Marie-Claude Vaillant-Couturier L’élégance du parti pris

Publié le par LHL - L'Histoire à La Loupe

Portraits de résistants - Marie-Claude Vaillant-Couturier L’élégance du parti pris
L'Humanité publié le 28 Juillet 2010
Par Roger Martelli, historien


Marie-Claude Vaillant-Couturier était ce que l’on appelle une grande dame. Des yeux d’un bleu profond, une diction remarquablement posée, une grande finesse de pensée et un courage inaltérable.

Vaillant-Couturier Marie-ClaudeMarie-Claude Vogel naît à gauche, en novembre 1912, dans une famille de bonne bourgeoisie intellectuelle, protestante et dreyfusarde. Sa mère écrit des livres de cuisine et dirige le Jardin des modes. Son père est un grand journaliste et un esthète confirmé. Il est le créateur de Vu, le premier magazine qui, à partir de 1928, fait de la photographie un pivot de l’information distillée. André Kertesz, Gyula Halasz dit Brassaï, Robert Capa, Gerda Taro travaillent pour lui.

Marie-Claude suit des études de jeune fille de bonne famille, au collège Sévigné. Elle veut faire de la peinture : ce n’est pas un métier, lui rétorque-t-on chez elle. Puisqu’il faut un métier, elle choisit la photographie… et travaille pour son père. En mai 1933, Vu publie les premières images de camps de concentration construits par les nazis dès leur prise de pouvoir, Dachau et Oranienburg notamment. Le texte du reportage est de Philippe Soupault, un des fondateurs du surréalisme. La photographie est… de Marie-Claude Vogel, qui parle parfaitement l’allemand et qui a servi de mentor à Soupault.

Lucien Vogel admire la révolution d’Octobre et s’entiche de la jeune Union soviétique. Singulièrement attiré par cette avant-garde que représente le constructivisme de Vladimir Tatline, d’Alexandre Rodtchenko et de Lazar Lissitsky, il accepte même d’être le commissaire du pavillon soviétique à l’Exposition internationale des arts décoratifs de 1926. Il transmet sa passion révolutionnaire et moderniste à sa fille. Elle va très vite la partager avec d’autres. En 1932, elle rencontre chez son père le brillant journaliste et ancien combattant qu’est Paul Vaillant-Couturier. Elle l’épouse cinq ans plus tard, à Villejuif, dont Paul est devenu le maire. Pour des milliers de jeunes intellectuels, l’antifascisme et la révolution s’entremêlent alors pour constituer l’horizon du militantisme. Aux yeux de Marie-Claude, il passe par l’exercice de son métier. Elle participe comme photographe aux activités de l’Association des artistes et écrivains révolutionnaires, publie dans l’hebdomadaire Regards, un émule de Vu. C’est pour Regards qu’elle photographie les brigades internationales, honneur de l’Europe démocratique face à la conjonction des fascismes.

Paul-Vaillant Couturier meurt en octobre 1937. Marie-Claude prend sa relève en devenant reporter-photographe à l’Humanité, dont Vaillant fut le brillantissime rédacteur en chef. Un peu plus tard, elle assume la responsabilité de tout le service photographique du journal, tout en militant, aux côtés de Danièle Casanova, à l’Union des jeunes filles de France, qu’elle a rejointe en 1934, sans même en informer Paul.

Dès l’automne 1939, le quotidien interdit par les autorités de la République, voilà la jeune femme plongée dans la clandestinité. Une nouvelle vie commence, qu’elle partage avec Roger Ginsburger qui, sous le nom de Pierre Villon, va devenir un des chefs de la Résistance française. Marie-Claude lutte aux côtés de Danièlle Casanova, de Jacques Decour, de Georges Politzer et de Jacques Solomon. Elle participe à la rédaction de tracts, à celle de l’Humanité clandestine, à celle de l’Université libre à partir de novembre 1940. À partir de 1941, son action se diversifie. Elle fait le lien entre la résistance intellectuelle et la lutte armée ; comme tant d’autres femmes, elle va même jusqu’à transporter des explosifs.

Elle tombe le 9 février 1942, en même temps que Decour, Politzer et Solomon. Tous trois vont connaître le martyre suprême. Marie-Claude, elle, échappe à la mort. Arrêtée le 9 février 1942, elle va de prison en prison, avant d’être déportée en Allemagne, le 24 janvier 1943, avec Danièlle Casanova. Elle fait partie de ce convoi exceptionnel de 230 femmes qui entrent au camp de Birkenau en jetant la Marseillaise à la tête des bourreaux. Elle reste dix-huit mois à Auschwitz, puis est transférée à Ravensbrück en août 1944. Cette femme indomptable se dépense sans compter, auprès de ses camarades, contre la maladie, l’épuisement, le désespoir et la pente terrible de l’abandon. Son élégance et sa fermeté laisseront à ses compagnes de déportation une image ineffaçable.

Quand l’Armée rouge libère le camp, le 30 avril 1945, elle refuse d’être rapatriée immédiatement : elle reste au Revier, à l’infirmerie du camp, pour soutenir jusqu’au bout les plus affaiblies de ses compagnes. Elle ne regagne Paris que le 25 juin 1945. Son aura personnelle et le souvenir de Paul la propulsent aussitôt dans les rangs du comité central du PCF, qu’elle ne quittera qu’en 1985. Elle est désormais happée par l’action politique : députée en 1946, secrétaire générale de la Fédération démocratique internationale des femmes, responsable de l’Union des femmes françaises.

La mémoire de la Résistance et de la déportation sera jusqu’au bout le plus déterminé de ses combats. Quand elle revient du tribunal de Nuremberg où elle témoigne en 1946, elle explique. « En racontant les souffrances de ceux qui ne pouvaient plus parler, j’avais le sentiment que, par ma bouche, ceux qu’ils avaient torturés, exterminés, accusaient leurs bourreaux. » En 1987, elle témoigne contre Barbie, puis, en 1990, elle préside la Fondation pour la mémoire de la déportation.

À Nuremberg, elle s’était approchée des dignitaires nazis regroupés dans le box des accusés. Elle les avait longuement regardés dans les yeux. Au fond, ces yeux bleus ont été peut-être leur châtiment le plus cruel. Il fut en tout cas le plus pur.

Publié dans Articles de Presse

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