Mensonges sur catalogue

Publié le par L'Express par Conan Eric, Gonin Jean-Marc, Stavridès Yves

L'Express a retrouvé des tableaux volés par les nazis. Les musées nationaux les exposent. Et racontent l'histoire à leur manières.

Mensonges sur catalogue

On les a nettoyés, encadrés, légendés. 21 tableaux. De dimensions modestes, certes, mais avec de sacrés pedigrees: Delacroix, Seurat, Monet, Renoir, Cézanne, Manet, Pissarro. Bref, le gratin de l'entre-deux-siècles. Sous l'intitulé «oeuvres restituées par l'Allemagne», le musée d'Orsay les expose jusqu'au 18 décembre. Bien. Très bien. C'est une excellente initiative. En prime, un catalogue résume le feuilleton - vingt ans d'épisodes - qui a conduit à cette exposition. C'est beau comme un roman. Histoire et fiction mêlées. A chaque ligne, on a presque envie d'applaudir.

Reprenons. Le 21 décembre 1990, notre hebdomadaire titrait: «L'Express retrouve 28 tableaux cachés à Berlin-Est.» Au terme d'une enquête aléatoire et chanceuse, nous avions mis la main - et même nos empreintes digitales - sur cet ensemble de peintures et dessins «sortis» de France, sous l'Occupation, par un soldat du Reich. Terré en RDA, ce dernier les cache jusqu'en 1972. Cette année-là, à Magdebourg, l'homme en question les confie à l'évêque du coin, Mgr Sollbach. Et lui avoue dans l'intimité du confessionnal: «J'effectue cette restitution afin qu'on puisse les rendre à leurs propriétaires légitimes, en France.» Heinrich Sollbach contacte alors Berlin et le ministère de la Culture. Ensuite, tout va très vite. L'Office de protection juridique du patrimoine de la RDA - département ultrasecret qui dépend du Conseil des ministres - confisque le dossier. Et les tableaux. Ils sont placés sous la garde de Lothar Brauner, conservateur à la Galerie nationale. Avec un ordre: se taire. C'est la fin du premier acte.

Le 9 février 1973, la France et la RDA établissent des relations diplomatiques. Et discutent des contentieux: indemnisation des victimes du nazisme; indemnisation relative aux biens séquestrés par les communistes. En 1975, les Allemands de l'Est transmettent aux Français une liste de 12 peintures et dessins, avec titres et dimensions: Gauguin, Monet, Renoir, Courbet, Corot, etc. Une sélection de la «liste Magdebourg». A Paris, le Quai d'Orsay soumet ce document à la Direction des musées de France (DMF). Avec deux questions à la clef. Ces oeuvres viennent-elles de France? Existe-t-il des familles d'ayants droit? La DMF se contente de vérifier que les tableaux n'appartiennent pas à des collections publiques. Et la réponse revient: rien. Rien trouvé. Rien à signaler. Rien à réclamer.

Le Quai d'Orsay ne peut que répercuter cette sombre nouvelle sur Berlin-Est. Les Allemands, qui possèdent la déposition consignée par Mgr Sollbach, ne comprennent guère. Les années passent. Lothar Brauner rêve alors de sortir les tableaux, qu'il cache dans une armoire à la Galerie nationale. Pour les exposer au public. Chef de l'Office juridique, le Pr Supranowitz lui répond par lettre: «La République française, après de longues et méthodiques recherches, a déclaré qu'elle n'avait trouvé ni avis de perte ni propriétaires.» Il s'oppose néanmoins à l'exposition des oeuvres. Il a peur d'un coup de théâtre. Il n'a pas tort.

La chute du mur de Berlin entraîne la débandade de la Stasi, des hauts fonctionnaires du régime. Dissimulé dans l'aile gauche de l'école vétérinaire de l'université Humboldt, l'Office avait une existence clandestine. Les autorités de Bonn mettent les scellés sur les portes. Désormais, l'Office n'existe plus du tout. Mais L'Express apprend que l'adjoint de Supranowitz, le Dr Wehrling, est vivant. Que les services de renseignement ouest-allemands l'ont retrouvé. Le cuisinent. On nous arrange une rencontre avec lui. Un marché est conclu: le dossier des tableaux contre le silence sur l'existence de Wehrling. Lequel raconte tout. La suite est simple. Nous déboulons - avec un photographe - chez Lothar Brauner...

Après la publication de notre enquête, la Direction des musées de France - par communiqué - «se réjouit de cette découverte» et affirme «n'avoir connu l'existence des tableaux qu'il y a un mois, lorsque des journalistes de L'Express l'ont contactée». Elle ajoute: «Nous avons cherché dans nos archives, mais nous n'avons pas trouvé la preuve que notre direction ait, un jour, reçu une liste d'oeuvres d'art venant de Berlin.» Et enfin: «Notre rôle n'est pas de retrouver la trace d'oeuvres d'art qui ne sont pas considérées comme propriété de l'Etat, ni de les récupérer.» En clair: on ne nous a rien demandé, et, en plus, ce n'est pas notre travail. Certains fonctionnaires des Affaires étrangères se pincent très fort.

Dans le capharnaüm des archives

Aujourd'hui, le musée d'Orsay sable le champagne. Citons le catalogue de l'exposition: «Rien n'eût été possible sans les premières recherches faites dans les années 70, à la demande du Quai d'Orsay, par les services de la Direction des musées de France.» Mieux: «Des recherches approfondies avaient été entreprises par la DMF (...) afin de tenter de retrouver trace des éventuels propriétaires.» Magnifique.

Parlons-en, des recherches approfondies. A l'époque, il suffisait - cela nous a pris quelques jours - de feuilleter les catalogues raisonnés (l'intégrale de référence de l'oeuvre d'un artiste), d'ouvrir les «cartons» de la documentation du musée d'Orsay. Et de conclure que la moitié de ces oeuvres avaient disparu de France entre 1942 et 1944. Cette seule information aurait autorisé juridiquement le Quai d'Orsay à réclamer les tableaux au titre du patrimoine. Pour retrouver les éventuelles familles d'ayants droit, il aurait fallu consulter les «archives Rose Valland», dont la Direction des musées de France avait la garde. Ces papiers oubliés étaient entreposés à Bois-Préau. Un foutoir. Un capharnaüm dont personne n'a jamais remué la poussière.

Après les révélations de L'Express, le Quai d'Orsay aura un bon réflexe: récupérer les «archives». Les rapatrier à Paris, puis les classer. Condition sine qua non de l'identification. Très vite, leur travail débouche sur des résultats. Grâce aux Affaires étrangères, sur les 28 oeuvres de Berlin-Est, 7 d'entre elles ont déjà été restituées à deux familles. Les Raphael-Leygues habitaient au 80, avenue Foch, à Paris, avant que leur hôtel particulier soit réquisitionné par Otto Brandl, l'un des dirigeants de la Gestapo en France. Les Rothschild avaient mis dans un garde-meuble quelques objets d'art, avant que les nazis viennent se servir. Il reste donc 21 tableaux en quête de propriétaires. Avis aux candidats. C'est l'objet de cette exposition.

Publié dans Articles de Presse

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