Le vieil homme muré en son passé

Publié le par Nicolas Bourcier

Le vieil homme muré en son passé

Voilà quelques semaines, il marchait encore tranquillement dans le village en compagnie de sa femme, toujours habillé de façon élégante, chemise et pantalon repassés de frais. Comme à son habitude, Samuel Kunz sortait de chez lui, matin et soir, pour s'occuper de son petit potager, nourri à la douceur du climat de cette belle vallée du Rhin. Les journalistes venus l'interroger sur son passé, il les envoyait promener sans mot dire ou presque. Parfois, son fils faisait barrage devant les personnes trop insistantes, qui posaient trop de questions sur son rôle de gardien de camp à Belzec, en Pologne, pendant la guerre, sur les exécutions de prisonniers juifs et sur le fait qu'il se trouve en liberté tout en figurant en troisième position sur la liste des criminels nazis les plus recherchés, établie par le centre Simon-Wiesenthal.

Le vieil homme muré en son passé

Et puis plus rien. Samuel Kunz n'apparaît quasiment plus. Depuis un court séjour à l'hôpital, au mois d'août, pour des problèmes respiratoires, le vieil homme aux allures de retraité ordinaire s'est brusquement muré dans sa maison d'Oberbachem, minuscule localité située à une dizaine de kilomètres de Bonn.

Comme résigné à cultiver seul le jardin de sa mémoire, à l'abri de sa clôture. Comme rattrapé, pour la première fois, par les fantômes de son histoire. A 89 ans, il vient d'être mis en examen, le 21 juillet, pour complicité dans l'assassinat de 434 000 juifs entre janvier 1942 et juillet 1943. Soit plus de soixante-cinq ans après la fin de la guerre, et sans jamais avoir été inquiété.

Paradoxalement, il aura fallu l'ouverture du procès, en octobre 2009 à Munich, d'un autre gardien de camp d'extermination, John Demjanjuk, autrement célèbre, pour que le cas Samuel Kunz soit soudainement tiré de l'oubli. C'est en constituant l'acte d'accusation que l'équipe de juristes du parquet du tribunal bavarois est tombée, quasiment par hasard, sur cet ancien charpentier employé au ministère du bâtiment. Un travail d'identification long et méticuleux que l'on doit principalement à Hans-Joachim Lutz, procureur fédéral, qui très tôt oriente ses recherches sur les trawniki, ces gardiens de camps recrutés parmi les prisonniers de guerre soviétiques et formés dans un centre dirigé par les SS situé à l'est de Lublin, en Pologne. Un lieu où transitèrent entre 4 000 et 5 000 individus, selon les sources, dont John Demjanjuk, mais aussi, comme il le découvrira, l'actuel résident d'Oberbachem.

Très vite, le procureur s'aperçoit que Kunz, contrairement à Demjanjuk, a été particulièrement bavard dans le passé sur ses activités aux côtés des nazis. Par quatre fois au moins, l'homme a été appelé comme simple témoin dans différents procès, en Allemagne, mettant en cause des responsables ou des dignitaires du IIIe Reich.

Quatre fois au moins (en 1968, 1969, 1975 et 1980), il a évoqué sans rechigner son appartenance à ce corps d'auxiliaires des SS. Oui, il avait été recruté et formé par eux. Oui, il avait été affecté à Belzec, un des trois camps d'extermination avec Sobibor et Treblinka, qui s'inscrivaient alors dans le cadre du projet d'extermination de la population juive du centre et de l'est de la Pologne.

D'après les actes des différents procès, le groupe de juristes de Munich découvre que Samuel Kunz avait affirmé avoir vu un camion bâché, rempli de juifs asphyxiés, "tués par les gaz pendant le trajet" - un procédé utilisé par les nazis avant l'apparition des chambres à gaz. "Les corps des juifs gazés dans le camp" avaient été, eux, enfouis dans des fosses et brûlés par la suite, selon ses dires, parce que "l'odeur était devenue insupportable ".

En juin 2009, le parquet de Munich décide d'écouter à son tour le vieil homme, en tant que témoin dans le procès Demjanjuk qui s'annonce. Deux enquêteurs se déplacent chez lui, au bord du Rhin. Samuel Kunz entend mal et porte un pacemaker, mais la discussion se déroule sans encombre pendant près d'une heure.

Il évoque sa naissance à Sichelberg, au sein de la communauté des Allemands de la Volga. Son enrôlement dans l'Armée rouge. Sa capture par la Wehrmacht avant d'être interné dans le camp de Chelm, où il se porte volontaire pour devenir gardien, "notre unique choix (pour survivre) se limita à accepter cette proposition". Et une nouvelle fois, l'ancien trawniki mentionne son passage à Belzec en des termes on ne peut plus clairs : "Il était évident pour nous que les juifs y étaient exterminés et ensuite également brûlés. Nous pouvions le sentir chaque jour."

Kunz parle comme il a toujours parlé. Sans se douter que ses mots allaient désormais se retourner contre lui. Parce que l'Allemagne a changé. Que le temps de l'impunité pour les petites mains du régime nazi, celles qui ont exécuté les basses oeuvres, installé la terreur et permis les exécutions de masse, était révolu. Kunz, simple garde-chiourme, s'est transformé au fil du temps en un coupable potentiel, un coresponsable de l'entreprise de destruction nazie aux yeux d'une justice allemande ayant assumé depuis peu une spectaculaire volte-face sur sa propre histoire.

Grâce, précisément, à la procédure judiciaire entamée contre John Demjanjuk, première du genre ayant des chances d'aboutir contre le plus petit rouage de la machine d'extermination nazie, contre le tout dernier maillon de la chaîne, de nationalité étrangère qui plus est.

Le 2 novembre 2009, soit un mois avant l'ouverture du procès spectaculaire de John Demjanjuk, le Spiegel publie un article qui révèle l'existence d'un certain Samuel K., "le Demjanjuk allemand", attendu comme témoin au tribunal à Munich. L'hebdomadaire pointe la contradiction existant entre le sort réservé à ces deux hommes du même âge et au parcours si proche : l'un, allongé dans le box des accusés après avoir été extradé des Etats-Unis, et l'autre, l'Allemand, menant une vie paisible dans ce pays depuis tant d'années, "comme beaucoup d'autres sbires nazis".

La machine judiciaire s'emballe. En janvier 2010, une perquisition est effectuée au domicile de Samuel Kunz. Rien ne filtre du côté des autorités. Deux mois plus tard, le correspondant berlinois du quotidien polonais Gazeta Wyborcza mentionne son identité et son lieu de résidence, près de Bonn, dans une enquête intitulée "Pourquoi les Allemands ne jugent-ils que Demjanjuk ?". Peu après, Kunz s'invite en haut de la liste du centre Simon-Wiesenthal, qui traque les anciens criminels nazis.

Dans l'acte d'inculpation qui comporte plus d'une centaine de classeurs, on apprend que Samuel Kunz aurait également abattu de sa main huit prisonniers juifs au début de l'été 1943. Il aurait, selon le témoignage d'un autre gardien mort depuis, pris l'arme d'un de ses "camarades", qui, selon lui, visait mal, avec ces mots : "Ce n'est pas comme cela que l'on tue !", avant de finir lui-même le travail. Peu de temps après, il aurait mortellement blessé deux détenus qui tentaient de s'enfuir. Des meurtres que Samuel Kunz réfute, par la voix de son avocat, Uwe Krechel. Une confusion sur son identité, selon lui. Dans un village voisin d'Oberbachem résiderait également un individu s'appelant Kunz, portant toutefois un prénom différent.

Pour de nombreux observateurs, la tenue d'un procès à l'encontre de Samuel Kunz pourrait être moins fastidieuse que celui actuellement en cours à Munich, ralenti par les silences et l'état de santé de l'accusé. "Contrairement à Demjanjuk, Kunz n'a jamais nié avoir été gardien dans un camp d'extermination. Les preuves sont là, indubitablement", souligne Cornelius Nestler, un des avocats des parties civiles au procès Demjanjuk.

Participant également à la constitution du dossier à charge contre Kunz, le défenseur insiste sur la nature de Belzec, "ce camp où la mort était visible à 20 km à la ronde, où les cadavres étaient partout, où les trains arrivaient chaque jour avec 5 000 prisonniers, dont des centaines avaient péri avant même l'ouverture des portes". Et puis ceci : "Dans une usine automobile, chacun - quelle que soit son affectation - sait ce à quoi son travail servira. Là, c'est la même chose, sauf que la finalité des camps était de réduire les détenus en cendres. D'un point de vue juridique aujourd'hui, un gardien s'est rendu complice de meurtres, quel que soit l'endroit où il se trouvait et quel que soit son rôle."

La date du procès de Samuel Kunz n'est pas encore fixée. Le tribunal de Bonn doit au préalable vérifier s'il peut ouvrir la procédure pour laquelle quelque 39 témoins ont été, pour l'heure, présentés par la partie civile. Un site Internet (Belzec-trial.com) vient d'être ouvert afin d'élargir la recherche des personnes ayant perdu un ou plusieurs membres de leur famille dans ce camp d'extermination. Deux femmes ayant réussi à s'échapper des convois de la mort se seraient déjà manifestées.

La course contre la montre est lancée. Le vieux Samuel Kunz est très certainement le dernier survivant du personnel d'encadrement SS à Belzec.

Publié dans Articles de Presse

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