Les résistances allemandes à Hitler

Publié le par L'Humanité - Paul Euzière

JournalL'Humanité publié le 09/03/2012 par Paul Euzière, vice-président de l’Association historique
du pays de Grasse

Une histoire qui est la nôtre

Euziere PaulMalgré une féroce répression, du début du nazisme jusqu’à la fin de la guerre, des Allemands résistèrent à l’idéologie nazie, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Si les résistances religieuses et militaires étaient reconnues en RFA, l’ampleur du phénomène est restée longtemps méconnue.

Les résistances allemandes à Hitler sont longtemps restées méconnues. En Allemagne, de 1949 à 1989, se sont opposés deux États : la RFA et la RDA, protagonistes de la guerre froide. Née de la volonté des États-Unis d’endiguer l’Union soviétique, la RFA recycla dans cet objectif nombre de cadres qui avaient soutenu le régime nazi. En 1956, la Cour constitutionnelle de Karlsruhe interdit le Parti communiste d’Allemagne (KPD). Durant des décennies, les militants communistes sont traqués et on leur interdit de travailler dans la fonction publique. Dans ce contexte, les seules résistances mises à l’honneur furent celles d’origine religieuse (la Rose blanche) ou de militaires conservateurs (Cercle de Kreisau, ou conjurés du 20 juillet 1944), mais ni celle du Comité national Allemagne libre de Moscou, ni celle du Comité Allemagne libre pour l’Ouest, pourtant organisateur d’un remarquable travail dans la Wehrmacht en France. La RDA s’est édifiée en affirmant son antifascisme. Elle a glorifié la mémoire des résistants principalement communistes. Mais elle a gommé ceux qui avaient quitté le KPD (W. Münznberg) ou qui s’étaient opposés à la ligne de Walter Ulbricht (W. Zaisser, A. Ackermann, R. Herrnstadt).

En France, excepté les communistes, longtemps a prévalu une vision nationale de la Résistance et des résistances européennes qui impliquait la lutte contre l’occupant. Un peuple dont les armées occupaient une grande partie de l’Europe ne pouvait donc être aussi celui de résistants. Aujourd’hui, on mesure mieux l’éventail de tous ceux qui s’opposèrent avec un courage difficilement imaginable au pouvoir national-socialiste de 1933 à 1945.

Les premiers camps de concentration, Dachau et Oranienburg, ont été ouverts dès mars 1933. De 1933 à 1939, un million d’Allemands ont été arrêtés, 275 000 condamnés pour activités antifascistes. Il y eut en permanence dans les camps de concentration entre 150 000 et 300 000 Allemands. En douze ans, les tribunaux civils du IIIe Reich ont prononcé 16 000 condamnations à mort. Ces chiffres illustrent l’extrême violence du régime nazi en premier lieu à l’égard des Allemands.

Pourtant, les résistances ne cessèrent jamais. En 1936, alors que le régime nazi est installé et que tous les partis sont interdits, la Gestapo comptabilise 11 678 communistes et 1 374 socialistes arrêtés et la saisie de 1 643 200 journaux, tracts et brochures du KPD. Ces faits révèlent une résistance de masse en Allemagne même. Ces résistances se structurèrent autour du mouvement ouvrier, des églises et de certaines élites traditionnelles, notamment militaires. Toutes eurent à agir dans le difficile contexte du très large consensus national de l’époque.

La première de ces résistances, par son ampleur et sa durée, fut celle des communistes. En 1933, le parti dirigé par Ernst Thälmann était le PC le plus puissant d’Europe après le PC russe. Aux élections législatives de mars, alors qu’Hitler est déjà au pouvoir et que la provocation de l’incendie du Reichstag a accéléré les arrestations de communistes, les candidats du KPD parviennent encore à recueillir 12,2 % des voix. En dépit des terribles coups reçus, ses militants vont continuer à agir clandestinement à l’intérieur du pays jusque dans les camps de concentration et parmi les étrangers déportés du travail en Allemagne.

À l’extérieur aussi, les militants du KPD contribuèrent à la dénonciation immédiate du nazisme et aux résistances. Parmi les 50 000 exilés allemands qui s’établirent en France à partir de 1933, se trouvaient environ 5 000 militants communistes et 3 000 sociaux-démocrates. Plusieurs milliers s’engagèrent aux côtés de la République espagnole dans les Brigades internationales. Ceux qui en revinrent furent pour la plupart internés dans les camps avec les antifascistes allemands raflés pendant la « drôle de guerre », puis remis par le régime de Vichy aux nazis. Un millier de ces antifascistes qui avaient échappé aux arrestations s’engagèrent dans les FTP-MOI et organisèrent « le travail allemand » jusque dans les commandements militaires des forces d’occupation.

D’autres participèrent les armes à la main à l’action des maquis (dans les Cévennes, le Limousin, les Alpes) et prirent part à la libération de villes (Nîmes et Tulle). Cet engagement allemand total dans les résistances antinazies se retrouve aussi bien en Belgique qu’en Yougoslavie ou qu’en Grèce, où il y eut des unités partisanes allemandes ou gréco-allemandes dans l’Elas (Armée nationale de libération de la Grèce), organisée par le PC.

Communistes, antifascistes ou anti-hitlériens, ces Allemands qui, au péril de leur vie et de celle de leurs proches, se levèrent un jour contre le système hitlérien parce que, selon le mot du général Hammerstein, « la peur n’est pas une vision du monde », ont écrit une page d’histoire à connaître, car elle nous parle d’avenir.

un magnifique exemple Anton Saefkow : arrêté en 1933, interné en camp de concentration. Libéré en 1939, il réorganise le KPD clandestin dans la zone de Berlin et établit des liens avec les autres opposants. Franz Jacob : arrêté et interné en 1933, libéré en 1940, il structure le KPD dans 30 entreprises de Hambourg et organise propagande et sabotages dans les usines d’armement. Bernhard Bästlein : arrêté et interné en 1933, libéré en 1939, il participe au réseau clandestin hambourgeois. Arrêté en 1942, il s’enfuit de sa prison, rejoint la résistance à Berlin. Tous les trois furent exécutés le 18 septembre 1944. Le tribunal nazi leur a rendu un hommage involontaire : « Saefkow, Bästlein, Jacob sont de vieux permanents communistes, profondément animés d’une haine sans borne contre notre Führer et notre État… Les peines qu’ils ont déjà subies ne leur ont pas fait plus d’impression que leur séjour dans les camps de concentration. Ils ont à tel point réussi à reconstituer le KPD et à travailler à la désorganisation de la Wehrmacht qu’il en est résulté pour le Reich les périls les plus graves. »


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