Les mémoires de la guerre

Publié le par Le Nouvel Observateur par Jean Daniel

Chaque génération impose le souvenir de sa guerre. Mais au début des grandes barbaries du XXème siècle, il y a eu 14-18, puis le témoignage d’un géant, Céline.

Cérémonie du 11 novembre à l'Arc de Triomphe à Paris

Cérémonie du 11 novembre à l'Arc de Triomphe à Paris

"Ils" nous apprennent que Dominique Strauss-Kahn consentirait à se déclarer malade et se résignerait à se faire soigner. Je lis et je relis cette phrase, partagé entre l’accablement et la consternation.

Je renonce donc ici à une décision prise depuis longtemps : ne plus parler de DSK. Faire, comme Camus, qui, alors qu’il dirige "Combats", déclare un jour à tous les rédacteurs stupéfaits – à propos d’un fait divers d’une toute autre gravité, il est vrai-: "Désormais, nous ne publierons plus rien sur l’affaire Petiot. Ni texte ni photo". Le docteur Petiot était une sorte de nouveau Landru dont on révélait chaque jour les nouvelles victimes en rajoutant sur les détails horribles de leur exécution. Plus jamais ? demandent alors les chroniqueurs chargés de l’affaire. Camus répond : plus jamais.

Qu’aurait-il fait avec DSK ? Je n’en sais trop rien. Aurait-il vraiment refusé d’en parler ? Je me pose la question car il s’agit cette fois du coup terrible qui eut été porté à la gauche, à la démocratie, à la France si les révélations sordides sur l’affaire du Sofitel de New York et sur quelques autres encore plus avilissantes, avaient été distillées une à une après que le directeur du FMI fut devenu candidat. Quelle effroyable éventualité !

Comment conclure ? Eh bien, en faisant bon accueil à celle qui redevient notre consœur, à notre amie Anne Sinclair qui retourne au bercail. Il faut qu’elle m’en croie, il y a une seule chose qui délivre des obsessions, de la maladie ou de l’humiliation, - dans mon cas, des servitudes de l’âge - c’est la discipline acharnée dans le travail, l’insistance à la maintenir, le soin à la perfectionner.

Je n’ai jamais caché mon admiration pour la dignité et le courage avec lesquels Anne Sinclair a traversé l’épreuve qui ravage son couple depuis six mois. Je n’oublie pas non plus que j’ai une dette personnelle envers elle dans la mesure où elle m’a permis de bénéficier, en m’y invitant plusieurs fois, du succès et de l’audience de son émission "Sept sur Sept". Sans doute, cette émission avait-elle été créé par Jean-Louis Burgat et Erik Gilbert, mais il se trouve que ses grands moments se sont déroulés pour moi sous le règne de la princesse Anne, lumineuse d’intelligence et de séduction. Souvenons-nous : elle a été, avec Simone Veil, l’une des femmes les plus populaires de France. Personnellement je souhaite la voir revenir sur les terrains où elle avait rayonné.

Souvenirs… souvenirs !

La célébration de l’Armistice conclu entre la France et l’Allemagne le 11 novembre 1918 a varié tous les dix ans environ. Le temps n’est plus où Valéry Giscard d’Estaing, soucieux, avec son ami Helmut Schmidt, d’effacer toutes les traces des hostilités entre les deux pays fondateurs de l’Europe, doutait de l’opportunité d’une telle célébration et envisageait de la supprimer.

Sans doute n’y a-t-il pas réussi. Mais on considérait volontiers, à l’époque, ceux qui s’opposaient à ce jeune président moderne comme des conservateurs qui tenaient jalousement à la mémoire de leur haine plus qu’à celle de leur douleur. En fait, la maladresse de Giscard avait des circonstances atténuantes. S’il y avait une guerre dont on se souvenait et dont il convenait à tout prix de se souvenir, c’était celle de 1939 à 1945 et non celle de 14-18. Ce qui avait changé le monde et qui avait suscité les plus lourdes pertes humaines, c’était bien la guerre contre les nazis et SS.

Les jugements ont cependant été rééquilibrés avec les révélations sur le goulag et le bilan des barbaries soviétiques. On admet désormais que, selon le mot de François Furet, "Le XXe siècle a commencé avec la guerre de 1914 et s’est terminé avec la chute du Mur de Berlin". Verdun est redevenu soudain aussi important que Stalingrad. Et pour moi, aujourd’hui, les souvenirs remontent. Dans ma petite enfance, j’entendais mes frères ainés, de vingt-cinq et vingt-sept ans plus âgés que moi, parler de leur guerre, celle de 1914, et l’un d’entre eux faisait allusion au calvaire du "Chemin des Dames". J’avais beaucoup de mal à associer l’horreur des combats à un nom si poétique.

C’était la période du pacifisme militant accompagné cependant d’une célébration de la gloire des maréchaux. En 1919, Proust avait eu le prix Goncourt et il n’avait pas fait la guerre. J’ai dû attendre avant de pouvoir le lire, mais j’ai très vite dévoré Henri Barbusse ("Le feu"), Georges Duhamel ("Civilisation") et Roland Dorgelès ("Les Croix de bois"). Ils me racontaient l’horreur étouffante, écrasante, terrible de la guerre. Je n’ai cependant vraiment découvert cette horreur qu'avec "Le Voyage au bout de la nuit". Je n’ai jamais pu oublier les mots, les images, le rapprochement, le rythme. Céline m’est alors apparu comme le seul vrai dénonciateur de l’absurdité définitive de la barbarie absolue de la guerre. Je n’ai pas tellement changé.

Je n’arrive pas à comprendre ce qui s’écrit aujourd’hui sur Céline. Pour moi, il était grand et même unique lorsque, par la puissance de son style, il conduisait à penser que rien n’était plus possible après la guerre, qu’on ne pouvait plus rien attendre de l’homme et que l’on était condamné au nihilisme. Il n’y avait pas d’issue. La chute de Céline m’a parue ensuite tragique lorsque, avec "Bagatelles pour un massacre", il s’est vautré dans l’appel au meurtre en voulant faire croire que la disparition des juifs pourrait être un salut.

Publié dans Articles de Presse

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