influence que celle du PC. Ils se sont trompés et c'est dommage. Car en Mai 1968, avec Edmond Maire, nous avions envisagé une coopération qui devait nous amener à réfléchir à ce que nous pouvions faire ensemble. Or aujourd'hui, on signe des accords séparés avec le patronat et l'État qui ne donnent pas les résultats que nous pourrions obtenir si nous étions plus unis.

Publié dans Articles de Presse

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