Les trois destins de Rome

Publié le par Rodney42

Le Point publié le 11/08/2000 à 21:54 par Philippe Nourry

Romano SergioRome présente le cas unique dans l'Histoire d'une ville-empire qui rayonna temporellement sur le monde antique puis spirituellement sur monde chrétien d'Occident avec la papauté, avant de devenir, il y a cent trente ans seulement, cette troisième Rome, capitale d'un Etat italien unifié.

Un Etat qui allait vivre, plus d'un demi-siècle encore, en conflit ouvert avec le Saint-Siège dépouillé de ses possessions territoriales. Les hommes du Risorgimento ne pouvaient concevoir d'autre capitale que Rome, matrice prestigieuse d'une italianité enfin pleinement assumée. Des siècles d'existence séparée n'en rendaient pas moins sa conquête difficile et son absorption délicate. Rome fut un défi que l'Italie nouvelle dut lancer à une Histoire qui, par bien des points, la dépassait.

D'où ces monuments laïques, surgis après 1870, que l'on juge aujourd'hui d'un grandiose abusif dans leur prétention à rivaliser avec ceux de la Rome pontificale et qui furent l'affirmation d'une identité nationale encore fragile, prompte à renouer avec les gloires républicaines ou impériales de la « première Rome ». Ce passé si proche laisse encore quelque place dans les mémoires.

Le Point : On voit bien le rôle emblématique qu'a pu jouer Rome dans l'imaginaire italien au XIXe siècle. Mais qu'en était-il avant le grand mouvement des nationalités ?

Sergio Romano : Il en allait autrement. La papauté n'a jamais songé à unifier l'Italie à son profit. Elle s'est pensée d'abord comme un pouvoir en quelque sorte supranational, puis a dû minorer ses prétentions. Elle devait tenir compte des grandes puissances qui se disputaient la péninsule : l'Espagne, la France puis l'Autriche. La politique romaine se borna donc à faire en sorte qu'aucune de ces grandes puissances n'en vienne à contrôler à elle seule l'ensemble de l'Italie. Ses possessions territoriales, qui faisaient d'elle un Etat moyen au centre de la péninsule, mais rien moins que négligeable, assuraient son autonomie temporelle.

Il y eut bien, sous le règne des Borgia, quelques velléités de jouer une sorte de rôle unificateur, mais ce fut surtout un rêve du Florentin Machiavel, qui, en penseur laïque, voyait l'Europe s'organiser rapidement en Etats puissants et pensa qu'un César Borgia pourrait peut-être assumer ce destin d'une grande Italie. Les puissances dominantes se chargèrent de mettre fin à ces songes. Le sac de Rome, en 1527, par les troupes mercenaires (largement allemandes et luthériennes) du très catholique Charles Quint fut le plus terrible avertissement adressé au Saint-Siège, une séquelle de la vieille rivalité entre le pape et l'empereur du Saint Empire, entre guelfes et gibelins. Après les traités de Westphalie (1648), le rôle du Saint-Siège n'excède plus guère son pouvoir spirituel.

Le Point : Vous relevez pourtant dans votre « Histoire de l'Italie » que, lors des journées insurrectionnelles de Milan en 1848, le nom le plus acclamé par les partisans de l'unité italienne est celui de Pie IX, nouvellement élu, et que les séminaristes formés en régiment jouent alors un rôle éminent sur les barricades.

S. Romano : Sans doute, mais il faut aussi se souvenir que l'idée d'unité italienne, à cette époque, était encore celle d'une confédération d'Etats dont le pape aurait pu assumer la présidence au moins symbolique. Pie IX ne voulut pas prendre la tête d'une telle croisade contre l'Autriche. L'idée confédérale demeurera celle de Napoléon III et même de Cavour, qui n'avait jamais mis les pieds à Rome et dont les ambitions initiales (il mourut en 1861) n'allèrent jamais au-delà d'une unification de l'Italie septentrionale, du Piémont au Trentin. Les catholiques européens, français notamment, n'étaient nullement prêts à accepter que l'on portât atteinte au pouvoir temporel du pape, et c'est sous leur pression que le prince-président Louis-Napoléon, en 1849, dix ans avant Solferino et Magenta, envoie le général Oudinot reprendre Rome aux insurgés mazziniens de l'éphémère République romaine et rétablir l'autorité de Pie IX, réfugié à Gaète.

Le Point : Néanmoins, tout va très vite. Champion des nationalités, Napoléon III engage la France, en 1859, dans une guerre avec l'Autriche qui permet au royaume sarde de s'étendre à la Lombardie. Dès 1860, la Toscane, la Sicile - conquise par Garibaldi -, la plus grande partie des Etats du pape rejoignent, presque pacifiquement, le royaume sarde. En 1861, le dernier roi Bourbon des Deux-Siciles, François II, fuit Naples pour se réfugier auprès de Pie IX. Le nouveau royaume d'Italie est proclamé la même année. Victor-Emmanuel II transfère sa capitale de Turin à Florence en 1864 et, en 1866, l'alliance avec la Prusse contre l'Autriche lui fait gagner la Vénétie par les bons offices de la France. Il ne reste plus que Rome et le proche Latium pour parachever l'unité italienne...

S. Romano : Eh oui ! C'est bien là que le bât blesse. Le pouvoir temporel du pape a beau être réduit à la seule Ville éternelle, c'est un symbole qui contraint encore Napoléon III à intervenir militairement en 1867, comme il l'avait fait en 1849, pour empêcher Garibaldi de prendre Rome. Les fusils Chassepot de la bataille de Mentana et les zouaves d'Antibes donneront un sursis à Pie IX. Il faudra la défaite de Sedan, l'abandon de la ville par la garnison française, pour que Rome tombe comme un fruit mûr. Et là encore sans vrai combat, par le même phénomène d'implosion qui a mis fin au royaume des Deux-Siciles, et - on peut le dire - au milieu d'une certaine indifférence de la majorité des Romains, qui ne sont alors guère plus de 200 000.

Le Point : Un royaume d'Italie, avec Rome pour capitale, c'est tout de même un grand rêve réalisé !

S. Romano : Oui, en dix ans, par un concours exceptionnel de circonstances et aussi, bien sûr, un vif sentiment qui rallia les Italiens. Les objectifs anciens, qui paraissaient irréalistes, de la gauche nationaliste, celle des Mazzini et des Garibaldi, devinrent, à partir de 1865, ceux de toute la nation. La droite italienne s'étant toujours montrée beaucoup plus prudente et circonspecte, il restera l'idée, dans le pays, que les vraies valeurs unitaires, nationalistes, sont incarnées par la gauche. Pour cette gauche de formation - un courant qui va, en fin de compte, de Mazzini à Mussolini -, l'Italie, parce qu'elle est l'héritière légitime de Rome, aura toujours une grande mission, un « destin manifeste » à accomplir. Ajoutons à cette orientation expansionniste et colonisatrice celle de la lutte des classes transposée à l'échelle des nations, et l'on retrouve un autre thème majeur exploité par le fascisme sur le constat si pénible de l'émigration : le conflit naturel entre l'égoïsme bourgeois des pays riches et l'espace vital revendiqué par les nations prolétaires. Il y a bien, en ce sens, un « virus romain » inoculé après la prise de Rome.

Le Point : Il est vrai qu'il est difficile d'imaginer les harangues mussoliniennes en dehors de Rome et de ses souvenirs impériaux...

S. Romano : Oui, mais notons aussi que Mussolini règle une fois pour toutes l'autre problème de Rome, celui de la papauté. Avec le concordat de 1929, il normalise enfin les rapports entre un Vatican souverain dans ses murs, retrouvant toute son influence dans le pays, et un Etat italien qui avait été quasiment mis au ban du monde catholique.

Le Point : On a peine, en effet, à imaginer ce que put être pendant si longtemps le trouble des consciences dans un pays si catholique où le Saint-Siège, après avoir excommunié Cavour, le roi et ses ministres, interdit longtemps aux fidèles, par le « non expedit », le droit de participer aux élections nationales.

S. Romano : Il y eut heureusement assez vite des accommodements. A Pie IX succédera Léon XIII et son encyclique « Rerum novarum ». La société italienne, laïque et religieuse, saura gérer cette crise avec souplesse et les catholiques de progrès réintégreront pleinement la vie publique d'une manière militante dès 1919, avec bien des déboires sous le fascisme - du fait, d'ailleurs, du Vatican -, mais avec aussi le succès que l'on sait après la Seconde Guerre mondiale.

Le Point : On ne voit aujourd'hui, bien sûr, qu'une Rome réconciliée, à la fois capitale d'un grand Etat européen et siège d'une autorité spirituelle qui perpétue son universalité.

S. Romano : Il est assez manifeste que l'Eglise a gagné beaucoup de prestige en perdant son pouvoir temporel ! Le dernier concile a fait le reste. Je me souviens du climat de Rome lors de l'année sainte 1950. C'était encore une pesante chape cléricale qui opprimait la société - interdiction de s'embrasser dans la rue, censure sur les affiches de cinéma -, le tout béni par le gouvernement. C'est vrai qu'en Italie on ne peut durablement gouverner contre l'Eglise : c'est toujours la revanche de la « deuxième Rome ». Mussolini lui avait beaucoup donné, la Démocratie chrétienne n'allait pas le lui reprendre ! Mais enfin, on a bien assaini le climat et l'élection d'un pape étranger de la dimension de Jean-Paul II y aura beaucoup contribué. L'idée de Rome comme vision impériale a fait long feu avec le fascisme ; celle de la Rome pontificale perdure.

Le Point : Et tout de même, j'imagine, celle de la capitale...

S. Romano : Sans aucun doute. Même si, je dois l'avouer, se rendre à Rome, c'est encore un peu, pour un Milanais, comme voyager à l'étranger...

* Ancien ambassadeur, historien (auteur notamment d'une remarquable « Histoire de l'Italie du Risorgimento à nos jours », Seuil, coll. « Points ») et éditorialiste.

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