Les fantômes de l'lrgoun

Publié le par L'Express par Cuau Yves et Carmel Hesi

Les fantômes de l'lrgoun

Menahem Begin, ex-chef de l'organisation terroriste juive, est élu à la tête de l'Etat. un bouleversement de la donne politique.

Les fantômes de l'lrgoun

Les Israéliens, les Arabes, les grandes puissances vont devoir s'habituer à vivre avec Menahem Begin. Ce ne sera facile pour personne.

Pour les Israéliens, d'abord. Ils ont voté librement, au terme d'une campagne électorale démocratique. Ils voulaient le changement. Ils l'ont, mais dans des conditions ambiguës. Le scrutin du 17 mai ne reflète pas une forte poussée de la droite nationaliste, il traduit l'effondrement du Parti travailliste, usé par vingt-neuf années de pouvoir, miné par les scandales financiers, victime de la crise économique mondiale.

Le Likoud de Begin gagne 4 sièges. 4 sièges seulement! grâce aux voix des jeunes Orientaux et des nouveaux émigrants soviétiques. Le Parti travailliste, celui des pères fondateurs de l'Etat, celui des vainqueurs de quatre guerres et du raid d'Entebbe, en perd 19. Au bénéfice surtout du Dash (15 sièges) de Ygal Yadin. Pour ce dernier, c'est un succès personnel important, mais la loi de la démocratie est claire. Begin, avec l'appoint des partis religieux, les 2 sièges de la petite formation du général Ariel Sharon et le siège de Samuel Flatto Sharon, élu à coups de millions pour échapper à une demande d'extradition formulée par la justice française, est en mesure de gouverner seul. Il a gagné. A 63 ans, le dernier monstre sacré de l'Etat d'Israël entre en scène.

Dans le monde arabe, seules les organisations palestiniennes les plus extrémistes jubilent. Les chances de négociation qui semblaient s'esquisser sont compromises pour longtemps. Au Caire, c'est l'angoisse. Le président Anouar el-Sadate jouait l'avenir de son régime sur une reprise de la conférence de Genève. Le président syrien Hafez el-Assad, lui aussi, était optimiste au lendemain de ses effusions publiques, à Genève, avec Jimmy Carter. Pour Yasser Arafat, c'est encore plus grave. Le chef de l'Organisation de libération de la Palestine avait toléré des contacts à Paris entre membres de sa centrale et représentants israéliens. Le drame a un nom, pour tous ces hommes qui jouent leur poste et leur peau: l'Irgoun.

Un nom un peu oublié en Europe. Dans le monde arabe, il reste l'expression la plus dure du sionisme. L'Irgoun, c'est le massacre de 250 habitants du village arabe de Deir Yassine, en 1948, et le début de l'exode des Palestiniens, au cri de: "Deir Yassine! Les juifs arrivent!" Le chef de l'Irgoun, c'était Begin.

Les grands le savent aussi. Andreï Gromyko, ministre soviétique des Affaires étrangères, et son homologue américain, Cyrus Vance, se sont retrouvés la semaine dernière à Genève. Ils devaient surtout parler de la négociation sur la limitation des armements nucléaires stratégiques. Malgré leur mutisme officiel, le Proche-Orient est passé au premier plan. Ils pensaient que les travaillistes israéliens perdraient des sièges. Ils ne croyaient pas au succès de Begin.

Et il est là. Impénétrable, avec son visage vaguement asiatique, aux pommettes hautes. Au mois de février, on le disait mourant. Il avait été victime d'une crise cardiaque et d'une pneumonie. Mais, au moment de l'arrivée de Golda Meir à la présidence du Conseil, en 1968, on la disait aussi usée, finie. Le pouvoir est une formidable cure de jouvence.

Cette génération de pionniers israéliens, venus des profondeurs de l'Europe centrale, est une génération de fer, familière des camps, des privations et de la souffrance. Begin, plus encore que beaucoup d'autres. Il a connu les prisons polonaises, puis les prisons russes pour crime de sionisme. La guerre l'a sauvé. Les Soviétiques lui ont laissé le choix entre l'engagement dans l'armée du général Anders et le bagne de Sibérie, où il devait purger une peine de huit années de travaux forcés. En 1942,il débarque en Palestine.

Son destin aurait pu être proche de celui de David Ben Gourion. Ils seront des ennemis implacables.

Begin a choisi l'action clandestine impitoyable contre les Arabes et les Britanniques. L'attentat de l'hôtel King David et la mort de 91 soldats anglais, c'est lui. L'attaque de la prison-forteresse de Saint-Jean-d'Acre, c'est lui. Les enlèvements, les exécutions sommaires, c'est lui. C'est le Fantômas de la lutte pour l'indépendance. Sa tête est mise à prix.

Ben Gourion, dans le même temps, jette les bases d'un Etat. Il profite de toutes les actions de l'Irgoun, mais il la renie. Au lendemain du massacre de Deir Yassine, il envoie un télégramme de condoléances au roi Abdallah de Transjordanie. Et, à la veille de l'indépendance, il donne l'ordre à la Haganah, l'armée régulière. d'ouvrir le feu sur le navire "Alataléna", qui a rompu la trêve décidée par les Nations unies, pour livrer des armes à l'Irgoun. La plage de Tel-Aviv sera rouge du sang des amis de Menahem Begin, tués par des juifs. Il ne pardonnera jamais.

Alors, un homme d'extrême droite fasciné par la violence et le goût de l'action clandestine? La vérité n'est pas si simple. Dès la proclamation de l'indépendance, malgré ses réseaux, ses caches d'armes, il se conduit en démocrate.

L'Irgoun, c'est fini. Personne, en Israël, n'entendra jamais plus parler de "ces choses" * comme il dit. Begin transforme son mouvement en parti politique. C'est la naissance du Herout (liberté). Il ne cache jamais ses opinions, critique durement les travaillistes au pouvoir, fulmine contre la reprise des relations diplomatiques avec l'Allemagne. Mais ce sioniste n'est jamais effleuré par la tentation de l'action illégale contre d'autres sionistes. Il ne tentera jamais de régler les vieux comptes.

Pendant des années, il est en marge. Son parti est la plus importante formation de l'opposition, mais il n'intéresse guère les observateurs étrangers. Dans ce pays où le col ouvert est une sorte d'uniforme, il détonne. Il est toujours cravaté, vêtu de sombre, d'une courtoisie raffinée, qui tranche sur le style souvent popuIiste des dirigeants du Front travailliste.

Il semble se résigner à son rôle d'éternel chef de l'opposition. Il fait, en réalité, son apprentissage d'homme d'Etat. Il en donne la preuve le 28 mai 1967, alors qu'Israël semble en danger de mort, après la fermeture du détroit de Tiran, la concentration des blindés égyptiens dans le Sinaï, et le voyage du roi Hussein de Jordanie au Caire. Sans publicité, très simplement, il se rend chez son vieil ennemi David Ben Gourion.

L'entretien a lieu à Tel-Aviv, dans le petit pied-à-terre de "B. G." aux murs tapissés de milliers de livres, à l'angle de la rue Hayarkon et du boulevard Keren Kayemith. C'est un grand moment de l'histoire d'Israël. Pendant deux heures, les deux personnages qui symbolisent les luttes et les déchirements de l'Etat vont se parler pour permettre la formation du gouvernement d'union nationale qui fera la guerre. Begin entre au gouvernement.

Il y reste jusqu'en juillet 1969, au moment où Mme Meir accepte l'idée du plan Rogers, qui prévoit l'évacuation par Israël d'une partie des territoires occupés deux ans plus tôt. Pour Begin, c'est une trahison. Un sioniste digne de ce nom ne doit pas même accepter l'expression de territoires "occupés". La Judée-Samarie a été "libérée". Elle fait partie d'Eretz Israël, la patrie historique du peuple juif.

Sans amertume, pour rester fidèle à ses idées, cet homme qui a déjà passé près de vingt ans dans l'opposition quitte le gouvernement et ses fastes pour retrouver son petit appartement de deux pièces à Tel-Aviv, dont il n'est même pas propriétaire. C'est un beau geste ?dans ce pays encore ivre de sa victoire éclair, où les valeurs pionnières commencent à craquer dans une euphorie trompeuse.

Aux heures les plus sombres de la guerre du Kippour, il est étroitement associé par le gouvernement à toutes les grandes décisions. Il est dans le secret de la préparation du raid d'Entebbe. Au moment du retour des avions en Israël, il lance à son ennemi politique Itzhak Rabin un "Tout l'honneur!" qui ne manque pas d'allure. Mais, sur le fond, il est irréductible. Pas question d'évacuer un pouce de terrain en Judée-Samarie. Il soutient les "colons sauvages" désireux de s'installer dans cette partie de la patrie juive, inaliénable à ses yeux.

Cela ni les pays arabes ni les grandes puissances ne peuvent l'accepter. Le plan Carter était prêt, et il reprenait les idées de Ygal Allon: Israël dissociait sa frontière politique et sa frontière de sécurité sur le Jourdain. En attendant la vraie paix, l'Etat juif conservait une tenaille de sécurité à base de colonies paramilitaires sur le fleuve biblique, mais il perdait progressivement la souveraineté politique sur ce territoire contrôlé depuis le mois de juin 1967. Les Arabes étaient au pied du mur pour la première fois depuis 1948. Jordaniens, Egyptiens, Syriens et une bonne partie des Palestiniens semblaient ralliés à ce scénario.

Il est inacceptable pour Begin et ses alliés religieux. Autant demander au pape de renoncer à sa foi catholique. Ce n'est pas une politique de droite, mais une expression extrême du sionisme. Elle va poser d'énormes problèmes, qui peuvent provoquer à brève échéance une cinquième guerre israélo-arabe.

Comment les surmonter? Begin, conscient de l'ampleur écrasante de sa mission, a proposé un gouvernement d'union nationale. La Constitution lui laisse plusieurs semaines pour le former, mais il est peu probable que les travaillistes acceptent cette offre. Ils veulent leur revanche.

Ils peuvent l'avoir bientôt. Begin voudrait un retour à l'économie de marché, et il souhaiterait aussi limiter le droit de grève. Il s'attaque à une formidable bastille. Le système israélien, au fil des ans, est devenu une lourde machine étatique, à base de puissants complexes contrôlés par la Histadrout, la centrale syndicale unique. Qui tient la Histadrout tient une bonne partie de l'Etat. Il n'est pas certain que le Likoud réussisse à la démanteler, ou,même à lui imposer sa loi lors des élections du 21 juin pour le renouvellement de son comité directeur.

Autre problème pour Begin: le choix de son équipe. Les vrais réformateurs, en Israël, se trouvent aujourd'hui dans les rangs du Dash, le parti de Yadin. C'est le succès de cette formation qui a provoqué la déroute travailliste. Une coalition avec le Dash sera difficile. Elle risque d'achopper sur le problème de la Cisjordanie. "Il faudrait au moins essayer de le mettre entre parenthèses pour deux ans", a dit Yadin à L'Express.

Il est encore trop tôt pour spéculer sur la répartition des portefeuilles. On connaît pourtant les noms des principaux collaborateurs du nouveau patron d'Israël. Aucun de ceux-ci n'a une véritable expérience des affaires de l'Etat. C'est dans le domaine de la défense que Begin sera sans doute le mieux conseillé. Il dispose dans son équipe de deux extraordinaires bêtes de guerre: les généraux Ezer Weizmann et "Arik" Sharon.

Le premier est l'inventeur d'une doctrine célèbre: "La défense de Tel-Aviv se joue à la verticale du Caire et de Damas." Le second a renversé la situation en 1973, en franchissant le canal de Suez avec ses parachutistes. Ils n'attachent aucune importance à la notion de glacis Pour eux, la meilleure arme d'Israël, c'est sa capacité d'imagination, sa vitesse d'improvisation, le caractère foudroyant de ses attaques. Ils ne croient ni aux "lignes" ni aux fortifications. Sur le plan stratégique, ils sont prêts à évacuer les neuf dixièmes du Sinaï et une bonne partie du plateau du Golan.

Sur le plan de la politique étrangère, en revanche, ils sont capables de gaffes fracassantes. Si Begin ne réussit pas son ouverture en direction de Yadin et de son vivier politique, il aura du mal à trouver un bon ministre des Affaires étrangères. C'est un problème grave.

Les Israéliens n'ont pas voté pour l'autoritarisme et pour une nouvelle politique étrangère. Même si les embrassades prodiguées par Carter au président syrien El-Assad ont, en fin de compte, coûté cher aux travaillistes. Les électeurs ont voté surtout contre l'inflation, les inégalités, les scandales, I'usure d'un vieux parti. L'image de marque de leur pays en est pourtant modifiée, à leur corps défendant, dans le monde.

Ben Gourion, Golda Meir, Rabin étaient des figures respectées de l'Internationale socialiste. Ils avaient des liens d'amitié personnels très forts avec Harold Wilson, Willy Brandt, Olof Palme, Mario Soares. La plupart des amis de Begin, à l'étranger, appartiennent à la fraction la plus dure des mouvements sionistes. Leurs réseaux d'amitié sont fervents, mais plus restreints que ceux des travaillistes. Le meilleur ami de Begin en France est Jacques Soustelle.

Israël, au cours des prochains mois, n'aura sans doute jamais connu une période de si grande solitude. Begin est capable de surprendre dans bien des domaines par la hardiesse de ses initiatives. Après tout, c'est Guy Mollet qui a fait la guerre en Algérie, et le général de Gaulle qui a signé les accords d'Evian. C'est John Kennedy qui a commencé la deuxième guerre du Vietnam, et Richard Nixon qui l'a terminée.

L'ancien terroriste Begin est devenu depuis longtemps un homme d'Etat. Mais il ne peut accepter sans se renier l'idée lancée de manière un peu trop fracassante par la France, puis par le président Carter, d'un "foyer national" palestinien en Cisjordanie "libérée". Il ne se reniera pas.

Les électeurs voulaient le changement. Ils l'ont eu. Dix ans après la guerre de Six Jours, c'est un bouleversement aussi profond pour le Proche-Orient qu'une guerre éclair. Aussi lourd de conséquences. 

Publié dans Articles de Presse

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