Les Baylet

Publié le par L'Express - Cherfi Nordine

L'Expresspublié le 25/04/2002 par Cherfi Nordine

L'alliance tumultueuse de la presse et de la politique

Baylet Evelyne"Vous voulez connaître l'histoire des Baylet ? Adressez-vous plutôt à ma mère, elle la connaît par coeur, elle vous en dira plus que moi sur sa vie et sur celle de Jean, mon père." Ancien ministre, président du Parti radical de gauche, Jean-Michel Baylet sait que sa famille a marqué le siècle à Toulouse à travers le journal dont il est aujourd'hui le PDG: La Dépêche du Midi. Premier témoin de cette épopée, Evelyne Baylet, sa mère, 87 ans, qui fut de tous les combats familiaux depuis 1940.

Cette année-là, de passage dans la station pyrénéenne d'Ax-les-Thermes, la jeune femme, venue d'Algérie, fait la connaissance d'un homme aussi charmeur que brillant, Jean Baylet. Elle l'épouse sur-le-champ. Pourtant, peu de choses les réunissent. Tandis qu'Evelyne enseigne le latin-grec à Bône (aujourd'hui Annaba), en Algérie, Jean mêle journalisme et politique entre Haute-Garonne et Tarn-et-Garonne. C'est en 1925 qu'il est entré à La Dépêche, dont la majorité du capital vient d'être rachetée par son oncle à la demande des propriétaires, Maurice Sarraut, sénateur, et son frère Albert, député et ministre quasi permanent sous la IIIe République, deux empereurs du radical-socialisme toulousain. L'oncle, qui l'a vu grandir - Jean-Baptiste Chaumeil, grand entrepreneur du Tarn-et-Garonne et figure du radicalisme local - l'appelle donc à ses côtés. Parallèlement, en 1927, Jean s'engage au Parti radical. Trois ans plus tard, il est élu, à 25 ans, maire de Valence-d'Agen. Plus tard, son oncle, qui est aussi son parrain, lui léguera ses actions du journal.

En 1942, la zone Sud est envahie par les forces allemandes. Certains journaux se sabordent, refusant de passer sous les fourches Caudines de la censure allemande. La Dépêche décide de se maintenir. "C'est vrai, La Dépêche ne s'est pas arrêtée, mais elle a permis de sauver beaucoup de personnes de la déportation en les cachant. Barsalou, notre correspondant à Vichy, a fini par être inquiété pour ses écrits", insiste Evelyne Baylet. Le 2 décembre 1943, Maurice Sarraut est assassiné à Toulouse. Quelques mois plus tard, Jean Baylet est déporté en Allemagne. Evelyne Baylet, trahie par son nom de jeune fille (Isaac), est obligée de se cacher. A la Libération, La Dépêche est interdite de parution. Au retour de son mari, Evelyne Baylet lui conseille de se porter candidat à l'Assemblée nationale: "S'il voulait récupérer son bien, il fallait qu'il le reprenne politiquement, car c'est politiquement qu'on nous a confisqué le journal."

C'est chose faite en novembre 1947. Sous la IVe République, La Dépêche redevient un grand quotidien, qui fait et défait les carrières politiques locales. Jean Baylet aime à évoquer "mes enfants de La Dépêche" à propos de Maurice Faure et d'Etienne Billières, respectivement maires de Cahors et de Toulouse. Mais, en 1959, Jean meurt dans un accident, au volant d'une voiture de sport. Une nouvelle fois, Evelyne, "renvoyée à [ses] fourneaux en 1947", reprend le flambeau.

Seule face à cette immense tâche, Evelyne-Jean Baylet, qui a décidé d'accoler au sien le prénom de son mari en signe de fidélité, fait appel à un ami de ce dernier, René Bousquet, ancien chef de la police de Vichy. Il s'installe dans la vie et dans le journal de la veuve. Devenu officiellement administrateur de La Dépêche, il dirige, en réalité, le quotidien toulousain tout au long des années 60, surveillant de près sa ligne politique anti-gaulliste. Il faudra attendre un article publié par L'Express, en 1978, soit sept ans après le départ de René Bousquet du journal, pour que la polémique sur son passé vichyste enfle.

En 1959 toujours, Evelyne-Jean Baylet "hérite" des mandats de maire et de conseiller général du Tarn-et-Garonne de son mari, finance les campagnes électorales d'un politicien déjà célèbre et plein d'avenir... François Mitterrand.

En 1977, Jean-Michel, son fils, patron des Radicaux de gauche, brigue la mairie de Valence-d'Agen puis, en 1985, la présidence du conseil général. Dix ans plus tard, après plusieurs expériences ministérielles, il sollicite la direction du quotidien. Chaque fois, Evelyne-Jean accepte de s'effacer. Une attitude qui entraîne de graves conflits avec sa fille aînée, Danièle Malet-Baylet, qui se considère lésée dans le partage des biens et des responsabilités. Des procès s'ensuivent. Dernier en date, le 24 janvier 2002. Ce jour-là, les Baylet, mère et enfants, sont conjointement condamnés à plusieurs mois de prison avec sursis pour abus de biens sociaux, décision dont ils ont interjeté appel dans les dix jours. Ils étaient accusés d'avoir fait prendre en charge par l'entreprise de nettoyage du journal les salaires d'employés de maison personnels.

Les difficultés de La Dépêche ont fini par attirer ceux que Jean-Michel Baylet appelle "les vautours de la presse parisienne". "Il y a deux ans, explique-t-il, Jean-Marie Colombani, patron du Monde, assurait vouloir m'aider dans mes affaires et ma carrière politique. Le problème c'est que, discrètement, il négociait avec les autres actionnaires afin de m'éjecter de la présidence, comme il a fait avec Le Midi libre." Contacté par L'Express, Jean-Marie Colombani ne souhaite pas entrer dans la polémique.

Dans son appartement toulousain du boulevard de Strasbourg, Evelyne-Jean Baylet confie un souhait qui lui est cher: "Je voudrais bien que mon fils abandonne ses mandats politiques pour mieux se consacrer à La Dépêche du Midi." Un journal qui, plus que la politique, est le coeur du patrimoine familial.

Publié dans Articles de Presse

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