Les Herr Doktor de la Shoah

Publié le par Libération - Marc Semo

 Libérationpublié le 30/09/2010 à 00h00 par Marc Semo


Comment des intellectuels se mirent au service de l’industrie de la mort nazie

Werner Best avec Erik Scavenius

 

Ils n’étaient pas des cogneurs de brasserie, ni des déclassés, des psychopathes ou de dangereux illuminés. Bien intégrés, cultivés, pluri diplômés - pour la plupart juristes - quelque trois cents intellectuels furent les piliers du RSHA (Office central pour la sécurité du Reich) créé en 1939 par Himmler et Heydrich, qui conçut et organisa la machine de mort nazie.

 

Ils furent directement responsables de quasiment toutes les opérations de déportations, liquidations et exterminations, aussi bien en Allemagne que dans les territoires occupés. C’est dans ce vivier que furent notamment recrutés les chefs des Einsatzgruppen (les groupes d’intervention) qui liquidèrent par balles plus d’un million et demi de juifs en Ukraine et en Russie. «Ces jeunes gens contredisent le cliché du nazi inculte.

 

Ils ont accédé à l’université et en général réussi leurs examens. Ils ne sont pas davantage les mauvais sujets d’une science qu’ils auraient "pervertie"», note l’historien Christian Ingrao, qui avait consacré sa thèse, remaniée pour ce livre, au parcours de quelques dizaines de ces «Herr Doktor» qui ont théorisé et planifié l’élimination de plus de vingt millions de personnes, non seulement mais les Juifs, mais aussi les Tsiganes et autres peuples étiquetés «sous hommes».

Comment un intellectuel devient un tueur de masse ?


La question fascine toujours historiens et romanciers, ainsi que les lecteurs comme en témoigne le succès des Bienveillantes de Jonathan Littell. La focalisation au début des années 60 autour du procès d’Adolf Eichmann, organisateur de la Shoah mais médiocre bureaucrate, a eu pour effet de fausser la perception sur les maîtres d’œuvre du génocide. «Eichmann était plutôt peu représentatif des chefs de l’appareil de terreur», note l’historien allemand Ulrich Herbert, auteur d’une magistrale biographie, Werner Best. Un Nazi de l’ombre (Tallandier).

Mort dans son lit


Brillant juriste devenu numéro 3 du RSHA, Best fut ensuite administrateur de cet organe en France occupée puis gauleiter au Danemark. Condamné à mort après guerre, aussitôt gracié, il se lança dans les affaires, devint un ténor du Parti libéral (FDP), tout en aidant nombre d’ ex-nazis devant la justice. Il mourut tranquillement dans son lit en 1989, juste avant la chute du Mur. Selon Ulrich Herbert, les historiens ont trop longtemps négligé «la remarquable continuité sur les plans personnel et idéologique entre les jeunes intellectuels de la République de Weimar et la nouvelle élite SS, notamment du SD et de la Gestapo».

Ces intellectuels de la machine de mort SS sont nés pour la plupart entre 1900 et 1910. Trop jeunes pour avoir connu les tranchées, ils en eurent les échos au lycée, en subirent les contrecoups familiaux avec la mort de pères ou de grands frères, avant même le séisme de la défaite. La guerre cristallisa leur vision «d’un monde peuplé d’ennemis et animé d’une volonté d’anéantissement du Volk - le peuple allemand».«Ce fut le matriciel d’une violence génocidaire marquée du sceau de la guerre défensive et de l’utopie», résume Christian Ingrao, montrant comment les destins de ces hommes - dont Werner Best - découlent de cette expérience fondatrice, aussi bien leur engagement dans les mouvements nationalistes puis leur adhésion, au nom de l’efficacité, à un nazisme au début regardé avec suspicion pour son caractère braillard et plébéien. Ils se revendiquaient comme la génération de la «Sachlichkeit», l’objectivité, celle qui assume le réel sans aucun état d’âme. Le droit ne fait que traduire le moment d’un rapport de forces entre les classes ou les peuples.

«Rite initiatique.» Intégrés au sein du RSHA, ils mènent en Allemagne une lutte impitoyable contre «les trois K : Kaftan, Kube, Kutte» (le caftan, le cube, le froc) et remplissent les camps. Avec la guerre à l’Est arrive leur grand moment de vérité. Les nouveaux territoires destinés à la colonisation pour «la race des seigneurs» doivent être «nettoyés» en premier lieu des juifs. Les Einsatzgruppen commencent aussitôt le travail d’élimination derrière les lignes. Cinq groupes sont à l’œuvre depuis le nord dans les pays Baltes jusqu’au sud en Ukraine.

 

Les intellectuels du RSHA sont envoyés les diriger. «Rite initiatique, le génocide permet à ceux qui le "subissent" avec succès de prouver non seulement leur degré d’intériorisation de la croyance nazie mais aussi leur capacité à occuper après la guerre les plus hautes fonctions dans un Reich victorieux», écrit Ingrao. Quelques-unes deviennent alcooliques ou très rarement craquent, comme Alfred Filbert, ex-chouchou de Heydrich qui sombre en dépression après quatre mois et l’élimination des communautés juives de Vilnius.

La plupart persévèrent sans état d’âme, y compris quand l’ordre arrive un mois après le début de l’offensive d’éliminer aussi les femmes et les enfants. «Si nous tuons les parents, les enfants grandiront en devenant aussi les ennemis du Reich», expliqua lors de son procès à Nuremberg Otto Ohlendorf, économiste et juriste qui dirigeait le groupe D en Ukraine, plaidant… «la légitime défense». Au début certains Einsatzgruppen maintiennent «les formes militaires» avec des exécutions par pelotons. Puis les tueurs passent à la balle dans la nuque des victimes agenouillés devant les fosses. Ou à la «méthode de la sardine» : la nouvelle fournée de victimes est obligée de descendre dans la fosse et de se coucher tête bêche sur les corps des morts. Les exécuteurs, pour la plupart des policiers mobilisés, sont ébranlés mais appliquent les ordres des responsables du RSHA.

«Au fond il n’était pas si étonnant que l’on envoie là-bas linguistes et philosophes : qui mieux que ces gens formés à la rhétorique auraient pu déployer des trésors de conviction pour amener ces gens qui ne sont pas des tueurs nés à tuer femmes et enfants ?» explique Christian Ingrao dans l’ouvrage de Michaël Prazan. Reprenant les témoignages de rescapés, les récits qu’il avait recueillis pour son long et bouleversant documentaire, Prazan dans son livre donne voix aux victimes, restituant à cette tragédie toute son épaisseur de douleur et de sang. En cela, c’est le complément indispensable de Croire et détruire. Michaël Prazan interroge aussi quelques exécuteurs baltes ou ukrainiens et un ancien SS. Mais les bourreaux, comme toujours, n’ont rien à dire, éludant leurs responsabilités et se contentant de dire qu’ils ont obéi aux ordres.

Guerre froide. Dans l’après-guerre il y eut quelques procès, notamment l’un à Nuremberg, où furent jugés en septembre 1947, 24 des responsables des Einsatzgruppen. Deux furent condamnés à la prison à vie, six à des peines plus légères, quatorze à la pendaison mais seulement quatre furent effectivement exécutés, dont Otto Ohlendorf. Les dix condamnés à la prison à vie furent remis en liberté en 1958. «Les Américains avaient besoin avec la guerre froide d’une Allemagne forte et ces procès étaient perçus comme une justice des vainqueurs», explique Christian Ingrao.

 

Les Allemands prennent ensuite le relais. Des séries de procès contre les responsables et tireurs des Einsatzgruppen commencent dans les années 60. Les juges craignent d’être accusés d’appliquer une justice rétroactive. Ils ne retiennent donc que les accusations de meurtre ou complicité de meurtre, le crime de guerre et le crime contre l’humanité étant absent du code pénal allemand des années 30. Werner Best aidera nombre de ses anciens camarades à définir une stratégie de défense : les cadres de la police ont donné juste un support technique et institutionnel aux véritables responsables que sont Himmler, Heydrich etc, et autres dignitaires nazis morts ou en fuite… Nombre de ces cadres des Einsatzgruppen s’en tirent avec des peines légères. Les tireurs - quelque 3 000 personnes - ne seront en général pas inquiétés. Sur plus de 100 000 procédures engagées, à peine 6 500 se concluront par des condamnations à de courtes peines de prison.


Christian Ingrao Croire et détruire. Les Intellectuels dans la machine de guerre SS Fayard, 514 pp., 25,50 €. Michaël Prazan Einsatzgruppen Seuil, 559 pp., 25 €.

Publié dans Articles de Presse

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