Les Compagnons du 18 juin

Publié le par Valeurs Actuelles - Christine Clerc

Valeurs Actuelles publié le 27/05/2010 à 11h55 par Christine Clerc


Les soixante-dix ans de l’Appel célébrés par un album d’exception. Fort de documents inédits, Éric Branca retrace la geste de ces “hommes partis de rien” qui ramassèrent l’épée de la France dans la boue de la défaite.

De Gaulle et les Français libresCe qui frappe d’abord, c’est le visage. Jeune. On l’avait oublié : De Gaulle n’a pas 50 ans lorsqu’il sent « se terminer une vie » dans « une France solide et une indivisible armée » alors qu’il s’envole pour Londres « comme un homme que le destin jette hors de toutes les séries ». Cette aventure, que Georges Bernanos qualifiera plus tard de « plus grand fait révolutionnaire de notre histoire », il s’y lance décidé et vigoureux.

Mais sous le front concentré, derrière les yeux profondément enfoncés dans les orbites, on devine une pensée inquiète, nourrie de deux mille ans d’histoire et tournée jusqu’à l’obsession vers l’avenir – vers ce jour où « les forces immenses de l’univers libre écraseront l’ennemi et où la France devra être présente à la victoire ».

Gravité, tristesse parfois, solitude toujours, du Général. La raideur de l’attitude, l’extrême rigueur de la tenue (son uniforme impeccable, ses gants de peau beurre frais dans la main gauche) et l’immobilité du visage au regard intérieur composent un personnage fascinant, habité de mystère.

Ensuite, ce sont les gueules. Et quelles gueules ! Soldats de Bir Hakeim, à la barbe noire ou rousse, aux traits burinés comme s’ils sortaient d’un film épique de Ridley Scott, combattants coiffés de bérets, de casques coloniaux, de képis, ils rient d’aller, comme le rappelle Max Gallo dans une émouvante préface, « vers un général inconnu, accusé de désertion et bientôt condamné à mort », et de jouer leur vie « à un contre cent ».

Combien sont-ils ? 2 000 au plus en juin 1940, 7 000 en juillet, en comptant les enfants – ces garçons de 14 ans qui ont l’air d’en avoir 11 et qui s’immobilisent au garde à vous devant le héros, en culottes courtes de scouts ou en pantalon marin comme leurs pères, les pêcheurs de l’île de Sein.

Feuilletons le livre. Les grandes photos en noir, en gros plan, souvent inédites, de De Gaulle et de ses “compagnons” (qu’il avait d’abord songé, apprend-on, à appeler “croisés”) sont magnifiques. Elles font revivre la formidable épopée qui unit au Général tous ces hommes venus d’horizons si différents mais aussi – grâce en soit rendue à l’auteur – ces “demoiselles De Gaulle” – étudiantes, secrétaires, téléphonistes, infirmières, et même ouvrières qui préférèrent passer la Manche pour ne pas offrir leur travail à l’effort de guerre allemand et qui arborent fièrement leur béret à croix de Lorraine.

À travers tant de visages, plébéiens ou aristocratiques, inconnus ou célèbres comme ceux des généraux Catroux, Koenig, de Lattre, Leclerc, de l’amiral Muselier et bien sûr du préfet Jean Moulin et de ses compagnons ou rivaux de la Résistance, Passy et Frenay, nous vivons la souffrance et la colère, la fraternité et les déchirements des combats, et finalement la joie de la Libération. Les épisodes, magnifiquement rythmés, s’enchaînent comme dans un grand film épique dont le héros reste toujours au centre. C’est le premier pari réussi d’Éric Branca : nous transporter sur tous les champs de bataille, sur toutes les scènes de la tragédie qui se joue entre Pétain et Hitler à Montoire, comme entre Churchill, Roosevelt, Staline et de Gaulle de Londres à Alger, et en même temps garder à son récit une profonde unité, une tension dramatique qui ne se relâche pas un instant.

Mais revenons au début de l’ouvrage pour en entamer la lecture. Du premier chapitre – « La légitimité d’un rebelle » – au dernier – « La victoire » –, l’auteur retrace la longue marche d’un militaire intellectuel qui tente en vain, dans les années trente, de convaincre les présidents du Conseil, de Léon Blum à Paul Reynaud, d’équiper l’armée française de blindés et qui ne va cesser, cinq années durant, de combattre à la fois les nazis, le régime de Pétain, l’hégémonie américaine, la volonté de puissance communiste et même les coups tordus de son premier allié, Churchill, et de quelques-uns de ses propres compagnons.

En historien rigoureux et précis, Éric Branca s’appuie sur maints documents inédits ou peu connus. Ainsi, à propos de Jean Monnet, dans une note secrète adressée en 1943 au secrétaire d’État américain, le vénéré “père de l’Europe” présente de Gaulle comme « un ennemi du peuple français et de ses libertés, un ennemi de la construction européenne, qui doit, en conséquence, être détruit… ».

Des situations complexes ou paradoxales s’éclairent. Des personnages injustement oubliés sont mis en valeur. Mais – c’est le deuxième exploit d’Éric Branca – sa pédagogie, d’une grande clarté, ne néglige pas, bien au contraire,l’émotion. Par vagues successives, les récits, témoignages, lettres des acteurs les plus divers nous en submergent.

De même que les courts extraits, si bien choisis, des Mémoires du Général. Nous épousons ses peines. Dakar : « Si vous saviez, Commandant, comme je me sens seul. » Mers el-Kébir : « M’adressant aux Anglais, je les invite à nous épargner et à s’épargner à eux-mêmes toute représentation de cette odieuse tragédie comme un succès naval. » Mais aussi ses joies. Bir Hakeim, quand les Français sous les ordres du général Koenig arrêtent l’armée de Rommel : « Oh cœur battant d’émotion, sanglots d’orgueil, larmes de joie ! »

Entre-temps, nous aurons écouté Pierre Dac, l’une des plus célèbres voix de Radio Londres avec Maurice Schumann, répliquer à Philippe Henriot, l’orateur vedette de Radio Paris qui pointait ses origines juives : « Sur la tombe de mon frère, il est écrit : “mort pour la France à 28 ans”. Sur votre tombe, Philippe Henriot, il y aura aussi une inscription : “mort pour Hitler”. »

Nous aurons aussi lu l’article où l’aviateur Pierre Mendès France raconte comment, regagnant l’Angleterre après une mission en Île-de-France et survolant la campagne picarde, il voit un paysan et son petit-fils se lever dans leur charrette de foin au passage de son avion pour le saluer au garde à vous. « J’ai les yeux pleins de larmes. » Nous aussi. Car c’est une bouleversante histoire d’amour – entre les Français libres, le Général et la France – que nous raconte ce livre. Une histoire exemplaire, à lire et regarder en famille, comme le DVD qui l’accompagne. Puis à relire et méditer.

De Gaulle et les Français libres, d’Éric Branca, préface de Max Gallo, de l’Académie française, Albin Michel, 272 pages, 29,90 €.

Publié dans Articles de Presse

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