Les savants diaboliques de Hitler

Publié le par rodney42

JournalLe Nouvel Observateur publié le 23/12/1999


Mengele Josef9 décembre 1946. La guerre est finie depuis plus d’un an. Face au tribunal militaire américain se retrouvent un certain nombre de médecins allemands qui ont participé, depuis 1934, à des recherches cruelles à visées médicales ou militaires sur des prisonniers et des déportés, ainsi que sur des malades mentaux. Josef Mengele, médecin, généticien et anthropologue nazi, est absent. Il a fui à la fin du conflit.


Une analyse superficielle de leurs crimes amènerait à n’en faire qu’un exemple particulier de la barbarie nazie. En réalité, les actes que l’on juge aujourd’hui nous convient à une descente graduelle du répréhensible au mal absolu. En haut de la pente, des médecins testent des vaccins contre le typhus et des traitements anti-infectieux sur des prisonniers spontanément infectés. Pour se défendre, ils rappellent que de tels essais chez l’homme sont menés dans tous les pays. La France elle-même a expérimenté un vaccin contre la fièvre jaune au Brésil en 1903: de nombreux sujets testés devaient mourir.


S’engageant plus en avant dans le gouffre du mal, d’autres médecins cherchent à améliorer le traitement des gangrènes gazeuses auxquelles les soldats allemands, sur le front, paient un lourd tribut; ils provoquent d’abominables plaies chez des femmes déportées, les infectent avec des produits contaminants et expérimentent divers traitements. Un médecin qui a inventé un instrument permettant de prélever des échantillons de foie le teste sur des déportés éveillés. La plupart en meurent. Et, pour en revenir à Josef Mengele, celui-ci se livre à des expériences sur des enfants vivants, des jumeaux, dont il envoie ensuite des pièces anatomiques à l’Institut d’Anthropologie, de Génétique humaine et d’Eugénisme à Berlin. Il fait également extraire des fœtus de femmes enceintes pour poursuivre ses observations sur le développement de l’embryon.

Tout au long de cette échelle de l’abominable, et au-delà de ce qu’elle doit au fanatisme nazi, on devine une triade de motivations, dont se réclament en fait tous les scientifiques désirant expérimenter sur des personnes: la passion scientifique, la dimension humanitaire ou utilitaire des recherches, et la négation d’une humanité suffisante... ou prometteuse chez les sujets-objets des expériences. Cette déconsidération des personnes peut être fondée sur leur qualité raciale, leur situation pénale... ou leur état de santé.

Il existe en fait comme un continuum entre l’expérimentation médicale qui vaudra à son auteur une renommée internationale et ce que jugeait le tribunal de Nuremberg, et qui aujourd’hui encore me glace d’effroi. Cela exige, de la part des médecins et biologistes, une attention vigilante à la hiérarchie des valeurs à respecter dans les recherches sur l’homme.

C’est à quoi s’efforça le tribunal américain, horrifié de ce qu’il avait découvert. Le produit de cette réflexion est connu sous le nom de Code de Nuremberg, qui constitue un extrait du jugement rendu en 1947. Complété par de nombreux textes internationaux ultérieurs, le Code de Nuremberg demeure un moment essentiel où se rencontrent l’aspiration scientifique et l’exigence humaniste. Pour le siècle prochain, en faire respecter les principes partout dans le monde reste un combat prioritaire, un devoir envers toutes les personnes fragilisées, en particulier par leur état de santé ou leur pauvreté.


Axel Kahn, né au Petit-Pressigny (Indre-et-Loire) en 1944, est médecin et généticien.


Publié dans Articles de Presse

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