Les gardiens d'Auschwitz enfin jugés?

Publié le par L'Express Anne Vidalie

Outre-Rhin, une trentaine de dossiers d'ex-sentinelles du camp d'extermination sont entre les mains des magistrats. La justice les soupçonne de complicité d'assassinats. Une course contre le temps.

Près de soixante-dix ans après la fin de la guerre, l'Allemagne n'en finit donc pas de solder ses comptes avec l'Histoire. Ici, Auschwitz.

Près de soixante-dix ans après la fin de la guerre, l'Allemagne n'en finit donc pas de solder ses comptes avec l'Histoire. Ici, Auschwitz.

Ce 7 novembre, Hans Lipschis fêtera son 94e anniversaire derrière les hauts murs de la forteresse de Hohenasperg, l'hôpital-prison du Bade-Wurtemberg (Allemagne). Jusqu'au 6 mai dernier, ce nonagénaire, veuf depuis six ans, coulait une retraite paisible à 70 kilomètres de là, dans la ville d'Aalen. 

Et puis, ce matin de printemps, la police est venue l'arrêter dans sa petite maison aux murs roses : Lipschis, sourcils blancs et broussailleux, oeil vif et malicieux, est soupçonné d'avoir participé au massacre de 10510 hommes, femmes et enfants, gazés à Auschwitz-Birkenau lorsqu'il y servait sous l'uniforme des gardiens SS. Parmi les victimes, 398 déportés dont le convoi a quitté le camp français de Drancy le 23 juin 1943.

Son destin, comme celui de 29 autres sentinelles d'Auschwitz, s'est joué à Ludwigsburg, la ville où siège depuis 1958 l'Office central pour l'élucidation des crimes du national-socialisme. Au terme d'une enquête minutieuse, le procureur général Kurt Schrimm, directeur de cet organisme, a transmis à la justice les dossiers de ces anciens soldats, âgés de 87 à 97 ans. 

Le parquet devra décider si les charges sont suffisantes pour engager des poursuites pénales. Dans le cas de Lipschis, les magistrats de Stuttgart ont tranché : c'est oui. "Son procès pourrait s'ouvrir en février 2014, s'il est déclaré apte à comparaître", estime son avocat, Me Achim Bächle.

Près de soixante-dix ans après la fin de la guerre, l'Allemagne n'en finit donc pas de solder ses comptes avec l'Histoire. Ses tribunaux poursuivent désormais les "petites mains" de la Shoah, alors qu'ils n'ont pas su, pas voulu, autrefois, punir les décideurs - ou si légèrement. L'indulgence est passée de mode, outre-Rhin, mais les grands criminels nazis ne sont plus de ce monde. 

Les tribunaux poursuivent désormais les petites mains de la Shoah, alors qu'ils n'ont pas voulu, autrefois, punir les décideurs

Reste une poignée d'hommes et de femmes que leur jeune âge, à l'époque, cantonnait aux postes subalternes. Ceux-là, l'Allemagne veut les juger. "Le message est double, analyse Thomas Walther, ancien magistrat de l'Office de Ludwigsburg. La justice montre qu'elle a fait amende honorable. Et elle met en garde les bourreaux du futur et leurs acolytes contre les conséquences de leurs actes."

En 2011, un procès a chamboulé la jurisprudence germanique : celui de John Demjanjuk, ancien garde du camp d'extermination de Sobibor. En condamnant cet Ukrainien à cinq ans de prison pour complicité dans l'assassinat de 27 900 juifs, la cour d'assises de Munich a changé la donne. Certes, aucun témoin, aucun document n'a permis de prouver sa participation directe à leur mise à mort. Mais les juges ont innové en estimant que tous ceux qui, du haut en bas de la hiérarchie, avaient prêté la main à ce massacre planifié portaient leur part de culpabilité.

Kurt Schrimm et ses troupes sont engagés dans une course contre le temps. Il leur faut retrouver les derniers criminels, plonger dans les archives, étayer les accusations, avant que la mort ne fauche les survivants. Ils n'ont pas oublié Samuel Kunz, 89 ans, ex-gardien au camp d'extermination de Belzec (Pologne), décédé dans son lit en novembre 2010, alors qu'il devait être jugé l'année suivante.

Les enquêteurs de Ludwigsburg ne se laissent pas abattre. En août 2012, ils ont confié au parquet de Weiden (Bavière) le dossier du soldat de première classe Johann Breyer, 88 ans, qui fut gardien à Auschwitz. Natif de l'est de la Slovaquie, ce Volksdeutscher (Allemand de souche) a émigré aux Etats-Unis en 1952. Il vit toujours à Philadelphie, où il a longtemps travaillé comme outilleur-ajusteur. Visé depuis l'été dernier par un mandat d'extradition, Breyer assure ne pas comprendre pourquoi l'Allemagne l'accuse en 2013 après l'avoir laissé en paix pendant des décennies. A l'entendre, son rôle se serait limité à assurer la surveillance extérieure du camp.

Hans Lipschis, le prisonnier d'Hohenasperg, ne comprend pas davantage. Quand des journalistes de Welt am Sonntag ont frappé à sa porte, en avril dernier, il leur a répondu qu'il était simplement cuisinier à Auschwitz. "Faux", tranche l'acte d'accusation délivré par le parquet de Stuttgart : avant de s'activer dans les cuisines de ce camp à partir de l'automne 1943, le soldat Lipschis fut bel et bien gardien.

L'histoire de l'ex-caporal SS ressemble à celle de beaucoup de jeunes Volksdeutsche. Né Antanas Lipsys à Kretinga (Lituanie), sur les rives de la Baltique, il fuit l'Armée rouge avec ses parents et sa soeur en 1941 et se réfugie en Allemagne. Les Lipsys ont beau appartenir à la "nation germanique", ils ne parlent pas la langue de Goethe. Les SS s'en moquent : soucieux d'étoffer leurs unités de combat et de fournir des gardes aux usines de la mort, ils recrutent à tout-va.

C'est ainsi qu'en octobre 1941, Antanas, boulanger de son métier, devient Hans, obtient la nationalité allemande et rejoint les bataillons SS-Totenkopf (Tête de mort), ceux des sentinelles. Affecté à Auschwitz-Birkenau, il y restera jusqu'à l'évacuation, au début de 1945. En 1956, l'ancien SS et sa femme prennent un aller simple pour le rêve américain. A Chicago, où ils refont leur vie, Hans est embauché comme ouvrier chez Harmony, le fabricant de guitares des stars.

Faut-il vraiment juger ces vieillards, sans preuves, sans témoins, près de soixante-dix ans après la libération du camp d'Auschwitz?

Son passé le rattrape en 1980, quand les enquêteurs de l'Office of Special Investigations, chargés de traquer les nazis installés outre-Atlantique, décortiquent son dossier d'immigration. Voilà Lipschis propulsé en pleine lumière, son identité divulguée dans la presse. 

Au printemps 1983, le sexagénaire menacé d'expulsion embarque dans un avion pour l'Allemagne. Là, surprise : ni les journalistes ni la justice ne lui témoignent le moindre intérêt. Il en sera ainsi pendant trente ans, jusqu'à ce matin de mai 2013 où la police se présentera chez lui.

Face à ce vieil homme et à ses compagnons d'armes, la société allemande s'interroge. Faut-il vraiment juger ces vieillards, sans preuves, sans témoins, près de soixante-dix ans après la libération du camp d'Auschwitz ? Pour l'historien allemand d'origine israélienne Michael Wolffsohn, il est trop tard : "Les criminels d'autrefois sont devenus des hommes très âgés qui ne suscitent plus que la compassion", regrette-t-il. 

Sa consoeur Annette Weinke, enseignante à l'université d'Iéna, n'est pas de cet avis : "En droit pénal, assènet-elle, on ne se demande jamais si l'accusé est trop vieux. Sauf dans le cas des criminels nazis..." Une chose est sûre : les délais judiciaires sont tels que la mort éclaircira encore les rangs des anciens gardiens SS avant qu'ils n'affrontent la justice des hommes...

Publié dans Articles de Presse

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