Mers el-Kébir tragique malentendu

Publié le par Valeurs Actuelles - Frédéric Valloire

Valeurs Actuelles publié 01/07/2010 à 19h22 par Frédéric Valloire


3 juillet : les Anglais ouvrent le feu sur nos bâtiments. Mers el-KébirLe 3 juillet 2006, au cimetière de Kerfautras à Brest, l’ambassadeur de Grande-Bretagne en France déposait une gerbe devant les monuments aux morts dédiés à la tragédie de Mers-el-Kébir. Pourquoi ?

Mers el-Kébir tragique malentenduLe 3 juillet 1940, à 17 h 55, heure d’été britannique, l’amiral Somerville fait hisser sur le Hood, croiseur de bataille le plus important de la Royal Navy, le pavillon “5”, celui qui signale d’ouvrir le feu. Son objectif  ? La flotte française de l’Atlantique mouillée dans la rade de Mers el-Kébir, à l’ouest d’Oran.

Soit quatre cuirassés dont deux récents, le Dunkerque et le Strasbourg, deux plus anciens, le Provence et le Bretagne, un transporteur d’hydravions, le Com­mandant-Teste, et six contre-tor­pil­leurs placés sous le commandement de l’amiral Gensoul. Pour la première fois depuis le premier Empire, des marins anglais tirent sur des marins français.

Dix-sept minutes, 36 salves, 63 to­n­nes d’explosifs et d’acier. Le Provence et le Dunkerque s’échouent, le Bretagne explose et coule, le Mogador, un contre-torpilleur, est mis hors de combat.

Seul le Strasbourg parvient à gagner la haute mer suivi par les con­tre-torpilleurs. Indemne aussi, le Commandant-Teste quitte le port pendant la nuit. L’opération que les Anglais ont baptisée “Catapult” se clôt le 6 juillet sur un raid aérien qui achève le Dunkerque et envoie par le fond un patrouilleur. Son bilan humain est dramatique, 1 297 tués et 351 blessés français.

“La flotte française ne sera en aucun cas livrée à l’Allemagne”

Cette tragédie paraît incompréhensible. Et pourtant… Le 10 juin, le gouvernement français quitte Paris, l’Italie entre en guerre. La Marine nationale jouit d’une solide réputation ; c’est ce qui tourmente le cabinet de guerre et l’amirauté britanniques : que deviendra la “Royale” si l’effondrement de la France se poursuit ? Le 12 juin, à Briare, Churchill apostrophe l’amiral Darlan, qui la commande : « Vous ne rendrez pas la flotte ? » « Il n’en est pas question, répond fermement l’amiral. Ce serait con­traire à nos traditions maritimes et à notre hon­neur ! Des ordres de sabordage seront donnés en cas de danger. » Pourtant, le 15 juin, Churchill confie : « S’ils nous envoient leur flotte, nous n’oublierons pas. Mais s’ils la livrent sans nous consulter, nous ne par­donnerons jamais. Nous maudirons leur nom pen­dant mille ans. »

Aussi, quand le lendemain il accepte que la France s’engage sur la voie de l’armistice, il le fait à la condition expresse que la flotte française appareille sans délai pour des ports britanniques. Dans la nuit du 16 au 17, Paul Bau­douin, ministre des Affaires étrangères du gouvernement présidé par le ma­réchal Pétain, assure : « La flotte française ne sera en aucun cas livrée à l’Allemagne. » Et le 18 juin, devant le pre­mier lord de l’Amirauté, Alexander, et l’amiral sir Dudley Pound, venus à Bordeaux, Darlan répète qu’il ne livrera jamais la flotte. Cependant, la confiance est limitée. Lorsque le 22 juin au soir, les clauses de l’armistice franco-allemand sont connues à Londres, le War Cabinet interdit aussitôt aux navires français réfugiés dans les ports anglais d’appareiller pour l’Afrique du Nord.

L’article 8 de la Convention inquiète Churchill : « À l’exception de la partie qui est laissée à la disposition du gouvernement français pour la sauvegarde des intérêts de son empire colonial, [la flotte de guerre] sera rassemblée dans des ports à déterminer et désarmée sous le contrôle de l’Allemagne ou de l’Italie. La désignation de ces ports sera faite d’après les ports d’attache des navires en temps de paix. Le gouvernement allemand déclare solennellement au gouvernement français qu’il n’a pas l’intention d’utiliser pendant la guerre à ses propres fins la flotte de guerre stationnée dans les ports sous contrôle allemand, sauf les unités nécessaires à la surveillance des côtes et au dragage des mines. »

Pour la flotte qui se trouve à Mers el-Kébir, le port d’attache est Brest, en zone occupée. Malgré les affirmations de Darlan, Churchill estime qu’il s’agit d’une reddition différée dans le temps. Comment croire un allié qui s’était engagé à ne pas conclure d’armistice ou de paix sé­parés ? Qui ne l’a pas informé au préalable des termes de l’armistice ? Qui n’a pas envoyé sa flotte dans les ports britanniques ? Com­ment croire en la parole d’Hitler ? Et si la flotte tom­bait entre ses mains, cela exposerait « la Grande-Bre­tagne à des dangers mor­tels et compromettrait lourdement la sécurité des États-Unis », dit Churchill.

Ainsi prend corps l’opération Catapult destinée à neutraliser la marine française. Le 27 juin, Londres adopte le plan d’opérations de Mers el-Kébir et la constitution de la Force H, aux ordres de Somerville qui tient à bord du Hood une première réunion le 30. « C’est “Boomerang” qu’il faudrait dire et non pas “Catapult” », note l’amiral North, qui propose d’envoyer un yacht garni de cham­pagne et de charmantes auxiliaires féminines de la Navy… Les marins britanniques répugnent à tirer sur leurs anciens alliés. Ils font confiance à Darlan.

Le 1er juillet,  Somerville reçoit de Londres la date de l’opération, fixée au 3. Il suggère d’assouplir les conditions qui lui ont été envoyées et même d’abandonner l’épreuve de force. L’amirauté britannique reste ferme : « Si les Français n’acceptent aucune des propositions qui leur ont été adressées, que leurs navires soient détruits. » Le 2, Churchill écrit à  Somerville : « Vous êtes chargé de l’une des missions les plus désagréables et les plus difficiles qu’un amiral britannique ait jamais eu à remplir, mais nous avons la plus en­tière confiance en vous et nous comptons que vous l’exécuterez rigoureusement. »

Dans la nuit du 2 au 3, des commandos anglais s’emparent des bâtiments français réfugiés dans les ports anglais. Pas d’incident majeur, sauf à bord du sous-marin Surcouf. Dans la rade d’Alexandrie, l’amiral Cunningham, commandant en chef en Méditerranée, doit neutraliser la Force X française de l’amiral Godfroy. Après discussions, un accord sera conclu le 7 juillet.

À Mers el-Kébir, où se présente à l’aube la flotte de l’amiral Somerville, l’escadre française attend une démo­bilisation.  Somerville envoie le com­mandant Holland, l’ancien attaché naval à Paris que l’amiral Gensoul connaît bien. Holland veut le convaincre que la flotte française doit se ranger aux côtés de la flotte britannique. Gensoul refuse de l’accueillir sous le prétexte qu’Holland n’a pas un grade équivalent au sien. S’ensuit un ballet d’émissaires alors que la tension monte, que la Force H se déploie, que des avions torpilleurs Swordfish survolent la rade, que des mines magnétiques sont lâchées par les appareils de l’Ark Royal et que le commandement français rappelle ses marins à terre.

Vers 8 h 30, Gensoul prend connaissance des propositions britanniques : les rejoindre dans le combat ; se ren­dre dans un port britannique, les équipages étant rapatriés ; gagner un port français des Antilles où les bâtiments seront démilitarisés ou confiés aux États-Unis. Ou bien le sabordage. « Si aucune des propositions ci-dessus n’était acceptée, conclut Somerville, j’ai reçu l’ordre du gouvernement de Sa Majesté d’employer tous les moyens de force nécessaires pour empêcher vos bâtiments de tomber entre des mains allemandes ou italiennes. »

“La plus odieuse décision que j’aie jamais eu à prendre”

Pour Gensoul, protestant, anglophile, 58 ans, cet ultimatum est insupportable. Or il expire dans six heures. L’amiral transmet ces propositions à Darlan en omettant de citer la possibilité offerte d’un transfert des navires dans un port des Antilles françaises et celle d’un désarmement sur place. Réponse : « Bâtiments français répondront à la force par la force ». À 13 h 09, l’amiral Le Luc, directeur de cabinet de Darlan, transmet à Gensoul l’ordre d’appeler toutes les forces françaises en Méditerranée à rallier Mers el-Kébir. Le message arrive à 16 h 18 (17 h 18, heure anglaise) alors que s’achève une réunion où Gensoul envisage de rejoindre la Martinique ou les États-Unis. Mais il n’a pas l’accord de son état-major. Et  Somerville, qui a re­poussé le délai initial, est pressé par l’amirauté anglaise d’en finir. À 16 h 35, la délégation britannique franchit la coupée du Dunkerque. Quelques minutes plus tard, Somerville ouvre le feu.

À Vichy, Darlan enrage ; il souhaite des représailles. Les relations diplomatiques avec Londres sont rompues, mais la guerre n’est pas déclarée. Dans le Figaro, Mauriac écrit : « M. Winston Churchill a dressé pour combien d’années, contre l’Angleterre, une France unanime. » Le drame a réveillé une anglophobie latente, amplifiée en Afrique du Nord. Entre la Royale et la Grande-Bretagne, une profonde dé­fiance s’installe. Réveillé dans la nuit du 3 au 4, le général de Gaulle est lui aussi furieux. D’autant qu’il a assuré Churchill, le 23 juin, que Darlan ne livrerait jamais la flotte. Il pense tout abandonner et rejoindre le Canada. Mais le 8 juillet, il se ravise à la radio : « Il n’est pas un Français qui n’ait appris avec douleur et colère que des navires de la flotte française avaient été coulés par nos alliés. […] M’adressant aux Français, je leur demande de considérer le fond des choses du seul point de vue qui doive finalement compter, c’est-à-dire du point de vue de la victoire et de la délivrance. […] Il n’y a pas le moindre doute que, par principe et par nécessité, l’ennemi les aurait un jour engagés soit contre l’Angleterre soit contre notre propre Empire. Eh bien, je le dis sans ambages, qu’il vaut mieux qu’ils aient été détruits. » Vingt ans plus tard, il confiera à Alain Peyrefitte : « À la place des Anglais, j’aurais fait ce qu’ils ont fait. »

Avant de prendre la parole aux Communes, le jeudi 4 juillet, Churchill admet : « Ce fut la plus pénible et la plus odieuse décision que j’aie jamais eu à prendre ». Du côté allemand, on com­prend que l’Angleterre de Churchill ne cédera rien. Exit l’ouverture de négociations. Le 10 juillet, commence la bataille d’Angleterre, au moment où l’Assemblée nationale française abroge les lois constitutionnelles de 1875.

Publié dans Articles de Presse

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