Lectures d'une vie

Publié le par Roger Cousin

JournalLe Point publié le 12/10/1996 à 18:39

Signé MalrauxPar Pierre Billard Garine, dans « Les conquérants », demandait : « Quels livres valent la peine d'être écrits, hormis les Mémoires ? » Réponse : les biographies. Ces Mémoires écrits avec la mémoire des autres façonnent l'ultime tombeau des grands morts, en forçant leur vérité d'outre-tombe. Bientôt accueilli au Panthéon, l'auteur des « Antimémoires » voit déjà son catafalque jonché des feuilles mortes d'un « automne Malraux » qui ramasse à la pelle souvenirs, et regrets aussi. Parmi ces témoignages d'une légitime célébration, un livre ambitieux retient l'attention.

La couverture énonce « Jean-François Lyotard - Signé Malraux - Biographie ». Il s'agirait donc d'une biographie de Malraux par Lyotard ? Professeur d'université en France et aux Etats-Unis, philosophe discuté mais respecté, cet éminent septuagénaire avait réussi à publier une trentaine d'ouvrages sans y trahir le moindre intérêt pour Malraux. Mais on se souvient qu'il lui arrive d'abandonner Marx et Heidegger pour méditer sur l'art et la peinture, que le « postmoderne » qu'il a contribué à définir est marqué par lui par « la fin des grands récits », un « désenchantement de l'histoire » que Malraux n'eût pas démenti. Bref, nous n'y avions pas pris garde, mais Lyotard était attentif à Malraux. De là à écrire une biographie, il y a un grand pas. Lyotard ne l'a pas vraiment franchi. Le mot « biographie » n'est là que pour exposer sa duplicité. A la fois le bios (la vie) et le graphè (l'écriture) : les deux mots qui constituent les racines de l'équation Malraux.

Le bios, Jean-François Lyotard s'est dispensé de le reconstituer par lui-même, si pertinents étaient les témoignages dont il disposait, venant des acteurs (Clara Malraux, Josette Clotis, Alain Malraux...), des compagnons (Brigitte Friang, Jacques Poirier, Roger Stéphane) ou des biographes, et au premier chef de l'incontournable Jean Lacouture. Lyotard les pille avec élégance et en toute honnêteté : il s'avance dans le simple appareil de notules candides et de lin blanc qui exalte et dénonce à la fois la science de seconde main des bons universitaires.

Rien à découvrir, donc, de factuellement biographique chez Lyotard, et l'auteur n'y prétend pas. Mais une vie n'est pas seulement un calendrier, un agenda, un catalogue de faits et gestes. Pour qu'elle fasse sens, il faut l'interroger, l'interpréter : la lire. Double lecture quand il s'agit d'un énergumène aussi fallacieux que Malraux, chez qui la vie et l'écriture, tantôt alliées et tantôt rivales, poursuivent des trajectoires si intenses qu'on ne sait parfois comment les réunir et qu'on ne parvient jamais à les séparer. Voilà où un philosophe va nous être utile : à déjouer, à surmonter les apparentes contradictions du révolutionnaire devenu ministre, du voleur de statues protecteur des musées, du romancier fulgurant retraité à 36 ans, de l'aventurier farfelu promu exécuteur testamentaire de civilisations englouties.

Chevauchant hardiment la chronologie, la vision totalisante de Lyotard nous livre un précieux trousseau de clés. Et nous vaut de belles envolées où un romancier perce sous le philosophe. Chez Malraux, le tribun en transe de grands meetings a particulièrement inspiré ses chroniqueurs. Mauriac nous parlait de « ce petit rapace hérissé à l'oeil magnifique... le pâle Malraux [qui] s'offre, hiératique, aux ovations ». Lacouture le vit « surgir, savamment hagard, sous les projecteurs, OEdipe à l'oeil encore ouvert, mais au front presque fracassé par l'Histoire ». Lyotard n'est pas en reste qui décrit « ce tout jeune homme inspiré, frémissant à l'orage d'une civilisation, qui s'élance exposer à l'enthousiasme des foules son verbe indiscutable, ses gesticulations de Dieu hindou, et les grimaces qui courent sur sa face comme autant de masques exotiques ». De quel talent devait-il déborder, notre homme, pour si bien inspirer ceux qui le racontent !

Trois clés principales sont à retenir du dossier instruit par Jean-François Lyotard : un rejet du matriciel ; une logique de la précarité ; le dialogue avec la mort. Malraux se proclamait « sans enfance ». Lyotard fouille soigneusement cette préhistoire de l'aventure, les quinze premières années dans l'arrière-boutique d'une épicerie de Bondy où Malraux, élevé par trois femmes (sa mère, sa grand-mère et sa tante : son père a filé avant qu'il ait 2 ans), s'enivre de lectures, de rêves, d'ambitions et de haine pour cette paix, ces femmes, cette banlieue, ce hors-monde du féminin originel qu'il gommera de sa mémoire (et de ses Mémoires). L'hystérie de ce rejet témoigne sans doute d'une vraie blessure et peut-être d'une puissante nostalgie. Lyotard insiste trop sur cette piste, mais il a déterré de précieux indices.

La logique de la précarité découle de cette enfance. Chez Malraux, l'excès d'affairements, d'exploits, d'enthousiasmes est d'abord la recherche d'émerveillement d'un enfant pressé d'être ravi. De la vie, de l'histoire, il redoutera toujours l'ankylose de la « redite », attentif qu'il restera au pouvoir initiatique des premières fois. Partout en mission pour éprouver, recueillir, diffuser les occasions d'éveil, l'écrivain, le soldat, le militant, le politique ont toujours chez lui renâclé à entrer pleinement dans un rôle, à remplir un office. Il publie un journal anticolonialiste en Indochine ? Oui, mais six mois. C'est un énorme romancier ? Oui, mais avec quatre romans. Un cinéaste glorieux ? Mais avec un seul film. Un combattant en Espagne ? Six mois encore, inoubliables. Un résistant actif, chef de la brigade Alsace-Lorraine ? Héroïque, certes, mais quelques mois chaque fois. Malraux surgit en scène, capte l'attention, impose sa marque et s'esquive. Il approfondit sa légende en lui taillant sans cesse de nouvelles facettes. Toute sa vie, il prendra congé de ses emplois, il sera prince de l'éclipse, il explicitera le mot de Valéry : « Il n'y a que les huîtres qui adhèrent. » Pour lui, « accepter son destin, sa fonction, la niche à chien élevée sur sa vie unique, c'est la vraie mort, la déchéance. Sa règle, dès lors : "résister à ce qui nous attend" ».

Derrière cette perpétuelle fuite en avant se poursuit, intarissable, la grande affaire de sa vie : sa conversation avec la mort. A 18 mois, il est enregistré comme témoin de l'enterrement de son jeune frère de 3 mois. Ses ultimes soliloques envelopperont du suaire prestigieux de ses oraisons les grandes figures de la République. Signaux, repères, mais anecdotes que tout cela. L'oeuvre (écrite, parlée, vécue) de Malraux n'est que combat avec la mort. Une certitude : l'homme doit mourir. Seule la lucidité du désespoir est de mise. L'espoir est « le piège suprême du démon, celui qui englue l'homme dans son bonheur futur ». Conquièrent la survie : les hommes, les oeuvres qui « laissent une trace ». On peut « exister dans un grand nombre d'hommes et peut-être pour longtemps. Je veux laisser une cicatrice sur cette carte », déclare le héros de « La voie royale ». La vie, avec toutes les histoires qu'elle fait, se contente de couvrir de son tapage le silence de la mort.

Mais tout le gris, le mou des choses peut se muer en merveille si la volonté leur applique les moyens du style. Pour survivre, l'écriture doit attendre l'acte fou, l'exploit qui retient la mémoire des hommes. Ainsi sont réunis les deux éléments constitutifs de la signature Malraux : associés, le risque de l'exploit et celui de l'écriture, dont chacun contresigne l'autre, validant l'accès aux limbes de la mémoire des hommes. Ainsi s'explique la traque incessante de Malraux à travers le génie de l'humanité pour retrouver les traces, les cicatrices laissées par des civilisations qui ne mourront pas tant que nous saurons décrypter leurs signaux, regarder et aimer leurs oeuvres. Tant que nous serons émus par le masque du pharaon Djoser, son sculpteur oublié pendant cinq millénaires nous semblera invulnérable à la successsion des empires. Tant que nous saurons écouter les voix du silence pourra se poursuivre la métamorphose des dieux...

Ainsi s'enrichit-on en repensant Malraux en compagnie de Jean-François Lyotard. Un seul épisode du parcours de l'écrivain n'est pas soluble dans la dialectique Lyotard : son attachement à de Gaulle. Homme de gauche (comme la plupart des biographes de Malraux), Lyotard trouve tout naturel que Malraux se passionne pour Lawrence, Trotski ou Mao. Aimer de Gaulle demeure pour lui un mystère et une trahison sur lesquels il a la bienveillance de ne pas gloser. Ainsi soit-il...

Après cet excitant voyage dans l'oxygène raréfié des hautes altitudes malrauciennes, des interrogations subsistent, des certitudes se renforcent. Alors, Malraux, un farfelu ? Parfois. Un aventurier ? Sans doute. Un génie ? De toute évidence. Au président de la République, sinophile averti, qui doit prononcer le discours ouvrant le Panthéon à André Malraux, rappelons cette épitaphe des Chinois aux héros ennemis que Malraux cite quelque part et qu'on a envie de lui retourner aujourd'hui : « Dans votre prochaine vie, faites-nous l'honneur de renaître chez nous. »

« Signé Malraux », de Jean-François Lyotard (Grasset, 360 pages, 138 F

Publié dans Articles de Presse

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